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Un micro, un lit et mon patron

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Summary

Lors d’un spectacle de stand-up, elle improvise dix minutes sur le type coincé du premier rang, son costume hors de prix et sa tête de « je facture mes orgasmes ». Il rit, elle le trouve charmant, ils finissent la nuit ensemble. Le lundi, elle arrive pour son premier jour et découvre qu’il dirige l’entreprise. Il lui confie aussitôt l’organisation du gala annuel, puis lui annonce qu’il compte s’asseoir au premier rang.

Genre
Romance
Author
Lara Dry
Status
13h ago
Chapters
10
Rating
n/a
Age Rating
16+

01

Sadie

Nora me tend un micro alors que j’ai encore la moitié d’un cookie dans la bouche. Je regarde sa main, puis l’écran accroché au mur des coulisses. Sur scène, Ben explique pourquoi son père considère les messages vocaux comme une occasion de laisser trois minutes de silence avant de dire « rappelle-moi ». Son chronomètre affiche une minute et vingt secondes.

— Camille est bloquée dans un train, annonce Nora. Tu passes après Ben.

J’avale ce que je peux et replie ma serviette autour du cookie.

— Mon passage est dans quarante minutes. J’avais prévu de digérer avant de demander l’approbation d’inconnus.

— Le planning a changé. Tu me fais quinze minutes ?

— J’en ai douze, dont deux qui nécessitent un public coopératif. Tu comptes me laisser expliquer ma déclaration de revenus pour compléter ?

Nora regarde vers la régie. J’attends qu’elle revienne à moi, mais elle échange un geste avec Jules, qui secoue la tête derrière sa vitre. Je serre ma serviette, soudain moins préoccupée par les trois minutes qu’elle vient d’ajouter.

— Pourquoi Jules a cette expression ? demandé-je. Il a perdu ma clé ou sa capacité à lire les fichiers ?

— Le projecteur ne fonctionne pas. Il essaie de le relancer.

— Mon ouverture repose sur les captures d’écran d’un homme qui m’a demandé mes disponibilités affectives. Sans les images, je vais avoir l’air d’une femme qui lit ses textos à des gens ayant payé pour sortir de chez eux.

Elle récupère ma serviette avant que j’écrase le cookie et me met le micro dans la main. Les applaudissements commencent de l’autre côté du rideau.

— Tu as très bien improvisé mercredi, me rappelle-t-elle. Fais ton numéro, parle à la salle. Tu sais le faire.

— Mercredi, il y avait onze personnes, dont Zoé et un homme qui riait avant les chutes.

— Ce soir, il y en a quatre-vingts. Tu auras plus de choix.

Ben annonce mon prénom. Je pourrais continuer à protester, mais le public applaudit déjà une personne supposée se réjouir de venir le divertir.

— Si je meurs, tu rends le cookie à ma famille, soufflé-je.

Je pousse le rideau et monte les deux marches. La lumière m’empêche de distinguer les dernières tables, mais je vois assez de visages pour comprendre que Nora n’a pas exagéré. Je remercie Ben d’un geste, règle le pied du micro et cherche Zoé près du bar. Elle lève les pouces avec l’enthousiasme d’une femme qui ignore encore que mon numéro vient de perdre son ouverture.

— Bonsoir, je m’appelle Sadie. J’avais préparé une présentation, mais le projecteur a décidé de ne pas travailler ce soir. Je respecte son choix, même si j’aurais préféré recevoir un préavis.

Quelques rires me donnent le temps de retirer le micro du support.

— Je voulais vous montrer une conversation avec un homme rencontré sur une application. Il m’a demandé si le fait de jouer le soir risquait d’empiéter sur ma disponibilité pour une relation. On n’avait encore jamais bu un café, mais il vérifiait déjà si je pouvais prendre mes congés en fonction de son pénis.

La salle rit davantage. Je pourrais poursuivre en racontant les messages, mais mon regard s’arrête sur un homme du premier rang.

Son costume bleu sombre tombe sur ses épaules avec une précision qui fait paraître ma combinaison achetée en promotion encore moins chère. Une montre brille à son poignet. Il tient un verre, le dos droit, et me regarde avec un léger sourire, tandis que son voisin rit sans chercher à se contenir.

— Monsieur, vous avez un rendez-vous avec votre banquier après le spectacle ?

Il baisse les yeux vers sa veste, puis les relève vers moi.

— Non. Mais je commence à regretter qu’il n’ait rien proposé.

Sa réponse déclenche un rire que je n’avais pas préparé. Je m’approche du bord de la scène, ravie d’avoir trouvé quelqu’un qui accepte de jouer.

— Vous sortez du travail ou vous vous habillez comme ça pour acheter du dentifrice ?

— Je sortais d’un dîner, répond-il. Je ne savais pas qu’il fallait se changer avant de venir.

— Il n’y a aucune obligation. Mais vous avez choisi le premier rang avec une tenue qui dit : « Je vais vérifier si cette soirée mérite son financement. »

Son voisin pose aussitôt son verre pour applaudir. L’homme au costume tourne la tête vers lui avec une expression qui me confirme que je peux poursuivre.

— Votre ami semble attendre ce moment depuis longtemps, fais-je remarquer.

— Vous n’imaginez pas, répond l’intéressé.

— C’est lui qui a réservé les places, précise mon volontaire. Je découvre les conséquences de son choix.

Je regarde son voisin avec gravité.

— Vous auriez pu le prévenir. Là, il a l’air d’attendre qu’on lui présente un dossier avant de rire.

Le bel homme sourit davantage. Il ne regarde pas son téléphone, ne tente pas de détourner l’attention et ne me demande pas de choisir une autre victime. Je sens la salle se rapprocher de nous, attentive à ses réponses autant qu’à mes questions.

— Combien coûte votre costume ? demandé-je. Vous pouvez répondre en loyers pour que tout le monde comprenne.

— Je préfère éviter de vous donner de nouvelles raisons de m’en vouloir.

— Trop tard. Je suis venue ici en calculant si je pouvais prendre un taxi pour rentrer. Vous portez probablement mon déménagement sur les épaules.

Il rit, et je découvre que j’aime beaucoup plus son visage lorsqu’il cesse d’essayer de rester discret. Ses yeux se plissent, sa bouche s’ouvre et son voisin lui donne une tape sur le bras comme s’il venait d’obtenir un résultat longtemps espéré.

— Et la montre ? poursuivis-je. Elle attire la lumière jusque dans mes mauvaises décisions.

— Elle donne l’heure.

— La mienne aussi, mais elle me demande de me lever quand je reste assise trop longtemps. La vôtre doit vous rappeler d’augmenter les loyers.

— Elle m’indique surtout que vous avez déjà passé trois minutes sur moi.

Les premières tables éclatent de rire. Je regarde l’écran éteint derrière moi, puis reviens à lui.

— Vous voyez que vous savez aider les autres. J’avais besoin de temps supplémentaire et vous me fournissez un sujet avec ses propres accessoires.

— Je peux vous envoyer la liste avant le prochain spectacle.

— Ne faites pas ça. Vous allez découvrir que votre chemise possède un rôle principal.

Je pivote vers le reste de la salle, sans le perdre de vue.

— Vous connaissez ces hommes qui semblent capables de vous quitter en joignant un document ? Vous pleurez et ils vous expliquent qu’ils ont synthétisé les motifs pour faciliter la lecture. Lui, s’il vous dit qu’il a besoin d’espace, il vous montre le plan de son appartement.

— Ça éviterait certains malentendus, intervient-il.

Je porte une main à ma poitrine.

— Il confirme. Quelqu’un peut prévenir les femmes qui attendent encore un message de sa part ? Il est probablement en train de faire relier les annexes.

Son voisin rit assez fort pour attirer les regards. Je lui demande s’il est toujours aussi heureux de voir son ami se faire attaquer, et il acquiesce sans hésiter.

— Il fallait que ça arrive un jour.

— Je vais devoir revoir les personnes avec lesquelles je sors, constate l’homme au costume.

— Trop tard pour ce soir, lui dis-je. Votre témoin a choisi son camp.

Une femme près du mur lève son verre. Je lui réponds d’un signe, puis reprends avec le sentiment agréable que la salle me suit. Nora m’a demandé trois minutes supplémentaires ; je pourrais en passer dix à parler à cet homme si je ne commençais pas à remarquer des détails qui n’ont aucune utilité comique.

Ses mains, par exemple, ne me sont d’aucune aide. Sa bouche non plus.

— Est-ce que vous arrivez à vous détendre ? demandé-je. Je parle d’une activité qui ne nécessite ni mot de passe ni justificatif.

— J’étais plutôt détendu en arrivant.

— Et maintenant, vous cherchez la sortie ?

— J’attends de voir ce que vous avez prévu après l’inventaire de mes vêtements.

— Vous pouvez encore participer. Retirez votre veste, nous vérifierons si vous possédez une deuxième personnalité.

Il secoue la tête en riant, puis pose son verre sur la table.

— Je crains que vous ne soyez déçue.

— C’est une phrase difficile à entendre avant qu’un homme se déshabille.

Le public réagit avec quelques sifflements. Mon volontaire s’adosse à sa chaise, et je reconnais à son sourire que je viens de lui ouvrir une porte.

— Vous avez l’air de beaucoup réfléchir à cette possibilité.

Les tables proches se tournent vers moi. Je pourrais nier, mais il me regarde avec assez d’assurance pour que cela sonne faux.

— J’évalue les risques, réponds-je. Vous avez une tête de « je facture mes orgasmes ».

Son ami se plie en deux. Une femme frappe la table, quelqu’un pousse un cri près du bar et je dois attendre que les rires retombent.

— Vous savez, cette expression sérieuse, continué-je. « Merci pour votre confiance, vous recevrez le récapitulatif de notre prestation sous quarante-huit heures. » Si je passais la nuit avec un homme pareil, j’aurais peur de trouver un terminal de paiement sur la table de chevet.

Il rit sans chercher à le cacher. Lorsqu’il relève les yeux, son sourire me donne envie de prolonger une conversation qui devrait pourtant rester utile à mon spectacle.

— Vous pourriez commencer par demander un devis, propose-t-il.

— Avec supplément pour enlever la cravate ?

— Vous négociez toujours avant d’essayer ?

La femme près du mur siffle assez fort pour couvrir ma première réaction. Je la désigne du micro et attends qu’elle se calme.

— Madame, vous prenez des décisions importantes pour quelqu’un que vous connaissez depuis huit minutes. Je vous demande un peu de retenue.

Je retourne vers lui. Il me regarde toujours, et je sens la chaleur monter sur mes joues. J’ai choisi un homme parce qu’il semblait facile à taquiner ; il est en train de me faire rougir devant quatre-vingts personnes.

— Quant à vous, je vais vous laisser tranquille. Votre ami pourra vous raconter le reste pendant que vous contactez votre assurance.

— Il exagérera les faits, répond-il.

— Vous pourrez vérifier les vidéos. Trois personnes nous filment et l’une d’elles vient probablement de prévenir votre banquier.

Je m’éloigne du bord de la scène sous les rires. Au fond, Nora m’indique le chronomètre. Il me reste cinq minutes, ce qui signifie que je viens de consacrer les dix premières à un inconnu dont je ne connais même pas le prénom.

Je reprends une partie de mon texte sur les applications de rencontres. La salle me suit assez pour que les images ne manquent plus, et je joue les messages de l’entrepreneur comme s’il organisait un entretien. Lorsque je raconte qu’il m’avait proposé un premier rendez-vous un dimanche sur deux, l’homme du premier rang rit avant la chute. Je le remarque, puis fais semblant de regarder une autre table.

Les applaudissements de fin me donnent envie de rester sur scène. Je remercie le public, adresse un dernier sourire à mon volontaire et regagne les coulisses. Nora m’attend avec mon cookie et une expression beaucoup plus agréable qu’avant mon passage.

— Tu es libre jeudi prochain ? demande-t-elle.

Je fixe la serviette qu’elle me tend, puis son visage, pour vérifier qu’elle vient bien de dire ce que j’ai entendu.

— Je peux être là à vingt heures.

— Parfait. Prépare douze minutes qui ne dépendent pas du projecteur.

— Et si je ramène le monsieur ?

— Tu négocieras avec lui. Je ne paie pas les figurants.

Je la remercie avant qu’elle se tourne vers Ben. Une nouvelle date dans ce club signifie une place devant un vrai public, un cachet et une occasion de montrer que je peux faire autre chose que remplacer quelqu’un. J’ai besoin de quelques secondes pour laisser cette information prendre toute la place qu’elle mérite.

Zoé m’attend à la sortie du couloir. Elle m’attrape par les épaules et me regarde avec un sourire beaucoup trop large.

— Tu lui as demandé s’il facturait pour enlever sa cravate, dit-elle. Je tiens à préciser que je soutiens la suite de ton enquête.

— J’essayais de gagner du temps.

— Tu as surtout gagné son attention. Il te regardait comme un homme qui envisage de fournir des preuves.

Je lui donne mon cookie avant qu’elle développe cette idée. Elle mord dedans et attend que je lui annonce la proposition de Nora.

— Jeudi prochain ? répète-t-elle. Sadie, c’est génial.

— Douze minutes. Sans écran ni obligation d’insulter un inconnu.

Son expression s’adoucit et elle serre mon bras avant de m’entraîner vers le bar. Je commande une eau, encore trop chaude et trop agitée pour décider si je veux autre chose. Zoé commence à raconter la réaction de la table derrière elle lorsque son téléphone sonne.

Elle lit le nom affiché et ferme les yeux.

— Ma sœur monte une étagère. Son dernier message parlait de « trucs longs », alors je crains une urgence.

Elle s’éloigne pour répondre. Je récupère mon verre et aperçois le costume bleu à l’autre bout du comptoir.

Debout, son propriétaire me fournit de nouvelles raisons de regretter que mon spectacle soit terminé. Il est grand, les épaules larges, une main glissée dans la poche de son pantalon. Son ami lui parle, mais il regarde dans ma direction. Quand nos yeux se croisent, il sourit sans prétendre chercher quelqu’un derrière moi.

— Ta victime arrive, murmure Zoé en revenant. Ma sœur a percé quelque chose qui ne devait pas l’être. Je vais devoir partir.

— Tu m’abandonnes pour un mur ?

— Je te laisse avec un homme que tu viens de déshabiller à travers son costume. Tu sauras gérer.

Elle m’embrasse sur la joue et file après lui avoir adressé un sourire qui pourrait figurer dans une plainte pour complicité. Je la regarde partir, puis me retourne lorsqu’il s’arrête près de moi.

— Est-ce que les dommages subis donnent droit à un verre offert ? demande-t-il.

Sa voix me plaît encore davantage sans les rires de la salle. Je pose mon eau et lève les yeux vers lui.

— Vous avez fait constater les dégâts par un expert ?

— Mon ami propose de témoigner. Je doute de son impartialité.

— Il riait trop pour une personne qui vous aime. Vous devriez vérifier les conditions de votre amitié.

L’intéressé nous rejoint avec sa veste et me tend la main.

— Theo. Je suis prêt à reconnaître que je vous dois aussi un verre.

Je serre sa main en riant. Il donne une tape sur l’épaule de mon volontaire, puis nous annonce que sa voiture l’attend.

— Vous n’allez pas rester pour défendre votre ami ? demandé-je.

— Il se débrouille beaucoup mieux depuis que vous avez posé le micro.

Theo s’éloigne avant que je trouve une réponse. Son départ nous laisse côte à côte, et je découvre que je peux me sentir intimidée par un homme dont je viens pourtant de commenter la vie sexuelle devant une salle entière.

— Je devrais peut-être m’excuser, proposé-je. J’ai consacré un temps inhabituel à votre tenue.

— Le projecteur était en panne. J’avais compris.

— Ce n’est pas une excuse, mais j’apprécie votre participation à ma défense.

Il sourit et pose un avant-bras sur le comptoir, sans empiéter sur mon espace.

— Je m’appelle Adrian. Ça vous permettra de varier les désignations.

— Sadie. Même si Ben vous avait déjà fourni le prénom de la personne qui allait compromettre votre vendredi.

— Vous l’avez amélioré, répond-il. Je suis venu pour rire. Je n’avais pas prévu de participer, mais l’expérience m’a plu.

Je cherche une plaisanterie qui m’éviterait de recevoir le compliment. Aucune ne vient assez vite, et son regard ne m’aide pas.

— Je suis contente. J’aurais arrêté si vous me l’aviez demandé.

— Je sais. Vous regardiez mes réactions entre deux accusations.

Le barman s’approche avant que je décide quoi faire du fait qu’il l’ait remarqué.

— Je paie, dis-je. J’ai promis une indemnisation et je tiens à ma réputation.

— Alors je prendrai ce que tu prends.

Le tutoiement s’installe sans que j’aie envie de le contester. Je désigne mon verre et observe son expression.

— De l’eau ? Tu vas perdre toute crédibilité avec ce costume. Quelqu’un va te demander si tu conduis le minibus.

— Je prends le risque. J’aimerais vérifier si tu peux parler d’autre chose que de ma veste.

Je demande deux verres au barman, puis me tourne vers lui. Adrian attend ma réponse avec une patience qui me donne envie de le provoquer encore.

— Je peux essayer, lui assuré-je. Mais ta cravate continue d’attirer mon attention.

Son regard descend une seconde vers ma bouche avant de revenir à mes yeux.

— Nous avons le temps d’en parler.

Je récupère nos verres et lui tends le sien. Lorsque nous trinquons, il reste près de moi, et je n’ai aucune envie de reprendre la distance que j’avais gardée sur scène. Je possède une nouvelle date chez Nora, mon premier jour de travail est encore à deux nuits d’ici, et Zoé est occupée à sauver un mur.

— Tu dois rejoindre quelqu’un ? me demande Adrian.

Je secoue la tête en posant mon verre sur le comptoir. Il sourit, et je décide que le reste de la soirée mérite au moins autant d’attention que son costume.

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