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GREY HARBOR

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Summary

À Grey Harbor, petite ville d’Alaska, la nuit ne laisse plus place au jour. Une tempête coupe les routes et empêche les secours d’approcher. Puis quelqu’un commence à tuer les policiers. Pour Cindy Cokrane, jeune agente originaire de la ville, le commissariat devrait être un refuge. Jusqu’à ce que la menace arrive à sa porte. Avec elle, derrière les barreaux : Tom Crawford, un ancien soldat arrêté pour une bagarre. Pour survivre, Cindy va devoir le libérer. Et lui faire confiance. Tandis que les victimes se multiplient, leur alliance devient le seul point d’appui dans une ville où chaque déplacement les expose. Car celui qui les traque connaît les lieux, leurs habitudes, leurs visages. Et il a tout le temps de les attendre.

Status
Complete
Chapters
25
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1 : La bagarre

Quand j’entre au Breakwater, l’homme à terre a déjà cessé de se défendre.

Son agresseur le frappe encore.

Le coup soulève la tête du blessé, qui retombe contre le pied d’une table. Autour d’eux, une demi-douzaine de clients se sont serrés le long du comptoir. Quelqu’un tient un verre à deux mains. La patronne nous désigne les deux hommes avec son téléphone, incapable de finir sa phrase.

— Police ! Écartez-vous !

Ben repousse une chaise qui nous barre le passage. Je passe devant lui, mes semelles crissant sur du verre brisé. L’homme penché sur sa victime tourne la tête vers nous. Il voit les uniformes. J’en suis certaine.

Puis il ramène son poing en arrière.

— Ça suffit !

Je suis assez près pour entendre sa respiration. Sa veste de travail est ouverte sur un tee-shirt gris ; du sang a coulé de sa lèvre jusqu’à son menton. Il tient l’autre par le col, le tissu serré dans son poing gauche.

Ben le rejoint sur le côté. Je cherche le regard de l’homme, mais il a déjà reporté son attention sur celui qu’il maintient au sol. Je m’adresse à la patronne :

— Son nom ?

— Tom. Crawford. Bon Dieu, faites quelque chose !

— Crawford. Lâchez-le.

Le blessé essaie d’aspirer de l’air. Il y a un bruit humide dans sa gorge. Crawford l’entend lui aussi : son bras reste suspendu une fraction de seconde.

— Écoutez sa respiration. Vous l’entendez ?

Il me regarde enfin.

— Vous le lâchez. Maintenant.

Son poing s’ouvre. L’homme glisse sur le côté et se met à tousser. Ben saisit Crawford par le bras au moment où il se redresse. Je les rejoins ; nous le ramenons contre une table restée debout.

— Les mains derrière le dos.

Il tourne la tête vers le blessé.

— Avec nous, dit Ben. Vous avez assez travaillé pour ce soir.

Crawford serre la mâchoire, mais se laisse menotter. Je vérifie la fermeture des bracelets. Sous mes doigts, la manche de sa veste est raide de poussière et d’humidité.

Quand il se redresse complètement, je dois lever le menton pour soutenir son regard.

— Vous restez avec moi.

Il baisse les yeux sur ma main, toujours posée sur son bras, puis sur mon visage. De près, il sent l’alcool, la sueur et les vêtements mouillés. Une coupure traverse sa lèvre inférieure. Il passe la langue dessus, sans répondre.

Ben est déjà accroupi près du blessé. Je l’entends demander une ambulance à la radio tandis que j’éloigne Crawford de quelques pas.

— Asseyez-vous.

Je lui indique une chaise contre le mur. Il la regarde comme si j’avais proposé quelque chose de déraisonnable.

— Vous pouvez vous asseoir ici ou attendre debout avec moi. Dans les deux cas, vous restez loin de lui.

Il finit par s’asseoir.

Je garde assez de distance pour surveiller ses mouvements et les gens qui passent, tout en restant entre lui et le blessé. Le pub retrouve quelques bruits ordinaires : une chaise redressée, des tessons poussés sous une table, la voix de la patronne qui supplie quelqu’un de lui apporter des serviettes propres.

— Pas le torchon, précise Ben. Il a déjà perdu assez de sang, on va lui épargner la sauce barbecue.

Elle laisse échapper un rire nerveux et disparaît derrière le bar.

Crawford observe Ben. Aucun sourire ne vient détendre son visage.

— Vous êtes blessé ailleurs qu’à la bouche ?

— Non.

— Vous avez pris un coup sur la tête ?

— On se battait.

L’accent traîne légèrement sur les mots. Il vient du sud, loin du vent qui secoue maintenant la porte du Breakwater.

— Je vous demande si vous avez besoin de soins.

Il remue la mâchoire et détourne les yeux.

— Non.

Son regard revient aussitôt vers le sol, derrière moi.

— Crawford.

— Quoi ?

— Vous avez terminé.

Cette fois, il me regarde plus longtemps.

Je connais la plupart des hommes qui finissent ici, ivres et convaincus d’avoir raison. Ils parlent fort, expliquent qu’on arrive trop tard, réclament qu’on arrête l’autre. Certains m’appellent encore « la fille de Cokrane », même avec mon nom cousu sur la poitrine et deux ans de service derrière moi.

Celui-là ne cherche pas à m’expliquer sa soirée. Il suit les gestes de Ben avec une attention qui me déplaît.

— Vous le connaissez ?

— Assez.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Il relève les yeux.

— Tu n’as pas vu ?

— J’ai vu un homme qui ne se défendait plus.

Il ne répond rien.

— Vous aviez déjà gagné, Crawford.

— Je sais.

Je sens ma main se resserrer sur la radio fixée à ma veste. Il l’a dit sans fierté particulière, avec la même voix que pour refuser des soins.

Derrière moi, Ben demande au blessé de garder la tête tournée sur le côté.

— On ne vous demande pas de parler. Vous aurez tout le temps de nous raconter ça après.

Crawford ferme les yeux un instant. Lorsqu’il les rouvre, son regard met un peu de temps à se fixer. L’ivresse se voit davantage depuis qu’il est assis : dans le poids de ses paupières, dans la manière dont il redresse lentement la tête. Je préfère le voir ainsi. Cela me donne quelque chose de familier à surveiller.

Près du comptoir, un client essaie de se faufiler vers la sortie.

— Attendez, s’il vous plaît. Nous aurons besoin des noms de ceux qui ont vu la bagarre.

Il désigne la fenêtre.

— Avec ce qui arrive, je préférerais rentrer.

— Votre nom et un numéro. Ça prendra une minute.

La patronne sort un carnet de sous la caisse. Evan Frost, que je reconnais pour l’avoir croisé plusieurs fois ici, ramasse le tabouret renversé devant elle. D’autres commencent à protester. Ils n’ont rien vu, ils étaient aux toilettes, ils venaient d’arriver. Pourtant, quand nous avons poussé la porte, tous regardaient.

— Le carnet circule, tranche la patronne. Après, vous pourrez partir.

À travers les vitres, les lumières de notre voiture colorent la neige en bleu, puis en rouge. Le stationnement et les maisons d’en face disparaissent par moments derrière une rafale. Il est un peu plus de vingt et une heures. Depuis le matin, Grey Harbor n’a eu droit qu’à une bande de clarté au-dessus du port, trop faible pour éteindre les lampadaires.

J’ai grandi ici. La nuit me gêne moins que les gens qui me demandent comment je fais pour la supporter. Ce qui m’inquiète ce soir, c’est le temps que met l’ambulance à remonter trois rues.

Crawford fait bouger ses épaules contre le dossier.

— Les menottes vous font mal ?

Il secoue la tête.

En lui passant les menottes, j’ai remarqué ses mains abîmées. Sous les jointures ensanglantées, il y avait des gerçures, une vieille entaille à la base du pouce, la peau dure des doigts. Ses vêtements portent des traces de plâtre ou de ciment. Il pourrait sortir de n’importe quel chantier de la ville, aller chercher un hamburger, payer et rentrer chez lui.

Je relève les yeux et le trouve en train de m’observer.

— Quelque chose ne va pas ?

— Tu me poses beaucoup de questions.

— Ça risque de continuer.

Le coin de sa bouche bouge à peine. Je ne saurais pas dire s’il trouve cela drôle ou pénible.

Il a un visage que je remarquerais dans une autre pièce, un autre soir. Cette pensée arrive sans ma permission. Je reporte mon attention sur sa lèvre fendue et sur le sang séché le long de son cou.

— Cindy ?

Ben n’a pas besoin d’élever la voix.

— Toujours là.

— Tu peux leur demander où ils en sont ?

Je contacte les secours. Ils arrivent à l’angle de la rue. Ben acquiesce quand je lui transmets la réponse, puis prend les serviettes que lui tend la patronne.

Une fine couche de neige fond sur ses épaules. Dans quelques minutes, quand nous serons de retour dans la voiture, il se plaindra de ses pieds mouillés et cherchera le sachet de biscuits qu’il a dissimulé dans la portière. Il prétendra les avoir achetés pour moi. Cela fait deux ans qu’il prétend acheter des biscuits pour moi.

Crawford suit mon regard.

— Il va vivre ?

La question me surprend.

— Les secours vont s’occuper de lui.

— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.

— Et je ne vais pas vous répondre au hasard.

Il acquiesce lentement. Je cherche sur son visage quelque chose qui ressemblerait à de l’inquiétude, mais il baisse les yeux avant que je puisse me faire une idée.

La porte s’ouvre enfin sur les ambulanciers. Le froid entre avec eux et rabat plusieurs feuilles du carnet posé sur le comptoir. Je me décale pour les laisser passer sans quitter Crawford.

Ben se relève avec précaution, une main sur le genou, et leur résume ce qu’il a constaté. L’un des clients propose son aide. La patronne dégage le passage pour le brancard. En moins d’une minute, le centre de la pièce appartient aux secours.

Crawford se penche pour voir.

— Restez assis.

Il s’immobilise, puis s’adosse de nouveau. Je remarque ce petit effort d’obéissance malgré moi.

Ben vient nous rejoindre.

— Comment ça se passe ?

— Crawford et moi faisons connaissance.

— Alors je vous garde une table pour votre prochain dîner. Celle-ci a résisté, c’est bon signe.

— Tu t’occupes de l’addition ?

Il jette un regard aux débris.

— Avec mon salaire ?

Notre échange ne dure que quelques secondes. Il me suffit pour desserrer les dents. Ben le remarque, comme il remarque toujours ces choses-là, puis redevient sérieux en regardant notre prisonnier.

— On y va, monsieur Crawford. Doucement en vous levant.

Tom prend appui sur ses jambes. Il vacille à peine, mais je le sens dans son bras quand je reprends sa garde. Ben se place de l’autre côté et nous l’accompagnons vers la porte.

Nous devons attendre : le brancard occupe encore le passage. L’homme blessé nous voit approcher. Un ambulancier lui demande de ne pas bouger, mais il essaie de relever la tête.

— Tu vas payer, Crawford.

La voix est déformée par sa bouche enflée.

Tom s’arrête.

— Continuez, dit Ben.

Je sens le bras durcir sous ma main.

— Vous venez avec nous.

Le blessé crache quelque chose dans la compresse qu’on lui tend. Puis il cherche de nouveau Tom du regard.

— Espèce de fils de pute.

Le mouvement me prend de court. Tom se dégage d’un coup d’épaule et fait un pas vers le brancard. Ben retient son autre bras. Je me place devant lui, coupant le passage qu’il essaie de prendre.

Il s’arrête si près que le devant de sa veste frôle la mienne.

— Tom. Regardez-moi.

Ses yeux restent fixés au-dessus de mon épaule. Je l’entends respirer par le nez ; ses poignets tirent sur les menottes. Derrière moi, une roue du brancard heurte un pied de chaise.

— Vous avez fini. Vous sortez avec nous.

Il baisse enfin les yeux vers moi.

Et j’attends de savoir si ma voix va suffire une deuxième fois.

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