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Faiseur de pâte à sel

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🏆🏆NOUVELLE 2EME AU CONCOURS DRACOPOLIS 2026 💫 1833 - Lyon - Et une vérité sous contrôle.

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Faiseurs de pâte à s


Clac. Clac. Clac. Le bruit des énormes aiguilles du Grand Différenciateur résonnait au-dessus de la tête brune d’Anatole. Plus que quelques personnes, et ce serait à son tour. La machine gigantesque laissait entrer un par un les habitants de Lyon, comme d’autant d’automates roulants entre deux portillons de cuivre rutilant. Mais Anatole n'était pas comme les autres. Et, ça ! Il le savait avec une certitude frôlant le mysticisme.

Tandis que la foule de Lyonnais attendait sa mise à jour mensuelle avec la docilité d’un bétail bien peigné, Anatole ajusta son col de soie avec lenteur. Il observa, en se tordant, le dernier sorti du Grand Différenciateur : un boutiquier ventripotent dont les yeux bleus et ronds reflétaient un vide sidéral. Quelle pitié. La mise à jour les rendait tous sauvagement abrutis. Comment pouvait-on arborer un angle facial si désespérément obtus sans aucune honte ? Anatole toucha discrètement sa propre tempe.

Selon tout bon sens, et, d’ailleurs, le brun en écrirait bien un pamphlet, le monde n'était pas encore prêt pour son génie. Sa propre mémoire était d'une proportion si noble qu’elle le condamnait, presque malgré lui, à la lucidité. La mise à jour n'arrivait jamais à l'altérer complètement.

Autour d'eux, le Lyon de cet an de grâce 1833 respirait une quiétude apparente, lourde de vapeur charbonneuse. Trois jours plus tôt, les ouvriers de la soie, les Canuts, s'étaient révoltés dans un tumulte effroyable, barricadant les pentes de la Croix-Rousse et réclamant du pain. Ou d’autres choses que des ouvriers voudraient réclamer. 

Anatole s'en souvenait encore avec une netteté : il avait lui-même dû enjamber le cadavre d'un garde national pour aller acheter son pain à l’épeautre. Le pain blanc était trop dur à digérer. 

Pourtant, à en juger par le calme retrouvé ce matin et les gros titres du Journal de Lyon et du Midi, cette insurrection n'avait jamais existé.

Le Directoire avait promptement « corrigé le conflit local». La version officielle, désormais imprimée dans les cerveaux par les ondes magnétiques du Grand Différenciateur, stipulait que les Canuts avaient simplement organisé une grande fête, couronnée par un concours de poésie lyrique remporté haut la main par le préfet.

Et, ces crétins y croyaient. Le boutiquier d'à côté fredonnait même a mi-voix l'un des vers supposément composés.

Un frisson mâtiné d'une immense autosatisfaction, parcourut l'échine d'Anatole. Être le seul dépositaire de la vérité était un fardeau. Un fardeau que lui seul devait porter ! Il était l’homme éveillé marchant au milieu du dortoir de somnambules.

Clac. Clac. Clac. « Suivant », cria le fonctionnaire du Directoire en actionnant un levier qui libéra un jet de vapeur tiède.

Anatole s'avança, un sourire ironique aux lèvres, redressant sa canne à pommeau d'argent. Il était impatient de voir quels mensonges grossiers les ingénieurs du Directoire allaient tenter de lui injecter cette fois-ci, et comment son cerveau supérieur allait, une fois de plus, les réduire en miettes.

Le jeune homme passa le portillon avec la même nonchalance que le mois dernier. L'intérieur du Grand Différenciateur tenait du confessionnal capitonné de soie cramoisie. Et, à l’instar des anciens dogmes, il savait exactement comment bercer le peuple, troquant le fardeau de la vérité contre le confort d’une paix illusoire.

À peine Anatole eut-il posé son auguste fessier sur le siège en velours de Russie qu'une sangle se referma sur ses épaules et sa poitrine. Au-dessus de lui, le Casque Transmutatoire descendit dans un sifflement parfait.

Pour le commun des mortels, la transmutation était une douce léthargie : la machine ne se contentait pas d’effacer. Non. L’oubli est un mécanisme grossier qui laisse des cicatrices dans l'esprit. Le Directoire pratiquait la modification mémorielle : prendre le pus d'une réalité tragique pour le distiller et le transformer dans le parfum d'un récit préférable.

Le processus s'enclencha avec un bourdonnement magnétique qui fit vibrer les plombages d'Anatole.

Une chaleur soudaine apparue directement derrière les yeux sombres. Anatole sentit ses propres souvenirs de la révolte des Canuts entrer en ébullition. Les cris de la Croix-Rousse, le sang soyeux sur les pavés et son pain à l’épeautre commencèrent à se liquéfier dans son esprit. La machine chauffa la matière brute de l'Histoire pour en casser les liaisons logiques.

Anatole vit les éléments de son souvenir changé de nature géométrique. Les détonations de fusils ? Transmutées en un rythme joyeux de tambours de fanfare. L’odeur âcre de la poudre à canon ? Transmutée en effluves de marrons grillés et de vin chaud de la fête municipale. Le cadavre du garde national qu’il avait enjambé ? Son esprit le vit se redresser, se métamorphoser en un automate de foire voulant lui distribuer une brioche. Qu’on enlève cette mie blanche de sa vue ! 

La réalité était malléable, et le Grand Différenciateur faisait de la pâte à sel.

Mais ! Son génie entra en action. Tandis que la vague magnétique tentait d'aligner définitivement ses molécules mémorielles sur la version officielle, Anatole opposa une résistance. Par la seule force de sa concentration, il parvint à isoler un résidu. Et, dans les éprouvettes de son cerveau, il créa un précipité de vérité.

Le Casque se releva dans un soupir de vapeur. Les portillons de cuivre s'ouvrirent. Anatole se leva, épousseta sa redingote et attrapa sa canne d'un geste majestueux.

Clac Clac Clac firent les aiguilles dans son dos alors qu’il avançait vers la sortie. Autour de lui, les autres citoyens sortaient, le regard béat, l'esprit parfaitement transmuté, persuadés d'avoir passé un merveilleux dimanche à la fête, à rire avec le préfet.

Anatole, lui, ressentait une légère migraine. Ils avaient essayé de remodeler son esprit. Ils n'avaient fait que solidifier sa certitude : il était bel et bien le maître de l’Histoire.

Anatole traversa la place Bellecour d'un pas conquérant malgré le soleil de plomb, sa canne à pommeau d'argent rythmant sa marche triomphale. Lorsqu'il poussa les lourdes portes de l'hôtel particulier de son oncle, le général Hector de Montessoyeux, les éclats de voix et les rires feutrés du salon lui parvinrent, mêlés à l'odeur de cire d'abeille et de cigare de la Havane.

Son oncle donnait un de ses cercles de l'après-midi. Et, par la Providence ! Assise sur le canapé de velours vert, Ambroisine de Gricourt rayonnait. C’était une créature aux boucles châtain doré et aux yeux d'un vert jade si pur qu'ils semblaient n'avoir jamais croisés la moindre contradiction logique.

Anatole l'avait décrétée digne de son attention dès la première fois qu’il l’avait aperçue. Et, aujourd'hui, il allait l'éblouir.

– Ah, Anatole ! tonna le général, qui avait décoré sa poitrine de ses anciennes médailles qu’il paraissait avoir lustrées pour l’occasion. Tu arrives tard. Nous célébrions justement la nouvelle idylle commerciale avec nos voisins d'outre-Manche.

Anatole s'avança, baisa la main d'Ambroisine dans une inclinaison courtoise, et prit une posture nonchalante près de la cheminée.

– L'idylle commerciale, mon cher oncle ? Voulez-vous parler du traité ?

– Précisément ! s'enthousiasma le vieux militaire en servant un verre d’un liquide cramoisi. Un miracle de la diplomatie, découlant directement de notre victoire conjointe à Waterloo.

Anatole manqua de s'étouffer avec sa propre salive. La vérité du Grand Differanciateur avait modifié une écrasante défaite en entente avec les Rosbeefs. Il se redressa, l'œil brillant de la jubilation du prédateur intellectuel.

– Waterloo, mon oncle ? Une victoire conjointe ? 

– Eh bien oui, mon garçon, dit le général en buvant dans son verre. La mémorable journée où nos armées et celles de Wellington ont écrasé les hordes prussiennes sous les acclamations. Ambroisine en a encore les larmes aux yeux, pas vrai, ma chère ?

Ambroisine pointa son nez fin vers Anatole, un sourire ravi aux lèvres.

– C'est si beau, Monsieur Anatole. Penser que nos braves soldats ont partagé leurs rations de ravioles et d’andouillettes avec les Anglais sur le champ de bataille…

L’Histoire avait de ces grandeurs, mais, cette illusion n’en faisait pas partie. Le jeune homme avait bien l’intention de prouver son point devant les si beaux yeux de cette ingénue d’Ambroisine. Anatole laissa échapper un rire sec, un peu trop aigu, qui fit se retourner deux autres invités.

– C'est charmant, Mademoiselle, vraiment charmant. Sauf que c'est la troisième version de Waterloo que le Directoire nous sert cette année. 

Un silence de plomb tomba sur le salon. Le général posa son verre. Ambroisine cligna des yeux, décontenancée.

– La troisième ? Vraiment ? S’exclama la jeune femme. 

– Qu'est-ce que tu racontes, Anatole ? grogna l'oncle.

– Voyons, mon oncle, un peu de logique ! Mardi matin, premier du mois, avant la mise à jour, Waterloo était un simple malentendu tactique résolu par un tournoi de cricket entre officiers. Plus loin cette année, c’était une défaite française cuisante, Napoléon finissant sur un rocher au milieu de l'océan. Et maintenant, sous prétexte de la révolte des Canuts, voilà que nous avons gagné ensemble ?

Anatole croisa les bras, un sourire triomphant aux lèvres, attendant des murmures d'admiration et une appréciation d'Ambroisine devant sa mémoire herculéenne qui ne vinrent pas. 

Au lieu de cela, le général de Montessoyeux le regarda avec une pitié mâtinée d'un profond embarras. Il se tourna vers les invités en tapotant sa tempe.

– Le pauvre garçon… C'est le surmenage. Trop de lecture. Je vous demande pardon, cher comte, chère Ambroisine. L'esprit d'Anatole a toujours été… un peu volatil.

– Mais enfin ! s'indigna Anatole, perdant de sa superbe. Je ne l'invente pas ! Le Journal de Lyon et du Midi du 24 juin mentionnait l'exil à Sainte-Hélène ! Allez vérifier dans vos archives ! 

– Le 24 juin ? dit doucement Ambroisine, un pli d'inquiétude sur son front parfait. Mais, Monsieur Anatole… le mois de juin n'existe plus depuis la réforme du calendaire du Directoire de l'an dernier.

Quelques invités ricanèrent derrière leurs verres. Le sang d'Anatole ne fit qu'un tour. Des idiots ! Tous !

Il regarda sa promise potentielle : elle ne feignait pas. Elle semblait sincèrement inquiète pour sa santé mentale. Pour elle, Waterloo avait toujours été un pique-nique franco-britannique.

– Mon cher neveu, dit le général d'une voix lourde d'une autorité de caserne, je tolère tes excentricités poétiques, mais de là à inventer des défaites militaires... C'est d'un très mauvais goût. Le Directoire sait ce qu'il fait. 

Anatole, livide, vit Ambroisine détourner les yeux avec une moue polie.

Il venait de passer pour un fou, un menteur et un raseur, tout cela parce que son cerveau refusait la malléabilité de la pâte à sel collective.

Il leur prouverait ! Il fallait qu’il leur prouve. Et si ce n’était à chacun, au moins à Ambroisine car elle ne pourrait decemment pas être sa femme si elle croyait à toutes ses niaiseries. 

On l'avait écarté. On l'avait traité comme un enfant fiévreux. Pire : Ambroisine l'avait vu perdre contenance. Il s’échappa du salon pour se servir un verre. 

Un froufrou de jupon le fit se retourner. C’était elle. Elle s’était éclipsée du salon et s'arrêta à deux pas de lui, croisant ses mains gantées. 

– Vous devriez boire une infusion de tilleul plutôt, Monsieur Anatole, dit-elle de sa voix douce. Mon oncle dit que cela apaise le foie qui trouble les humeurs.

Anatole redressa sa silhouette.

– Ma rate se porte à merveille, Mademoiselle. Ce sont les humeurs de ce salon qui sont obscurcies par les fumées de la Havane et une docilité pathologique. Vous me croyez fou, n'est-ce pas ?

Ambroisine pencha la tête, un sourire infime au coin des lèvres.

– Fou ? Non. C’est un mot bien trop lourd pour un dandy. Je vous crois… excessivement vaniteux, Monsieur.

– Vaniteux ? Moi ? Je ne fais que convoquer la logique, Madame !

– La logique est une fille bien austère pour que vous lui couriez après avec tant de ferveur, répliqua-t-elle du tac au tac. 

– Possible, dit-il en faisant un pas vers elle, sa voix descendant d'une octave. Vous parlez de logique... Très bien. Si Waterloo fut un pique-nique, pourquoi le cimetière de Fourviére à dû faire de la place pour enterrer des nouveaux morts ? Et si la Croix-Rousse n'a connu qu'un concours de poésie, pourquoi l’air de Lyon sent-il le soufre et la poudre dès que le vent tourne au nord ?

Ambroisine cessa de faire tourner son sourire en coin. Le doute, subtil, passa dans son regard. Elle jeta un coup d’œil vers la porte du salon d'où s'échappaient les rires des invités.

– Le préfet a une très belle plume, murmura-t-elle, mais... il est vrai qu'il rime assez mal.

Anatole saisit l'ouverture. Il s'approcha encore, violant délibérément la distance de courtoisie que l'étiquette imposait. 

– Venez avec moi, Ambroisine.

– Monsieur Anatole ! Le protocole...

– Au diable le protocole pour une heure ! Ma calèche est en bas. Je vous emmène sur les pentes de la Croix-Rousse. Là, où la vérité n'a pas encore été totalement dissoute par la vapeur du Directoire. Si je me trompe, si les Canuts chantent des odes au préfet, je consens à boire votre tilleul. 

Ambroisine le dévisagea puis eut un petit rire nerveux, charmant même.

– Vous êtes un compagnon fort dangereux, Anatole. Heureusement pour vous, l’ennui est un danger bien plus grand encore. Je vous suis. Mais si ma robe est tachée de suie, c'est vous qui paierez le teinturier.

La calèche brinquebalait sur les pentes abruptes de la Croix-Rousse, chaque secousse arrachant un grincement de protestation aux roues.

Assise en face d'Anatole, la jeune femme feignait d’observer le paysage, mais le battement rapide de son éventail trahissait une agitation peu commune.

– Avouez, Monsieur Anatole, dit-elle en brisant le silence d'un ton faussement léger, que tout ceci n'est qu'un stratagème fort coûteux pour vous retrouver seul avec moi loin de la vigilance de votre oncle.

– Si j'avais voulu vous enlever, Mademoiselle, je vous aurais menée au parc de la Tête d'Or, pas dans le repaire des tisseurs de soie, répliqua-t-il avec un sourire en coin.

La calèche s'arrêta net dans une ruelle étroite, là où la pente devenait trop raide pour les chevaux. Anatole descendit le premier et tendit une main ferme à Ambroisine. Lorsqu'elle y posa ses doigts gantés, il y eut un infime temps d'arrêt.

Anatole la guida à travers un dédale de ruelles pavées. Le contraste était saisissant : elle, vêtue de sa faille de soie verte qui balayait la poussière ; lui, sa canne d'argent à la main, marchant au milieu de ces façades hautes et borgnes.

– C’est ici, murmura Anatole en s’arrêtant à l’angle d’une rue. 

Il pointa sa canne vers le sol. Entre deux pavés disjoints, là où l'eau de pluie aurait dû tout nettoyer, subsistait une croûte sombre, élargie en une étoile sinistre. Une tache de sang séché.

– Qu'est-ce que... commença Ambroisine en se penchant.

– Le sang d'un garde national, dit Anatole d'une voix soudain dénuée de toute morgue. J'ai enjambé son corps. Regardez bien, Ambroisine. Est-ce là le décor d'un concours de poésie ?

La jeune femme fixa la tache. Elle allait répliquer quand le sol se mit à vibrer.

Un cri strident déchira l'écho de la rue, suivi par le fracas de lourdes bottes militaires sur le granit. “Alerte ! Fuyez ! Ils arrivent ! ”

Une silhouette en tablier de toile rouge, un Canut, le visage noirci, surgit d'une traboule plus haut, dévalant les marches quatre à quatre. Derrière lui, trois soldats de la Garde Nationale fondirent dans la ruelle. Une patrouille du Directoire.

– Saisissez-le ! hurla le sergent.

Anatole n'eut pas le temps de réfléchir. D'un geste brusque, il attrapa Ambroisine par la taille et l'entraîna de force à l'intérieur d'une traboule obscure, l'enfonçant dans l'étroit couloir de pierre qui traversait l'immeuble.

Leurs corps se collèrent contre le mur humide. Dans l'obscurité du passage, Anatole plaqua doucement mais fermement sa main sur la bouche de la jeune femme pour étouffer son cri. Ambroisine ne se débattit pas. Elle était terrorisée, son cœur frappant la poitrine d'Anatole comme un oiseau en cage.

À travers l’ouverture de la traboule, ils virent le Canut trébucher sur les pavés, précisément là où se trouvait la tache de sang. Les gardes furent sur lui en une seconde. Au lieu de le frapper, le sergent lui appliqua la matraque directement sur le front. Bam. Bam. Bam.

Le corps du tisseur se détendit d'un coup, secoué de spasmes légers. Ses yeux, d'abord emplis d'une rage farouche, devinrent subitement aussi gros que des pralines.

– Eh bien, mon brave, dit le sergent d'une voix mielleuse en le relevant. On s'égare ? On refuse d’aller voir le Grand Differenciateur ? (puis en se tournant vers ses hommes) amenez-le au poste. 

Dans la traboule, Anatole relâcha lentement sa prise. Elle tremblait de tous ses membres.

C'était le moment. Le triomphe était total. Il écarta lentement ses doigts de sa bouche, se pencha vers l’oreille de la jeune femme et murmura avec un sourire de prédateur satisfait :

– Alors, ma chère... Pensez-vous toujours que le préfet rime si bien ?

Pourtant quand il croisa ses yeux vert jade il n’y vit pas la compréhension qu’il y attendait. Loin de la lucidité. Ce fut une horreur pure, absolue qui avait dilaté ses pupilles.

Les larmes aux yeux, elle leva vers lui un regard transfiguré. 

– Vous... vous aviez raison, hoqueta-t-elle en s'agrippant aux revers de sa redingote comme à une bouée de sauvetage. Mon Dieu, Anatole... 

Le trajet de retour se fit dans un silence de cathédrale, rompu seulement par le grincement des essieux. Anatole savourait la victoire d'avoir lavé son honneur, mais l'effroi gravé dans les yeux d'Ambroisine agissait comme un poison lent, gâchant la pureté de sa joie.

Lorsque la calèche s'arrêta enfin devant l'hôtel particulier, Ambroisine ne bougea pas tout de suite. Ses mains gantées tremblaient sur ses genoux. Elle tourna vers Anatole un visage d'une pâleur de craie.

– Le monde... murmura-t-elle, la voix brisée. Le monde n'est qu'un cadavre maquillé. Comment faites-vous pour respirer sous ce poids ?

– On s'y habitue, Ambroisine, répondit-il. 

Elle esquissa un sourire douloureux, avant de glisser hors de la voiture sans lui laisser le temps de la retenir.

Le lendemain matin, le ciel de Lyon était d’un blanc de plomb. Anatole, reposé, entra au salon de son oncle.

Il y trouva le général Hector de Montessoyeux, attablé devant un chocolat fumant, l'air d'une sérénité insultante.

– Ah, Anatole ! Te voilà. Tu as manqué le café, mon garçon. 

– Je me préparais,pour aller rendre visite à Ambroisine, lança Anatole, avec un sourire sûr sur les lèvres. 

– La petite ? Le vieux militaire rit de bon cœur en trempant une tartine. Figure-toi qu'elle a débarqué ici aux aurores, folle de terreur, hurlant qu'elle voyait du sang sur les pavés et des monstres en blouse bleue. Une crise de démence passagère, le foie, sans doute. Elle a supplié qu’on la mène au Grand Différenciateur pour une séance d'urgence.

Le sang d'Anatole se glaça dans ses veines.

– Le Grand Différenciateur ? Elle y est allée ? Elle a voulu y aller ?

– Eh bien oui ! Et grand bien lui en a pris. Elle est ressortie légère comme un papillon.

Anatole n'écouta pas le reste. Il pivota sur ses talons et se rua hors de l'hôtel. Il courut à travers la place Bellecour, bousculant les passants, sa canne d'argent frappant le sol dans un rythme frénétique. L'air vibrait déjà de ce fichu bourdonnement magnétique qui lui sciait les tempes. Elle avait voulu le croiser à l’aube. C’était évident. La pauvre femme ! Elle avait cherché son aide et lui dormait paisiblement. 

Il tourna et déboucha sur la grande avenue. Soudain il la vit.

Ambroisine marchait à pas lents, sous une ombrelle de dentelle blanche. Sa robe oscillait au rythme de sa démarche. Elle s'arrêta devant l'étal d'un fleuriste, respirant le parfum d'un bouquet de roses avec un ravissement enfantin.

– Ambroisine ! hurla-t-il en arrivant à sa hauteur, essoufflé, les cheveux en bataille.

Elle se retourna. Ses yeux vert jade se posèrent sur lui. Ils étaient d'une clarté limpide, d'une pureté absolue. Et d'un vide sidéral.

– Monsieur Anatole ? dit-elle d’une voix flûtée, un pli de douce surprise sur le front. Quelle mine affreuse vous avez ce matin ! Le surmenage, encore ? 

– Ambroisine, par pitié, regardez-moi ! la supplia-t-il en lui saisissant les mains, se moquant éperdument du protocole et des regards des badauds. La Croix-Rousse... La traboule sombre... Le sang entre les pavés et le cri du Canut... Vous vous souvenez ? Dîtes-moi !

Ambroisine cligna des yeux puis dégagea doucement ses mains pour ajuster sa capeline.

– Le sang ? Des Canuts ? Mais de quoi parlez-vous, mon ami ? Vous prolongez votre mauvaise plaisanterie d'hier. Le concours de poésie de la Croix-Rousse était absolument charmant. Quant à notre promenade d'hier soir...

Elle eut un soupir ravi, ses yeux brillant d'une joie pure. 

– C'était féerique, dépaysant. Ce ballet de rue… Promettez-moi que nous nous baladerons encore !

Anatole recula d'un pas, les bras ballants.

Clac. Clac. Clac.

Au loin, les aiguilles du Grand Différenciateur continuaient leur marche triomphante.

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