T’avais pas entièrement tort
Pour la quatorzième fois, tu relances les vingt-deux premières secondes de ta chanson.
La basse entre trop tôt. Ou peut-être que c’est le synthé qui prend trop de place. Tu déplaces le curseur de quelques millimètres, tu baisses une piste de deux décibels, puis tu recommences.
À la première écoute, c’est mieux; à la suivante, c’est moins bien. Tu annules la modification. Il est 19 h 17. Tu avais prévu de prendre une douche à six heures et demie, de manger quelque chose, puis d’aller rejoindre Alex chez son ami Julien. Une soirée tranquille, avait-il dit. Quelques personnes, de la musique, probablement de la pizza. Tu avais accepté mardi, à un moment où vendredi te semblait suffisamment loin pour que sortir paraisse agréable.
Tu pourrais rester chez toi : la chanson n’est pas mauvaise, loin de là. Juste avant le deuxième refrain, une variation harmonique dont tu es particulièrement fier change la couleur du morceau sans ralentir son élan. Tu fixes pourtant les pistes, incapable de décider si elles ont enfin trouvé leur place. Le problème, c’est que personne ne l’entendra nécessairement. Les gens écoutent une chanson en entier. Ils ne connaissent pas ses dix-sept versions précédentes. Ils n’ont aucune idée des heures passées à déplacer une percussion de quelques fractions de seconde. Tu le sais aussi. Et pourtant, tu recommences. Ton téléphone vibre sur le bureau.
ALEX : T’es où?
TOI : Chez moi.
ALEX : Je sais. Tu viens-tu?
Tu écris oui, puis tu effaces. Tu écris je termine quelque chose, puis tu effaces encore.
TOI : Je pars bientôt.
La réponse arrive immédiatement.
ALEX : Lâche ta chanson.
Alex te connaît assez bien pour savoir que lorsque tu dis travailler quinze minutes de plus, tu peux facilement en prendre quatre-vingt-dix.
TOI : Elle est presque finie.
ALEX : Tu m’as dit ça en août.
Il n’a pas complètement tort. Tu sauvegardes une nouvelle version, même si tu viens de revenir exactement au même mixage qu’il y a vingt minutes. Tu la nommes finale_finale_18_pour_vrai. Puis tu fermes l’ordinateur.
Dans le silence qui suit, tu entends le réfrigérateur, quelques voitures dans la rue et une conversation indistincte provenant de l’appartement voisin. Tu restes assis une trentaine de secondes. Tu pourrais rouvrir le projet. Personne ne le saurait. Tu te lèves plutôt pour aller prendre ta douche.
· · ·
Tu arrives chez Julien à 20 h 43. Tu ne le connais pas particulièrement bien. Vous vous êtes croisés quelques fois, toujours par l’intermédiaire d’Alex. Tu sais qu’il joue au hockey, qu’il parle fort, qu’il aime recevoir du monde et qu’il possède un talent assez particulier pour transformer une anecdote de trente secondes en récit de dix minutes.
Tu sais aussi qu’Alex l’adore. L’appartement se trouve au deuxième étage d’un immeuble en briques, sur une rue résidentielle où tu as dû tourner deux fois avant de trouver la bonne entrée. Tu montes l’escalier avec une bouteille à la main.
Derrière la porte, tu entends plusieurs voix, puis un éclat de rire. Tu vérifies rapidement ton reflet dans l’écran noir de ton téléphone. Tu n’as rien de particulier à arranger. Tu le fais quand même. La porte s’ouvre avant que tu aies terminé de sonner.
« Heille! T’es là! »
Julien t’accueille avec l’enthousiasme de quelqu’un qui vient de retrouver un ami disparu depuis dix ans.
« Salut. »
« Entre, entre! Alex est dans le salon. Donne-moi ça. »
Il prend la bouteille.
« Ah, parfait. On avait presque plus rien. »
Tu regardes les nombreuses bouteilles déjà disposées sur le comptoir.
« Ça a l’air grave. »
« Terrible. On vivait nos dernières minutes. »
Il te montre où laisser ton manteau et retourne aussitôt vers la cuisine en annonçant ton arrivée à tout le monde. Alex vient te rejoindre.
« Finalement! »
« J’avais dit que je venais. »
« Ouais, mais je te connais. »
Il te prend brièvement dans ses bras, puis te tend une bière.
« Ça va? »
« Oui, toi? »
« Oui. T’as fini ta chanson? »
« Non. »
« Excellent. On pourra encore en parler à Noël. »
Tu lui donnes un petit coup sur le bras. Il rit et t’entraîne vers le salon. Il y a une dizaine de personnes. Certaines sont assises sur le divan, d’autres autour de la table basse. Simon, que tu as déjà rencontré, est occupé à raconter quelque chose à deux filles près de la fenêtre.
La musique est assez forte pour être présente, mais pas assez pour empêcher les conversations. Tu salues quelques personnes. Alex te présente à Camille, une amie de Julien qui travaille dans le milieu de l’édition. Vous commencez à parler de son travail. Elle te raconte une situation absurde impliquant un auteur, trois versions d’une couverture et un client qui voulait soudainement changer le titre après l’impression.
Tu ris franchement.
« C’est exactement ce que je fais avec ma musique. »
« Ah, toi aussi, t’es ce genre de personne? »
« Malheureusement. »
« Je compatis avec les gens qui travaillent avec toi. »
« Ils sont patients. »
« Ou ils sont payés. »
Tu aimes bien Camille. Elle pose des questions, mais elle ne semble pas attendre que tu lui racontes toute ta vie. Elle a sa propre histoire, ses propres opinions, et elle ne s’interrompt pas chaque fois que quelqu’un d’autre arrive. C’est reposant.
Quelques minutes plus tard, Simon vous rejoint pour annoncer qu’il a trouvé une application capable d’identifier presque n’importe quelle chanson à partir d’un fredonnement.
« Ça existe depuis longtemps », dit Camille.
« Pas celle-là. »
« Qu’est-ce qu’elle a de spécial? »
« Elle est meilleure. »
« Comment tu sais? »
« Je l’ai essayée. »
Simon chante une mélodie que personne ne reconnaît. L’application propose trois résultats. Aucun n’est le bon. Camille le regarde.
« Impressionnant. »
Tout le monde rit. Tu as passé une demi-heure à chercher une raison de ne pas venir et, évidemment, tu t’amuses. Presque vexant.
· · ·
À 21 h 26, quelqu’un entre en faisant beaucoup trop de bruit avec ses clés. Julien se tourne vers l’entrée.
« Ah ben, le voilà. »
Un gars apparaît dans le corridor avec un sac de sport sur l’épaule. Il porte un manteau foncé, un jean et un chandail gris. Ses cheveux ont l’air encore légèrement humides. Il est assez bien bâti, sans être particulièrement imposant, et il a cette expression fatiguée de quelqu’un qui a passé les dernières heures à faire quelque chose de physique.
« T’es en retard », annonce Julien.
« Bonsoir à toi aussi. »
« On a commencé à manger. »
« Ben oui, j’avais remarqué que le party continuait sans moi. »
Julien lui prend son sac.
« Fais attention, ça pue. »
« C’est du linge de hockey, Julien. C’est pas supposé sentir la lavande. »
Quelques personnes rient. Le gars retire son manteau et s’avance dans le salon en saluant les gens qu’il connaît. Il semble connaître presque tout le monde.
Avec Simon, il échange une poignée de main compliquée qu’aucun des deux ne réussit du premier coup. Avec Camille, il discute rapidement d’un ami commun. Puis Julien l’entraîne vers toi.
« Max, j’t’ai-tu présenté… »
Il prononce ton prénom. Le gars te regarde.
« Non, je pense pas. Salut. Moi, c’est Maxime. »
« Salut. »
Vous vous serrez la main. Il a une belle voix. Un peu basse, légèrement rauque, avec un accent montréalais naturel. Tu le remarques sans t’y attarder.
« C’est lui qui fait de la musique », ajoute Alex.
Maxime tourne légèrement la tête vers lui.
« Ah ouais? »
« Ouais. »
« Cool. »
Julien commence à raconter quelque chose à propos du match de hockey.
« Lui, là, il vient de prendre la pénalité la plus stupide de l’année. »
« C’était pas une pénalité. »
« L’arbitre a pensé le contraire. »
« L’arbitre avait une mauvaise soirée. »
Julien se tourne vers toi.
« Il dit toujours ça quand il perd. »
Maxime lève les yeux au ciel.
« On a perdu quatre à deux. On dirait qu’on s’est fait éliminer de la Coupe Stanley. »
« C’est parce que t’as pas vu ta pénalité. »
« Je l’ai vécue, Julien. »
Les autres rient. Maxime attrape une bière sur le comptoir et va rejoindre Simon. Votre présentation est terminée. Tu retournes à ta conversation avec Camille. Pendant un moment, tu oublies presque sa présence.
· · ·
Vers dix heures, Alex commence à critiquer la musique. C’est une habitude chez lui. Il peut aimer un morceau pendant trois minutes, puis décider soudainement que le refrain est médiocre. Il prétend que ça fait partie de son esprit critique.
Tu considères que ça fait surtout partie de son plaisir à provoquer les gens.
« Non, mais écoute la production », dit-il en désignant le haut-parleur. « C’est trop. »
« Trop quoi? » demandes-tu.
« Trop de tout. »
« Ça veut rien dire, ça. »
« Ben, ça veut dire qu’il y a trop d’affaires. »
« Une production chargée peut être excellente. »
« Peut-être, mais là, c’est juste fatigant. »
Tu te redresses légèrement sur le divan.
« Mais écoute ce qui se passe en arrière. C’est construit. Les couches sont pas là par accident. »
« Je dis pas que c’est un accident. Je dis que c’est trop. »
« Tu pourrais dire ce que t’aimes pas exactement. »
Camille intervient.
« Moi, j’aime juste pas la chanson. »
« Merci, Camille », répond Alex. « Enfin quelqu’un de raisonnable. »
Tu souris, mais tu continues.
« Je trouve juste ça un peu facile de dire qu’une production est trop chargée parce qu’il y a beaucoup de sons. »
Derrière toi, une voix répond :
« Ça dépend. Des fois, si t’as besoin de cinquante couches pour que ta chanson soit intéressante, c’est peut-être que ta chanson est pas si bonne. »
Tu te retournes. Maxime est appuyé contre le mur, près de la cuisine, une bière à la main. Il n’a pas l’air de chercher une confrontation. Il semble simplement avoir une opinion.
« Ah ouais? » demandes-tu.
« Ouais. »
« Tu fais de la musique? »
« Non. J’en écoute. »
« C’est pas exactement la même chose. »
« Non, mais je pense que j’ai quand même le droit d’avoir une opinion. »
Tu reconnais immédiatement que ta réponse était un peu condescendante. Tu aurais pu reformuler. Tu ne le fais pas.
« Certain. Mais tu peux pas évaluer toutes les productions avec les mêmes critères. »
« J’ai jamais dit ça. »
« Tu viens un peu de le faire. »
Maxime secoue la tête.
« Non. J’ai dit que des fois, les arrangements cachent une chanson ordinaire. »
« Pis des fois, les arrangements font partie de la chanson. »
« OK. »
Il prend une gorgée.
« Ça, je suis d’accord. »
Tu es légèrement déstabilisé. Tu t’attendais à devoir défendre ton argument plus longtemps.
« Bon. »
« Bon », répète-t-il.
Alex se met à rire.
« Incroyable. Une entente historique. »
Maxime regarde Alex.
« Je pense qu’on a réglé la musique. On pourrait passer à la paix au Moyen-Orient. »
Camille éclate de rire. Toi aussi. L’atmosphère se détend. Puis Maxime ajoute :
« Mais je reste convaincu qu’une chanson devrait être capable de fonctionner sans tous ses arrangements. »
Tu tournes la tête vers lui.
« Ah, non. Tu vas pas recommencer. »
« Ben quoi? »
Il rit. Tu te surprends à sourire.
« T’es fatigant. »
« On me le dit souvent. »
Julien intervient depuis la cuisine.
« Vous avez aucune idée. »
Maxime lui lance une serviette en papier. Elle manque sa cible. Tout le monde rit encore. Tu retournes t’asseoir. La conversation passe à autre chose.
Mais tu gardes un peu de frustration. Pas parce que Maxime t’a manqué de respect. Il n’a pas été particulièrement désagréable. Seulement parce qu’il a exprimé avec beaucoup d’assurance une opinion que tu trouves insuffisamment réfléchie. Et parce que tu n’as pas vraiment réussi à lui expliquer ce que tu voulais dire. Tu aurais aimé avoir une meilleure réponse. C’est une pensée assez ridicule pour une discussion de party. Elle te suit néanmoins pendant plusieurs minutes.
· · ·
Plus tard, tu te retrouves dans la cuisine. Tu cherches un verre propre et tu hésites devant trois armoires.
« Celle de gauche. »
Tu tournes la tête. Maxime est assis sur une chaise près du comptoir. Son téléphone est posé devant lui, et il maintient un petit sac de glace contre son genou.
« Merci. »
Tu ouvres l’armoire.
« Tu t’es blessé? »
« Un peu, ouais. »
« Au hockey? »
« Non, en faisant de la danse contemporaine. »
Tu te retournes vers lui. Il garde son sérieux une seconde avant de sourire.
« Oui, au hockey. »
« J’allais dire que c’était impressionnant. »
« La danse? »
« Non. Ton talent pour te blesser dans autant de disciplines. »
Il baisse la tête en riant.
« Pas pire, celle-là. »
Tu remplis ton verre. Pendant quelques secondes, aucun de vous ne parle. On entend Julien rire dans le salon. Maxime remet son téléphone dans sa poche.
« Tu fais quoi, comme musique? »
« Pop, surtout. Électronique. Dance. Ça dépend des projets. »
« Ah, OK. »
« Pourquoi? »
« Je suis curieux. Alex disait que t’en faisais beaucoup. »
« Ouais. J’écris aussi. »
« Tu chantes? »
« Oui. »
« Nice. »
Il ajuste le sac de glace.
« C’est quoi qui t’intéresse le plus? Écrire ou produire? »
La question te plaît. Tu réfléchis.
« Je pense que ça dépend vraiment de la chanson. J’aime écrire, mais j’aime surtout construire quelque chose au complet. Pas juste la chanson. L’univers autour. »
« Comment ça? »
Tu lui expliques. Les albums, les concepts visuels, l’ordre des chansons, la façon dont un projet peut raconter quelque chose de plus grand que ses morceaux individuels. Il t’écoute. Il pose deux ou trois questions. Puis il dit :
« Ça doit être pas mal de travail. »
« Oui. »
« Tu finis-tu souvent tes projets? »
La question te prend de court.
« Oui. »
Puis tu ajoutes :
« Enfin, ça dépend de ce que tu considères comme terminé. »
Il sourit.
« Ah. Je connais ça. »
« Toi aussi? »
« Ouais. Je fais de la photo. »
« Alex me l’avait dit. »
« Ah ouais? »
« Argentique, je pense? »
Il semble légèrement surpris.
« Exact. »
Tu t’appuies contre le comptoir.
« Pourquoi l’argentique? »
Il prend un instant avant de répondre.
« Au début, c’était surtout pour comprendre comment ça fonctionnait. Je trouvais ça fascinant, les vieux appareils. »
Il fait un geste vers son sac, dans l’entrée.
« J’ai un Canon qui a pratiquement mon âge. Il fonctionne encore mieux que bien des affaires neuves. »
« Tu le répares toi-même? »
« Quand je peux. »
« T’aimes ça, réparer des choses? »
Il rit doucement.
« Un peu trop. »
Il te raconte une histoire de radio ancienne qu’il essaie de remettre en état depuis plusieurs semaines.
« Je suis rendu à un point où ça me coûterait moins cher d’en acheter une autre. »
« Pourquoi tu le fais pas? »
Il te regarde, presque offensé.
« Parce que c’est pas ça, le but. »
« Ah, excuse-moi. »
« Merci. »
Il prend une autre gorgée de bière. Puis il sort son téléphone.
« Attends, je vais te montrer une couple de photos. »
Il ouvre un album. La première image représente une vitrine à la tombée du jour. On distingue des reflets de voitures, une silhouette derrière le verre, quelques lumières floues. Tu la regardes.
« C’est toi qui as pris ça? »
« Ouais. »
« C’est beau. »
« Merci. »
Il passe à la suivante. Une ruelle, deux vélos, une lumière jaune sur des briques. Tu la trouves moins intéressante. Tu ne dis rien immédiatement. Maxime attend ton avis.
« Tu l’aimes moins, celle-là? »
Tu hésites.
« Un peu, ouais. »
« Pourquoi? »
« Je sais pas trop. Il manque peut-être un point d’intérêt. »
Il regarde l’écran.
« Moi, j’aime justement qu’il y ait rien de particulier. »
« OK. »
Tu te penches légèrement.
« Mais je trouve que ton cadrage attire mon œil vers un endroit où il se passe rien. »
Il considère ta remarque.
« C’est une façon de voir ça. »
Tu ne sais pas s’il est d’accord. Il passe à une autre photo. Une bicyclette contre un mur, presque entièrement dans l’ombre. Celle-là te plaît immédiatement.
« Ah, j’aime vraiment celle-là. »
« C’est drôle. »
« Quoi? »
« J’ai failli pas la garder. »
« Pourquoi? »
« Je la trouvais trop simple. »
« Moi, je trouve qu’elle raconte quelque chose. »
Il sourit légèrement.
« Comme quoi? »
Tu regardes la photo encore une fois.
« Je sais pas exactement. Une heure de la journée, peut-être. L’impression que quelqu’un vient de partir. »
« C’est intéressant. »
Il reprend son téléphone. Tu demandes s’il expose parfois ses photos.
« Non. »
« T’aimerais ça? »
« Peut-être. »
« Tu devrais. »
Son expression change très légèrement.
« Peut-être », répète-t-il.
Tu remarques le changement, sans comprendre tout de suite ce qui l’a provoqué. Tu ajoutes :
« En tout cas, je trouve que t’as un bel œil. »
« Merci. »
Il pose son téléphone sur le comptoir. La conversation semble soudainement moins facile. Tu te demandes si tu as dit quelque chose de déplacé.
« J’essayais pas de te dire quoi faire, là. »
« Quoi? »
« Quand je disais que tu devrais exposer. »
« Ah. »
Il secoue la tête.
« Non, c’est correct. »
Mais il a répondu un peu vite. Tu prends une gorgée d’eau.
« T’es sûr? »
Il sourit, cette fois avec une pointe d’impatience.
« Oui. Pourquoi? »
« Je sais pas. T’avais l’air… »
Tu t’interromps.
« Laisse faire. »
Il dit :
« J’aime juste pas trop quand le monde me dit ce que je devrais faire avec mes photos. »
C’est plus direct que ce que tu attendais.
« OK. »
« C’est rien contre toi. »
« Non, je comprends. »
Un petit silence suit. Tu pourrais changer de sujet. Mais tu sens encore le besoin d’expliquer.
« C’était pas une critique. Je voulais juste dire que je les trouvais bonnes. »
Il acquiesce.
« Je sais. Merci. »
Cette fois, tu décides de le croire. Même si tu aurais préféré qu’il ait réagi avec un peu plus d’enthousiasme. Maxime remet son sac de glace contre son genou. Puis il désigne ton verre.
« T’as trouvé l’armoire, finalement. »
« Oui, grâce à toi. »
« Ça me fait plaisir d’avoir pu contribuer à ta soirée. »
Tu secoues la tête en souriant.
« T’es vraiment spécial. »
« On me le dit aussi. »
Il se lève, teste son genou et grimace légèrement.
« Tabarnouche. »
« Ça a pas l’air d’aller si bien que ça. »
« Ça va. »
« Tu devrais peut-être arrêter de jouer pendant quelques semaines. »
Il se tourne vers toi.
« Tu vois? Encore en train de me dire quoi faire. »
Il rit aussi. Cette fois, l’air s’est réellement détendu.
· · ·
Quand vous retournez dans le salon, Alex est en train de raconter une anecdote sur un ancien collègue. Tu t’assois à côté de lui. Maxime rejoint Julien près de la fenêtre. Ils commencent aussitôt à parler de hockey, assez fort pour que tu entendes leur conversation malgré la musique.
Avec Julien, Maxime parle plus fort, coupe les phrases, distribue les coups d’épaule et rit franchement aux niaiseries de Simon. Dans la cuisine, un peu plus tôt, sa voix était tellement calme qu’il avait fallu tendre l’oreille.
Tu te demandes brièvement si c’est parce qu’il était fatigué ou simplement parce que vous étiez moins nombreux. Puis Alex se tourne vers toi.
« Ça va? »
« Oui. »
« T’as l’air dans tes pensées. »
« Non, non. »
« T’es en train de travailler sur ta chanson dans ta tête? »
« Pas exactement. »
« Ah non? »
Tu hésites.
« Le gars, Maxime… il fait de belles photos. »
« Ouais. Il est bon. »
« Pourquoi il les expose pas? »
Alex hausse les épaules.
« Aucune idée. Il est un peu perfectionniste, je pense. »
Tu regardes Maxime, qui fait maintenant semblant d’étrangler Julien avec une serviette.
« Il a pas l’air. »
« Ah, tu serais surpris. »
Alex boit une gorgée.
« Il a toujours dix projets. Il en finit pas la moitié. »
Tu ne peux pas t’empêcher de répondre :
« Ça veut pas dire qu’il est pas bon. »
Alex tourne la tête vers toi.
« J’ai jamais dit qu’il était pas bon. »
Tu viens de défendre un gars rencontré il y a moins d’une heure. Personne ne l’attaquait, pourtant.
« Je sais. »
Alex te regarde encore une seconde, puis reprend son histoire de collègue. Tu l’écoutes. Ou, du moins, tu essaies. De l’autre côté du salon, Maxime raconte maintenant quelque chose qui fait rire tout le monde. Tu ne comprends pas la fin de sa phrase. Tu demandes à Alex ce qu’il vient de dire.
« Aucune idée. Une niaiserie de hockey, sûrement. »
Tu hoches la tête. Ce n’est pas particulièrement important.
· · ·
Vers minuit, la soirée commence à se terminer. Camille annonce qu’elle travaille le lendemain. Simon insiste pour lui expliquer pourquoi elle devrait rester encore une demi-heure, puis vérifie lui-même l’heure et décide qu’il va partir aussi. Julien ramasse les bouteilles.
Alex cherche son manteau. Quatre heures ont passé sans que tu les voies venir, entre les conversations, la musique et les niaiseries de Simon. Tu serais resté un peu plus. Tu es aussi heureux de rentrer. Tu vas dans l’entrée récupérer tes chaussures. Maxime est déjà là, penché sur son sac.
« Ah, tu pars aussi? » demande-t-il.
« Ouais. »
« Moi aussi. Faut que je me lève demain. »
« Encore du hockey? »
Il rit.
« Non, heureusement. Je vais chercher mes négatifs. »
« Ah oui. »
Tu t’accroupis pour attacher tes lacets.
« Tu me montreras les photos. »
Il tire sur la fermeture de son sac.
« Ouais, peut-être. Si elles sont bonnes. »
« Elles vont être bonnes. »
« Tu les as pas vues. »
Tu lèves les yeux. Il sourit.
« C’est vrai. »
« Merci quand même pour le vote de confiance. »
Tu te relèves. Pendant une seconde, vous êtes simplement deux personnes dans l’entrée, avec vos manteaux à la main, sans conversation particulière à poursuivre. Tu pourrais lui demander son numéro. Tu n’en as pas spécialement envie. Du moins, tu n’y penses pas assez longtemps pour le faire. Julien arrive derrière vous.
« Vous êtes plates. »
« Merci pour la soirée », tu réponds.
« Ouais, ouais. Revenez quand vous voudrez. Mais amenez de la bière. »
Maxime désigne le sac de recyclage.
« T’en as pour trois semaines. »
« Toi, t’as bu la moitié. »
« C’est faux. »
Julien regarde son ami.
« Max, je te connais. »
Ils continuent à s’obstiner en descendant l’escalier. Tu marches derrière eux. Dehors, il pleut légèrement. L’air frais te fait du bien après la chaleur de l’appartement. Julien retourne à l’intérieur pour récupérer quelque chose qu’il a oublié. Tu te retrouves seul avec Maxime devant l’immeuble. Il ajuste la courroie de son sac.
« Bon. Tu rentres comment? »
« À pied. C’est pas loin. »
« Ah, parfait. »
Il regarde le ciel.
« Au moins, il pleut pas trop. »
« Ça pourrait être pire. »
« Ouais. »
Une voiture passe lentement devant vous. Le bruit des pneus sur la chaussée mouillée remplit le silence. Maxime jette un coup d’œil vers la rue.
« Bon, je vais y aller. J’ai encore un bout à faire. »
« Oui. Bonne nuit. »
« Bonne nuit. »
Il commence à partir, puis se retourne.
« Hé. »
Tu lèves les yeux.
« Pour tantôt, dans la cuisine… »
Tu attends. Il fait un petit geste de la main.
« Je voulais pas être bête avec ton commentaire sur mes photos. »
Tu es légèrement surpris.
« Non, c’est correct. »
« C’est juste un sujet qui me gosse un peu des fois. »
« Je comprends. »
Il acquiesce. Puis il ajoute :
« Mais t’avais pas entièrement tort. »
Tu souris.
« Ah non? »
« Non. »
Il replace son sac sur son épaule.
« Pas entièrement. »
Tu éclates de rire.
« Merci, c’est généreux. »
Il sourit à son tour.
« Bonne nuit. »
« Bonne nuit, Maxime. »
Il s’éloigne. Tu le regardes marcher quelques secondes, surtout parce qu’il prend la même direction que celle que tu pensais emprunter. Puis tu tournes au coin de la rue.
· · ·
En rentrant chez toi, tu enlèves tes chaussures et poses tes clés sur le comptoir. L’appartement est silencieux. Il est presque une heure du matin. Tu te sers un verre d’eau, regardes brièvement ton téléphone et constates qu’Alex a envoyé une photo de groupe. Elle est affreuse.
Simon a la bouche ouverte. Camille regarde ailleurs. Julien a un bras levé devant son visage. Tu es assis au bout du divan, un peu penché vers l’avant, manifestement au milieu d’une phrase. Tu n’aimes pas particulièrement ta tête. Tu agrandis la photo, puis tu refermes l’image.
ALEX : T’as survécu?
TOI : À peine.
ALEX : T’as aimé ça finalement?
TOI : Oui c’était le fun.
Tu hésites avant d’ajouter quelque chose. Tu avais commencé à écrire que Camille était vraiment drôle et que Maxime était intéressant, mais tu trouves soudainement inutile de produire un compte rendu de la soirée. Tu effaces. Tu envoies simplement un emoji. Puis tu poses ton téléphone.
Tu devrais aller te coucher. À la place, tu ouvres ton ordinateur. Le projet musical est encore exactement où tu l’as laissé. Tu mets ton casque. Tu écoutes les vingt-deux premières secondes. La basse entre toujours au même endroit. Le synthé occupe toujours autant d’espace. Tu écoutes la chanson en entier, cette fois. Sans toucher à rien. Puis tu reviens au deuxième refrain.
Tu coupes deux pistes. Pas parce que Maxime avait raison. Pas exactement. Tu voulais déjà essayer quelque chose du genre depuis quelques jours. Tu relances la lecture. Il y a plus d’espace. La voix ressort différemment. Tu augmentes légèrement la basse, puis tu l’annules. Tu réécoutes. C’est intéressant. Peut-être meilleur. Peut-être simplement différent. Tu sauvegardes une nouvelle version. Sur ton téléphone, une notification apparaît. Un message du groupe.
JULIEN : Merci d’être venus les malades.
SIMON : On fait quoi demain?
CAMILLE : Dormir.
MAXIME : Excellente idée.
Tu regardes la conversation défiler. Tu n’avais même pas remarqué que Maxime faisait partie du groupe. Tu reconnais maintenant sa photo de profil : un paysage en noir et blanc, probablement pris avec son appareil. Une minute plus tard, tu regardes encore ton téléphone. Tu l’ouvres, puis le refermes presque aussitôt.
Cette fois, tu fermes réellement l’ordinateur. En allant te brosser les dents, tu repenses à la soirée. À Camille. Aux niaiseries de Simon. À Alex qui avait encore raison de te pousser à sortir. À ta discussion avec Maxime, aussi. Tu te souviens surtout de l’avoir trouvé un peu sec quand tu lui avais parlé de ses photos. Tu aurais peut-être pu t’arrêter avant de lui dire ce qu’il devrait faire.
Tu te demandes s’il t’a trouvé fatigant. L’idée te dérange un peu, puis tu te rappelles qu’il t’a lui-même demandé ton avis. Et qu’il s’est excusé avant de partir. Tu te dis que la conversation s’est probablement bien terminée. Pour le moment, il y a la pluie derrière la fenêtre et le lit qui t’attend. Tu éteins la lumière.
Dans le noir, tu entends encore un peu la pluie. Tu penses une dernière fois à la chanson. Il faudra vérifier le mixage demain, à tête reposée. Tu te retournes sur le côté. Et, sans y accorder davantage d’importance, tu te souviens de Maxime qui te disait, devant l’immeuble :
Pas entièrement. Quel gars obstiné. Puis tu t’endors.







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