Chapitre 1 — La prise
Le canon d’une arme se posa contre ma tempe au moment précis où une main brutale m’arracha du siège de ma voiture.
— Bouge, et je te descends.
Mon cri se perdit dans le vacarme d’un moteur. Quelqu’un me saisit par la taille, me tira hors de l’habitacle et me plaqua contre une carrosserie froide.
— Mais vous êtes complètement malades ?!
Je tentai de me dégager, frappant à l’aveugle le torse de mon agresseur. Il jura, attrapa mes poignets et les immobilisa dans mon dos.
— Elle a du caractère, la petite, ricana une voix derrière moi.
— Ferme-la et ouvre la voiture.
Tout se déroulait trop vite. Trois hommes vêtus de noir. Des armes. Ma voiture abandonnée au milieu d’une ruelle parisienne. Et moi, en train de me débattre comme une idiote au milieu de types qui faisaient probablement deux fois mon poids.
J’avais quitté le restaurant quelques minutes plus tôt, après un dîner avec une amie. J’aurais dû appeler mon chauffeur. J’aurais dû attendre devant l’entrée.
J’aurais surtout dû écouter mon père lorsqu’il m’avait répété que notre nom faisait de nous des cibles.
— Vous savez qui je suis ? hurlai-je.
L’homme qui me tenait eut un rire bref.
— C’est justement pour ça qu’on est là.
Il me poussa vers une berline noire dont les vitres teintées ne laissaient rien voir de l’intérieur.
Je plantai mes talons dans le bitume.
— Allez vous faire foutre !
— Charmant vocabulaire, bella.
Cette voix n’appartenait à aucun des hommes qui m’entouraient.
Elle était grave, calme, presque amusée.
Et c’était précisément ce qui me glaça le sang.
Les deux portières avant s’ouvrirent. Un homme descendit lentement de la voiture, ajustant les manches de son manteau noir avec une tranquillité insultante.
Grand. Épaules larges. Cheveux noirs impeccablement coiffés. Une barbe de quelques jours soulignait sa mâchoire. Sous la lumière blafarde d’un lampadaire, ses yeux sombres se posèrent sur moi.
Il ne regarda ni les hommes armés ni la rue déserte.
Il me regarda, moi.
Comme si tout ce qui se trouvait autour n’avait aucune importance.
— Isabella De Luca, dit-il.
Mon estomac se contracta.
Je connaissais ce nom.
Tout le monde dans notre milieu connaissait ce nom.
Dante Moretti.
Le fils prodige devenu le patron le plus redouté de Naples. Un homme dont mon père parlait avec une haine si profonde qu’il interdisait même de prononcer son prénom à table.
Et ce connard se tenait devant moi, avec l’air de quelqu’un qui venait simplement récupérer une commande.
— Dante Moretti, soufflai-je.
Son sourire s’élargit.
— Au moins, tu sais lire les journaux.
— Et toi, tu sais que le kidnapping est puni par la loi ?
Il jeta un coup d’œil à l’homme qui me retenait.
— Elle est toujours aussi bavarde ?
— Elle nous a insultés trois fois en moins de deux minutes, patron.
— Seulement trois ? Je suis déçu.
Je le fusillai du regard.
— Approche encore et je te crache au visage.
Dante inclina légèrement la tête, comme s’il réfléchissait sérieusement à ma menace.
— Tu sais, Isabella, j’ai rencontré des hommes qui suppliaient pour leur vie avec moins de courage que toi. C’est presque touchant.
— Et moi, j’ai rencontré des trous du cul avec davantage de classe.
Un des hommes étouffa un rire.
Le sourire de Dante disparut.
Pendant une seconde, l’atmosphère changea. Je découvris ce que mon père avait voulu dire. La violence de cet homme n’avait pas besoin de cris. Elle se lisait dans l’immobilité de son visage, dans la façon dont ses yeux se refroidissaient.
Il s’approcha de moi.
— Fais attention à ce que tu dis.
— Ou quoi ? Tu vas me faire peur ?
Il s’arrêta à quelques centimètres.
— Non, ella. Je vais te donner une excellente raison de regretter ton insolence.
Je détestai le frisson qui me parcourut.
Je détestai encore plus le fait qu’il le remarqua.
Son regard glissa brièvement sur mon visage avant de revenir se planter dans mes yeux.
— Embarquez-la.
Cette fois, je me débattis de toutes mes forces.
— Lâchez-moi ! Vous n’avez pas le droit !
— Isabella !
Je me figeai.
Cette voix venait de la rue.
Mon chauffeur, qui avait dû revenir chercher quelque chose dans le restaurant, surgissait au coin de la ruelle. Il avait sorti son arme et la pointait vers les hommes de Moretti.
— Éloignez-vous d’elle !
Tout bascula.
Un coup de feu éclata. Je hurlai et me jetai instinctivement au sol. Les hommes se dispersèrent. Une détonation résonna contre les murs, suivie d’un bruit de verre brisé.
Quelqu’un m’attrapa par le bras et me tira derrière la voiture.
— Reste baissée !
Je reconnus Dante.
Il me plaqua derrière la portière ouverte, son corps faisant écran entre moi et la rue.
— Votre foutue guerre ne me concerne pas ! criai-je.
— À partir de maintenant, si.
Il sortit son arme et fit feu en direction du bout de la ruelle. Je plaquai mes mains sur mes oreilles, le cœur affolé.
Quelques secondes plus tard, le silence retomba.
— Patron, la voie est libre !
Dante rangea son arme, puis se tourna vers moi.
— Debout.
— Va te faire foutre.
Il me fixa.
— Tu préfères que je te porte ?
— Je préfère que tu crèves.
— On verra ce qu’on peut faire pour te satisfaire.
Avant que je puisse répondre, il passa un bras autour de ma taille et me souleva du sol.
— LÂCHE-MOI !
Je me débattis, frappai son épaule, tentai de lui arracher une poignée de cheveux. Il encaissa mes coups sans broncher et me déposa sur la banquette arrière.
Je voulus ressortir de l’autre côté.
La portière claqua devant mon nez.
Les verrous se verrouillèrent.
— Espèce de malade !
Dante s’installa à côté de moi. Il dégagea une mèche de cheveux de son front, puis adressa un signe au chauffeur.
La voiture démarra.
Je me jetai sur la poignée. Bloquée.
— Ouvre cette putain de porte !
Dante desserra tranquillement le bouton de sa manche.
— Non.
— Mon père va te tuer.
— Ton père a essayé de me tuer pendant trois ans. Tu comprends pourquoi je ne suis pas particulièrement impressionné ?
— Il va retourner Naples pour me retrouver !
— C’est précisément ce que j’espère.
Je me tournai vers lui, horrifiée.
Il soutint mon regard sans ciller.
— Tu es complètement taré.
— C’est ce qu’on dit de moi.
— Et ça te plaît ?
— Quand ça fait peur à mes ennemis, oui.
Je serrai les poings sur mes genoux.
— Je ne suis pas ton ennemie.
Pour la première fois depuis le début de cette nuit, son sourire s’effaça réellement.
— Tu portes le nom De Luca. Ton père finance des hommes qui veulent ma mort. Tu es sa fille unique. Si tu crois que tout ça n’a rien à voir avec toi, tu es plus naïve que je ne le pensais.
— Alors prends-moi en otage si c’est ce que tu veux. Mais ne me touche pas.
Son regard s’assombrit légèrement.
— Tu crois que je t’ai fait enlever pour te demander la météo ?
— Je crois que tu es un lâche qui se sert d’une femme pour atteindre un homme.
Le silence s’installa entre nous.
J’avais peut-être dépassé les bornes.
Dante se pencha vers moi. Je reculai instinctivement jusqu’à heurter la portière.
— Écoute-moi bien, Isabella. Dans cette voiture, dans ma maison et partout où je t’emmènerai, tu vas apprendre une chose : je ne supporte pas qu’on me prenne pour un imbécile.
— Et moi, je ne supporte pas les hommes qui se croient tout permis.
Il resta immobile un instant, puis un sourire lent revint étirer ses lèvres.
— Ça tombe bien. J’adore les défis.
— Je ne suis pas un défi.
— Non ?
— Je suis la pire erreur de ta vie.
Son rire grave remplit l’habitacle.
— Putain, Isabella. On va très bien s’entendre.
Je détournai la tête pour qu’il ne voie pas mes yeux s’embuer.
Je ne pleurerais pas devant lui.
Jamais.
La voiture quitta les rues éclairées pour s’engager sur une route bordée d’arbres. Je ne reconnaissais plus rien. Mon téléphone avait disparu. Mon sac aussi. Mon chauffeur était resté derrière nous, et je n’avais aucune idée de ce qui lui était arrivé.
Je ramenai mes genoux contre moi, tentant de maîtriser ma respiration.
Dante le remarqua.
Son expression changea à peine, mais sa voix perdit un peu de son ironie.
— Ton chauffeur est vivant.
Je relevai brusquement les yeux.
— Quoi ?
— Mes hommes l’ont désarmé. Il sera relâché.
— Tu me le jures ?
— Je ne jure pas, Bella. Je donne ma parole.
— Et je devrais te croire ?
— Non. Mais tu devrais retenir que je n’ai aucun intérêt à mentir sur ce point.
Je le dévisageai, cherchant la moindre trace de mensonge.
Je ne trouvai rien.
Seulement cet homme dangereux, assis à côté de moi comme si ma vie venait de changer de propriétaire.
Je me rapprochai de la vitre.
— Je te déteste.
— Tu me connais depuis vingt minutes.
— Ça m’a suffi.
— Tu vas devoir faire mieux que ça. Nous avons beaucoup de temps devant nous.
Je tournai lentement la tête vers lui.
— Combien de temps ?
Dante regarda la route, puis reporta ses yeux sur moi.
— Jusqu’à ce que ton père comprenne qu’il a quelque chose à perdre.
Mon sang se glaça.
— Tu ne peux pas me garder indéfiniment.
— Je n’ai jamais prétendu le contraire.
— Alors qu’est-ce que tu veux de moi ?
Il se rapprocha juste assez pour que je distingue les minuscules cicatrices qui marquaient ses phalanges.
— Pour commencer ? Que tu cesses de croire que tu peux me faire changer d’avis en m’insultant.
— Et ensuite ?
Il esquissa un sourire.
— Ensuite, nous verrons si tu as autant de courage quand tu découvriras où tu vas dormir.
Je lui lançai un regard meurtrier.
— Si tu crois que je vais partager ton lit, tu peux toujours rêver.
Dante éclata de rire.
Un rire franc, presque incrédule, qui me donna envie de lui arracher ce sourire du visage.
— Détends-toi, principessa. Je n’ai pas besoin de te supplier pour obtenir une chambre dans ma propre maison.
— Tant mieux. Parce que tu peux crever avant que je te donne quoi que ce soit.
Il se renversa contre le dossier, visiblement ravi.
— On va vraiment bien s’entendre.
La voiture franchit d’immenses grilles en fer forgé. Derrière, un domaine surgit dans l’obscurité : une imposante demeure de pierre, des jardins parfaitement entretenus et des silhouettes armées postées à intervalles réguliers.
Les grilles se refermèrent derrière nous.
J’étais prisonnière.
Dante sortit le premier et contourna la voiture. Lorsqu’un garde ouvrit ma portière, je restai assise, les bras croisés.
— Je ne descendrai pas.
Dante baissa les yeux vers moi.
— Tu comptes dormir dans la voiture ?
— Je compte rentrer chez moi.
— Mauvaise nouvelle : ce n’est pas au programme.
Je lui adressai mon plus beau sourire méprisant.
— Alors va te faire foutre.
Il me tendit la main.
Je la regardai comme s’il venait de me proposer un pacte avec le diable.
Puis je sortis seule, le menton haut.
Je ne lui donnerais pas la satisfaction de me porter une seconde fois.
Dante observa mon geste, amusé, avant de se pencher vers moi.
— Bienvenue chez toi, Isabella.
Je plantai mes yeux dans les siens.
— Ce n’est pas chez moi.
Son sourire s’évanouit lentement.
— Non, admit-il. Pas encore.
Il se détourna et pénétra dans la demeure.
Je le suivis sous la surveillance de deux hommes, avec une seule pensée en tête.
Dante Moretti venait de déclencher une guerre.
Et j’allais m’assurer qu’il regrette chaque seconde de m’avoir choisie comme arme.








