I-L’ABRUTI !
« Espèce d’abruti ! »
Cette phrase, en provenance d’une voix féminine, fut prononcée d’une manière étouffée. On eût dit qu’elle provenait du fond d’un antre antique.
« Espèce d’abruti ! »
Aucune réaction.
C’était une fin de matinée d’un mois d’avril finissant. La journée était belle, un soleil radieux se répandait sur New York. L’avenue Thomas Jefferson, située dans un quartier commercial bourgeois, était particulièrement désertée. Sous cette belle clarté, à quelques mètres d’un immense building, quatre personnes s’apprêtaient à traverser la route bondée de véhicules. Il s’agissait de Victor Ferguson, âgé de 30 ans, constamment habillé de manière élégante, un costume trois pièces, un chapeau melon sur la tête, à la main droite, une canne précieuse, des lunettes noires sur les yeux. Il s’habillait ainsi pour être à la hauteur de sa richesse. Il était milliardaire, le building derrière lui, lui appartenait. Il portait son nom, Ferguson and Co. Victor était un homme vaniteux, sûr de lui, son unique ambition était de faire prospérer son entreprise. La seule vision qui lui plaisait était celle d’une feuille de calcul Excel avec un graphique montant signifiant des bénéfices conséquents.
À ses côtés, son jeune frère, Clarence Ferguson, âgé de 27 ans. Contrairement à son aîné, il s’habillait d’une façon désinvolte, ne prenait pas au sérieux son poste adjoint dans l’entreprise familiale. C’était un fort bel homme, séducteur. Toutefois, un observateur averti remarquerait sur ses yeux un perpétuel voile de tristesse. Tout se passait comme s’il recherchait quelque chose qu’il ne trouverait jamais. Une femme qui diffère de celles qu’il connaissait.
À proximité d’eux, leurs assistants. Une femme habillée d’un strict tailleur bleu foncé, les cheveux tenus en arrière par une barrette ; un homme de son âge, habillé avec la même sévérité d’un costume gris foncé.
« Espèce d’abruti ! »
Toujours aucune réaction. La phrase provenait d’une femme montant une vespa vétuste. Elle devait avoir 27 ans, discrètement ronde, pas très grande. Elle était habillée d’un jean, d’un chemisier à carreaux en flanelle, sur sa tête un casque. Du fait de cet accessoire qu’elle avait omis d’enlever pour s’adresser à ce groupe, sa voix paraissait étouffée. D’un pas décidé, elle descendit de sa moto, se planta devant Victor, lui enfonça le doigt dans le ventre :
« L’abruti, c’est vous. C’est à vous que je m’adresse. D’ailleurs, il n’y a que les abrutis pour s’habiller comme un clown. »
Désarçonné par cette attaque frontale, Victor le milliardaire ne sut que répondre. Son frère ne put retenir un fou rire à l’image de cette scène des plus surréalistes.
« Mademoiselle, qui que vous soyez, vous me manquez de respect.
– D’où tenez-vous cela ?
– Vous venez de me comparer à un clown, ensuite, vous dites que je suis un abruti.
– Je suis heureuse de constater que vous avez compris ce que je voulais dire. »
Clarence, de nouveau, ne put s’empêcher de rire sans arrêt. Il était en admiration devant cette femme particulière qui raillait son frère, le modèle du parfait sérieux. Les deux collaborateurs étaient outrés.
La jeune femme enleva son casque, ses cheveux étaient longs, soyeux, tombaient à l’infini sur ces deux épaules. Elle s’adressa au jeune frère de Victor :
« Toi, le beau gosse, tiens mon masque tandis que je règle son compte à cet abruti. »
Si Victor était outré, Clarence s’amusait.








