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Corbeau

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Summary

Mélanie Garcia a appris à vivre avec les silences et les absences. Depuis la mort de sa mère, emportée quelques années plus tôt dans un accident de la route, elle tente peu à peu de se reconstruire et de retrouver une vie paisible. Mais tout le monde le sait. Dernière le calme ce cache souvent la tempête. Nolan Salvotovski est un homme froid, impitoyable et animé par une soif de vengeance qui ne connaît aucune limite. Mélanie devait simplement lui servir à atteindre son objectif. Pourtant, au lieu de mettre fin à ses jours comme il aurait dû le faire, Nolan la garde auprès de lui, au risque de voir ses propres certitudes vaciller. Entre haine, secrets et attirance dangereuse, certaines frontières deviennent impossibles à distinguer. Et lorsque deux âmes que tout oppose se retrouvent liées par la douleur, une seule question demeure. Qui sera le premier à succomber ? Et si toute la vengeance de Nolan reposait sur un mensonge ? Si les monstres que Mélanie redoute détenaient aussi les réponses qu’elle cherche depuis des années ? Il l’a enlevée pour le détruire. Mais si un jour il devait choisir entre sa vengeance et Mélanie, que serait-il prêt à sacrifier ?

Genre
Romance
Author
Celia
Status
few sec ago
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapter 1 Comme d’habitude


Mélanie

Le réveil sonne à 6 h 30. Je tends le bras hors de la couette, tâtonne sur ma table de nuit et finis par faire taire cette foutue sonnerie avant qu’elle ne me donne une raison supplémentaire de détester les matins. Le silence retombe aussitôt. Je reste allongée quelques secondes, les yeux rivés au plafond, à contempler les ombres que les premiers rayons du soleil dessinent sur les murs de ma chambre. Une nouvelle journée. La même chambre. Le même appartement. Le même silence. Et moi, toujours au même endroit.

— Allez, Garcia. Debout.

Ma voix rauque brise le calme de la pièce. Je repousse ma couette et pose les pieds sur le parquet froid. Un frisson me traverse, mais je ne prends pas la peine d’enfiler mes chaussons. Je traverse la chambre en direction de la salle de bains, les paupières encore lourdes. Mon reflet m’accueille dans le miroir. Cheveux en désordre, quelques marques d’oreiller sur la joue, des yeux encore fatigués malgré mes sept heures de sommeil. Magnifique. On dirait une femme qui a passé la nuit à régler les problèmes du monde entier, alors que le seul exploit dont je peux me vanter est d’avoir terminé une série jusqu’à deux heures du matin. Je m’asperge le visage d’eau fraîche, attache mes cheveux en un chignon approximatif et me brosse les dents. Puis je prends le temps de me préparer.

J’aime les belles choses. Les vêtements bien coupés, les matières nobles, les bijoux discrets, les parfums qui laissent une trace sans avoir besoin de réclamer de l’attention. J’aime l’élégance, celle qui ne cherche pas à prouver quoi que ce soit. Je choisis un pantalon noir parfaitement ajusté, un chemisier ivoire et une paire de bottines à talons. J’enfile une veste longue couleur camel, glisse mes bijoux dans mes oreilles et vaporise une touche de parfum sur mes poignets. Dans le miroir, une femme sûre d’elle me regarde. C’est pratique, le maquillage. Il permet de donner au monde exactement ce qu’il attend de vous. Une apparence impeccable. Un sourire poli. Une réponse toute prête lorsqu’on vous demande comment vous allez. Très bien, merci. Toujours. Même quand ce n’est pas vrai.

Je quitte la salle de bains et rejoins la cuisine. Mon appartement est situé au deuxième étage d’un immeuble en briques rouges, dans une petite ville de l’Oregon appelée Ashford. Ce n’est pas l’endroit le plus excitant des États-Unis, loin de là. Quelques rues commerçantes, des cafés indépendants, des maisons entourées de jardins, une place centrale où se tient un marché chaque samedi et des forêts qui semblent vouloir engloutir les routes dès qu’on s’éloigne du centre. Les habitants se connaissent depuis l’enfance. Ils savent qui a divorcé, qui a changé de travail, qui a acheté une nouvelle voiture et qui a eu l’audace de repeindre sa façade dans une couleur jugée beaucoup trop voyante. À Ashford, les nouvelles circulent plus vite que le courrier. Heureusement, je ne leur donne pas grand-chose à raconter.

Je prépare un thé, sors un yaourt du réfrigérateur et m’installe devant le comptoir avec mon téléphone. Trois courriels professionnels. Une notification bancaire. Un rappel pour une facture que j’ai déjà programmée. Rien d’intéressant. Je consulte ensuite la météo. Dix-huit degrés. Quelques nuages. Pas de pluie avant la soirée. Parfait. Je bois mon thé en parcourant rapidement les actualités locales, puis mon regard glisse vers la chaise vide près de la fenêtre. Pendant une seconde, je m’immobilise. C’est idiot, la manière dont un objet banal peut vous ramener dix ans en arrière. Ma mère adorait s’asseoir près de cette fenêtre. Elle disait que la lumière du matin rendait tout plus supportable, même les journées les plus difficiles. Elle s’installait là avec son thé, un livre ouvert sur les genoux, et prétendait lire alors qu’elle passait surtout son temps à observer les gens dans la rue. Elle avait toujours quelque chose à raconter sur eux. La vieille dame qui promenait son chien en robe de chambre. Le voisin qui rentrait systématiquement à des heures impossibles. Le jeune couple qui se disputait devant la boulangerie avant de repartir main dans la main. Elle inventait parfois des histoires à leur sujet. Je me moquais d’elle, et elle riait.

Je détourne les yeux. La chaise est vide depuis longtemps. Et certaines habitudes ont la vie dure. Je termine mon thé, dépose mon bol dans l’évier et attrape mon sac. Il est 7 h 34. Je suis en retard de quatre minutes sur mon planning mental. Une catastrophe nationale. Je ferme la porte à clé et descends les escaliers jusqu’au parking. Ma voiture m’attend sous un vieux lampadaire, couverte d’une fine pellicule de rosée. Je déverrouille les portières, pose mon sac sur le siège passager et démarre. La radio diffuse une chanson que je connais par cœur. Je monte légèrement le volume.

Pendant le trajet, je traverse les rues encore calmes d’Ashford. Le café du coin vient d’ouvrir. Un homme installe des tables sur le trottoir. Deux lycéens marchent en traînant les pieds, leurs écouteurs vissés aux oreilles. Tout est à sa place. C’est rassurant, d’une certaine façon. J’aime que les choses restent à leur place. Les changements sont rarement aussi beaux que ce qu’on nous promet.

À huit heures précises, je pousse la porte vitrée de l’agence où je travaille. House of Dreams Design . Le nom est inscrit en lettres dorées sur un mur de pierre claire, juste au-dessus de l’accueil. L’agence occupe les deux derniers étages d’un ancien bâtiment rénové du centre-ville. Grandes fenêtres, parquet en chêne, mobilier contemporain et bibliothèques remplies d’échantillons de tissus, de pierres, de métaux et de matériaux que la plupart des gens ne prendraient même pas le temps de regarder. Moi, je pourrais passer des heures devant ces étagères.

Je travaille comme scénographe événementielle. Mon métier consiste à imaginer des univers et à leur donner vie, des décors pour des lancements de marques de luxe, des soirées privées, des expositions immersives ou des événements où chaque détail doit sembler parfaitement naturel, alors qu’il a été réfléchi, dessiné et calculé au millimètre près. Je conçois des espaces qui n’existent pas encore. Je choisis les matériaux, les couleurs, les éclairages, le mobilier et les volumes. Je réalise des croquis, travaille sur des plans en trois dimensions et coordonne mes idées avec les équipes techniques chargées de les concrétiser. C’est un métier exigeant, parfois épuisant, mais j’aime cette sensation de voir un projet prendre forme. J’aime partir d’une page blanche et réussir à créer quelque chose qui n’existait jusque-là que dans ma tête. C’est probablement la seule chose que je maîtrise réellement.

— Bonjour, Mélanie !

Je relève la tête. Claire, notre assistante administrative, m’adresse un sourire depuis son bureau.

— Bonjour.

— Tu as vu la météo ? Ils annoncent du soleil tout l’après-midi. On devrait tous sortir déjeuner ensemble.

Je retire ma veste et la suspends au dossier de ma chaise.

— Quelle idée révolutionnaire. Manger dehors quand il fait beau.

Elle éclate de rire.

— Tu es chiante..

— On me le dit souvent.

— C’est parce que tu ne fréquentes pas les bonnes personnes.

Je lui adresse un sourire innocent.

— Ou parce que les bonnes personnes ont compris qu’il valait mieux me laisser tranquille.

— Un jour, je trouverai quelqu’un qui arrivera à te faire sortir de ta grotte.

— Prends un ticket. La liste d’attente est longue.

Elle secoue la tête en riant tandis que je rejoins mon bureau. Claire est gentille. Vraiment gentille. Elle me propose régulièrement de sortir avec ses amis, de venir boire un verre après le travail ou de participer aux événements qu’elle organise le week-end. Je refuse systématiquement. Pas parce que je la déteste. Pas même parce que je déteste les gens. Je n’ai simplement pas envie de faire de la place à quelqu’un dans ma vie. Les relations demandent du temps, de l’énergie, de la patience. Il faut répondre aux messages, se souvenir des anniversaires, écouter les problèmes des autres et accepter qu’ils vous posent des questions sur les vôtres. Et, tôt ou tard, il faut leur donner une raison de rester. Je n’ai plus envie de faire cet effort. Alors je travaille. C’est plus simple.

J’allume mon ordinateur, consulte mes courriels et ouvre le dossier du projet sur lequel je travaille depuis plusieurs semaines. Un lancement privé pour une grande maison de joaillerie, organisé dans une propriété historique à l’extérieur de Portland. Le cahier des charges est exigeant, créer une expérience élégante, intime et spectaculaire sans tomber dans l’ostentation. Les bijoux doivent être au centre de l’attention, mais le décor doit leur donner une dimension presque irréelle. J’ai imaginé une succession de salons aux tonalités profondes, des compositions florales sculpturales, des miroirs fumés et des éclairages dorés qui viendront souligner les pierres précieuses sans les écraser. Pour l’espace principal, je veux une installation suspendue, composée de fines structures métalliques qui refléteront la lumière au-dessus des vitrines.

Je fais défiler les rendus sur mon écran. Il manque quelque chose. Je zoome sur la vue principale, modifie l’angle d’une structure, puis reviens sur la palette des matériaux. Je remplace un tissu trop brillant par un velours mat et ajuste la température de l’éclairage. Voilà. Je souris. C’est exactement ce que je voulais.

— Tu sais que tu fais peur quand tu regardes un écran comme ça ?

Je tourne la tête. Andrew, mon responsable, se tient devant mon bureau, une tasse de café à la main.

— Comme quoi ?

— Comme si tu étais sur le point de tuer quelqu’un parce qu’un rideau n’est pas de la bonne couleur.

— Ce n’est pas un rideau. C’est un élément textile qui participe à l’équilibre visuel de l’espace.

Il me regarde sans ciller.

— C’est donc bien un rideau.

Je lève les yeux au ciel.

— Qu’est-ce que tu veux ?

Il pose un dossier sur mon bureau et tire une chaise.

— J’ai regardé tes propositions pour le lancement. C’est excellent.

— Je sais.

Il hausse un sourcil.

— Un peu d’humilité ne te tuerait pas.

— J’y réfléchirai.

Il secoue la tête, amusé, puis ouvre le dossier.

— Le client est ravi. Il voudrait nous confier un second projet. Une réception privée sur la côte, avec une clientèle internationale et une mise en scène beaucoup plus ambitieuse. J’aimerais que tu prennes la direction artistique de l’ensemble.

Je me redresse légèrement.

— Quel budget ?

— Suffisamment conséquent pour que tu arrêtes de me regarder comme si je venais de t’annoncer la fin du monde.

— Je ne te regarde pas comme ça.

— Mélanie, tu me regardes comme ça quand je déplace ton pot à crayons.

— Parce que tu n’as aucun respect pour l’organisation.

Il rit franchement.

— Réunion vendredi matin. Je t’envoie le dossier complet cet après-midi.

— Parfait.

Il se lève, récupère sa tasse de café et s’apprête à repartir avant de se retourner.

— Au fait, tu devrais vraiment accepter l’invitation de Claire. Elle organise un dîner samedi.

Je le fixe.

— Vous vous êtes donné le mot ou quoi ?

— Non. Mais tu travailles, tu rentres chez toi, tu travailles encore le soir et tu recommences le lendemain. Tu sais qu’il existe d’autres activités ?

— J’ai entendu parler du sommeil.

— Mélanie.

Son ton se fait légèrement plus sérieux. Je baisse les yeux vers mon écran.

— Je vais bien, Andrew.

Il me regarde quelques secondes, comme s’il cherchait à savoir si je le pense vraiment. Puis il soupire.

— D’accord. Mais l’invitation tient toujours.

— Je transmettrai mes remerciements à la commission.

Il sourit et s’éloigne. Je reste immobile un instant avant de reporter mon attention sur mes plans. Je déteste quand les gens essaient de regarder derrière le rideau. Ils ne savent pas ce qu’ils cherchent. Et moi, je ne suis pas certaine d’avoir envie qu’ils le découvrent.

À midi, je mange seule. Comme d’habitude. Je descends acheter un sandwich dans une petite épicerie à deux rues de l’agence, puis je m’installe sur un banc, à l’écart de la place centrale. Le soleil réchauffe mon visage. Des passants défilent devant moi, certains discutent au téléphone, d’autres marchent en tenant la main de leurs enfants. Je mange en consultant mes courriels.

À quelques mètres, un couple se dispute à voix basse. La femme croise les bras. L’homme passe une main sur son visage avant de lui prendre doucement la main. Elle résiste quelques secondes, puis finit par sourire. Je détourne les yeux. L’amour est une drôle de chose. On passe une partie de sa vie à le chercher, puis une autre à essayer de le conserver. On fait des promesses, on construit des projets, on se persuade que certaines personnes seront toujours là. Et parfois, elles ne le sont plus.

Je froisse l’emballage de mon sandwich et le jette dans la poubelle. Je n’ai pas besoin de tout ça. Je n’ai besoin de personne. C’est ce que je me répète depuis suffisamment longtemps pour que cela ressemble presque à une vérité.

Mon téléphone vibre. Un message de Claire.

Dîner samedi. Tu viens. Ce n’est pas une question.

Je souris malgré moi. Je tape une réponse.

Je suis malheureusement déjà prise.

Trois petits points apparaissent presque immédiatement.

Tu es prise par quoi ?

Je regarde l’écran. Par rien. Par absolument rien. Je pourrais lui dire la vérité. Que je n’ai pas envie de sortir, que je préfère rester chez moi, que les conversations superficielles m’épuisent et que je ne supporte plus qu’on me demande si je suis heureuse. À la place, j’écris.

Une réunion très importante avec mon canapé.

Sa réponse arrive quelques secondes plus tard.

Je te déteste.

Moi aussi, Claire. Moi aussi.

Je range mon téléphone et retourne travailler.

À dix-huit heures, je quitte l’agence. La plupart de mes collègues rentrent chez eux, retrouvent leurs proches ou se préparent à sortir. Moi, je traverse le centre-ville dans l’autre sens. Mon deuxième travail m’attend.

Le cinéma Rialto se trouve dans une rue un peu à l’écart des commerces les plus fréquentés. C’est un vieux bâtiment aux façades sombres, avec une enseigne lumineuse rouge qui grésille parfois lorsque la pluie s’en mêle. Il possède trois salles, des fauteuils qui ont connu des jours meilleurs et un hall décoré d’affiches encadrées. Il sent le pop-corn, le bois ancien et le produit d’entretien. Je l’adore. Pas pour les films. Je peux très bien passer plusieurs semaines sans en regarder un seul. J’aime cet endroit parce qu’il est familier. Parce que personne ne s’attend à ce que je sois brillante, ambitieuse ou particulièrement intéressante. Ici, je suis simplement Mélanie, la fille du guichet qui connaît les tarifs par cœur et qui sait résoudre un problème de réservation sans appeler son responsable.

Je pousse la porte du personnel et rejoins le petit vestiaire.

— Ah ! Ma collègue préférée !

Je ferme les yeux une seconde.

— Bonsoir, Thomas.

Thomas est responsable de la billetterie certains soirs de la semaine. Il a trente-deux ans, un rire beaucoup trop sonore et une passion inquiétante pour les jeux de mots.

— Tu sais, j’ai réfléchi à une reconversion.

— Toutes mes condoléances.

— Je pourrais devenir humoriste.

— Et priver le monde de ta présence ici ? Jamais.

Il pose une main sur son cœur.

— C’est la plus belle chose que tu m’aies dite.

— Ne t’habitue pas.

Je passe mon badge autour du cou et rejoins le guichet. Le cinéma ouvre dans quelques minutes. Je vérifie les séances, allume les écrans et prépare la caisse. À travers les vitres, je vois les premières personnes arriver. Des couples, des groupes d’amis, quelques familles avec des enfants impatients. Je prends une inspiration. Le spectacle peut commencer.

— Bonsoir, deux places pour la séance de dix-neuf heures, s’il vous plaît.

Je souris à un couple qui se présente devant moi.

— Bien sûr. Vous préférez le tarif classique ou vous avez une carte de fidélité ?

Les gestes s’enchaînent naturellement. Je vends des billets, réponds aux questions, indique les salles et souhaite une bonne séance à chaque client. Certains me racontent leur journée sans que je leur demande quoi que ce soit. D’autres sont désagréables, pressés ou incapables de comprendre qu’une place numérotée correspond à un siège précis. Je prends sur moi. Après tout, personne ne m’oblige à aimer les gens. Il suffit de leur vendre des places.

Vers vingt heures trente, le hall se vide enfin. Je profite de l’accalmie pour boire un peu d’eau. Thomas s’approche avec deux sachets de bonbons.

— Tiens.

Je le regarde avec méfiance.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Rien. Je ne peux donc plus offrir des bonbons à une collègue ?

— Pas sans une arrière-pensée.

— Tu me blesses.

Il dépose un sachet devant moi.

— Tu sais, il y a une soirée organisée au bar de la rue principale vendredi. Toute l’équipe y va.

— Amusez-vous bien.

— Tu pourrais venir.

— Je pourrais aussi apprendre le mandarin.

— Ça n’a aucun rapport.

— Dans les deux cas, je n’en ai pas envie.

Il soupire et s’appuie contre le comptoir.

— Tu ne t’ennuies jamais, toute seule ?

Je baisse les yeux vers le sachet de bonbons. La question est simple. La réponse devrait l’être aussi. Oui, parfois. Certains soirs, le silence de mon appartement me semble si lourd que j’allume la télévision uniquement pour entendre une voix. Certains dimanches, je me surprends à vouloir raconter quelque chose à quelqu’un, puis je réalise que je n’ai personne à appeler. Et il y a ces moments où je vois une femme acheter des fleurs, une mère tenir la main de sa fille ou un couple se retrouver devant le cinéma, et où quelque chose se serre dans ma poitrine. Mais je ne dis rien de tout ça.

— Jamais, je réponds.

Thomas m’observe quelques secondes. Pour une fois, il ne fait aucune plaisanterie.

— D’accord.

Il récupère les sachets de bonbons et s’éloigne. Je reste derrière le comptoir, les mains posées à plat sur le bois. Je sais que je pourrais faire un effort. Sortir. Rencontrer des gens. Accepter les invitations de Claire, les propositions de Thomas et toutes ces petites occasions de construire quelque chose qui ne soit pas lié au travail. Je pourrais essayer. Mais chaque fois que j’y pense, je ressens une fatigue immense. Comme si je n’avais plus assez de place en moi pour accueillir quelqu’un d’autre. Alors je fais ce que je sais faire. Je me remets au travail.

Je rentre chez moi à vingt-trois heures quinze. La ville est presque déserte. Les vitrines sont éteintes, les rues baignées par la lumière orange des lampadaires. Je conduis lentement, une main sur le volant, l’autre posée près du levier de vitesse. Lorsque j’arrive à mon immeuble, je coupe le moteur et reste quelques secondes dans la voiture. J’aime ce moment. Celui où la journée est terminée, où personne n’attend plus rien de moi.

Je monte les escaliers, déverrouille ma porte et allume la lumière du salon. Le silence m’accueille. Je retire mes bottines, abandonne mon sac près de l’entrée et passe directement dans la cuisine. Je n’ai pas faim, mais je me prépare tout de même quelque chose à manger. Un reste de pâtes, un verre d’eau et une série en fond sonore. Je m’installe sur le canapé, les jambes repliées sous moi.

Mon téléphone est posé sur la table basse. Je le prends machinalement et fais défiler mes contacts. Des collègues. Des connaissances. Des numéros professionnels. Je m’arrête sur un prénom.

Maman.

Je n’ai jamais réussi à supprimer son contact. Je ne sais même pas pourquoi je le garde. Son numéro n’est plus attribué depuis longtemps. Je ne pourrais plus l’appeler, même si je le voulais. Et pourtant, il est toujours là.

Je fixe son nom jusqu’à ce que l’écran s’assombrisse. Je me souviens encore de sa voix. De sa façon de prononcer mon prénom lorsqu’elle était contrariée. De son rire lorsqu’elle essayait de ne pas rire. De ses bras autour de moi quand j’avais une mauvaise journée. Je me souviens surtout de la dernière fois où j’ai cru avoir tout mon temps.

On ne réalise jamais vraiment que certaines conversations seront les dernières. On ne sait pas qu’un dernier baiser sera le dernier. Qu’un dernier au revoir ne sera pas suivi d’un autre. Qu’un jour, les souvenirs deviendront tout ce qu’il reste d’une personne.

Je pose mon téléphone sur la table.

— Ça suffit, Mélanie.

Ma voix tremble légèrement. Je déteste ça. Je déteste cette sensation de vide qui s’installe sans prévenir, comme si le temps avait beau passer, il n’avait jamais vraiment emporté la douleur avec lui.

Ma mère s’était installée à Ashford une dizaine d’années plus tôt. À l’époque, je ne connaissais presque rien de cette ville. Je n’y étais pas née, je n’y avais pas grandi et je n’avais jamais imaginé y rester. Mais elle avait choisi cet endroit. Alors je l’avais suivie. Et après sa mort, je n’avais pas trouvé de raison suffisante pour partir.

J’ai construit une vie. Une vie qui, de l’extérieur, semble parfaitement normale. J’ai un emploi que j’aime, un salaire confortable, un appartement agréable et suffisamment d’argent de côté pour ne pas avoir à m’inquiéter du lendemain.

Je ne travaille pas au cinéma parce que j’en ai besoin. Je travaille au cinéma parce que je ne sais pas quoi faire de mes soirées. Je travaille parce que rentrer chez moi trop tôt me laisse seule avec mes pensées. Je travaille parce que tant que mes journées sont remplies, je peux prétendre que tout va bien. C’est une stratégie stupide, probablement. Mais elle fonctionne. La plupart du temps.

Je termine mon repas, débarrasse la table et me dirige vers la chambre. Je me démaquille, enfile un vieux tee-shirt et attache mes cheveux avant de me glisser sous les draps. Il est presque minuit. Je devrais dormir. Demain, le réveil sonnera à six heures trente. Je prendrai mon café, je traverserai la ville et je retournerai travailler. Je passerai ma journée à imaginer des décors, à choisir des matières et à donner vie aux idées des autres. Le soir, je vendrai des billets, je plaisanterai avec Thomas et je rentrerai chez moi.

Une autre journée ordinaire. Une autre journée pendant laquelle rien ne changera.

Je ferme les yeux. Et, juste avant de m’endormir, une pensée me traverse. Je ne me souviens même plus de la dernière fois où j’ai fait quelque chose pour la première fois. La dernière fois où j’ai pris un risque. La dernière fois où j’ai attendu quelque chose avec impatience. Je me suis tellement appliquée à construire une vie dans laquelle rien ne pourrait me surprendre que j’ai fini par ne plus rien attendre du tout.

Peut-être que c’est ça, finalement, le problème. Je n’ai pas peur d’être seule. J’ai peur de ce qui pourrait arriver si je cessais de l’être.

Alors je remonte la couette sur mes épaules et chasse cette idée de mon esprit. Demain sera une journée comme les autres. J’en suis convaincue.

Le lendemain matin, mon réveil sonne à la même heure, avec la même insistance et exactement le même manque de considération pour mon envie de rester au lit. Je tends la main, l’éteins avant qu’il ne me rende définitivement folle et enfouis mon visage dans mon oreiller. J’ai l’impression de n’avoir fermé les yeux que depuis cinq minutes. Pourtant, lorsque je consulte l’heure sur mon téléphone, il est déjà six heures trente-deux. Deux minutes de sommeil supplémentaires. Je suis presque certaine que mon corps me remerciera un jour pour cette générosité. Je finis par me redresser, repousse mes cheveux en arrière et laisse échapper un soupir. Une journée de plus. Un projet à terminer, des clients à satisfaire, des billets à vendre et probablement une nouvelle invitation à refuser. Le bonheur absolu. Je me traîne jusqu’à la salle de bains et commence à me préparer, en essayant de me rappeler si j’ai quelque chose de suffisamment présentable dans mon réfrigérateur pour éviter d’acheter encore un déjeuner. La réponse me revient rapidement. Un yaourt, trois œufs et une bouteille de vin blanc ouverte depuis deux semaines. Un véritable festin.

À sept heures vingt, je suis prête à partir. Je vérifie une dernière fois mon sac, récupère mes clés et ferme la porte derrière moi. Dans l’escalier, je croise Margaret, ma voisine du premier étage, qui remonte avec son chien. Elle vit dans l’immeuble depuis bien plus longtemps que moi et semble considérer que le fait de partager un palier nous donne automatiquement le droit de connaître les détails de nos existences respectives. Je l’apprécie, malgré tout. Elle m’a apporté une tarte aux pommes le jour de mon emménagement et continue de m’en déposer occasionnellement devant la porte, généralement accompagnée d’un mot me conseillant de manger autre chose que des plats préparés.

— Bonjour, ma chérie. Tu pars déjà travailler ?

Je m’arrête sur la dernière marche.

— Bonjour, Margaret. Oui, comme tous les jours.

— Tu travailles beaucoup trop, tu sais.

Je retiens un sourire. Il est à peine sept heures trente et j’ai déjà reçu mon premier sermon de la journée.

— Je vais finir par croire que vous êtes tous payés pour me le répéter.

Elle fronce les sourcils, visiblement peu impressionnée par mon humour.

— Je suis sérieuse, Mélanie. Tu es jeune. Tu devrais profiter un peu de la vie.

Je glisse une mèche derrière mon oreille.

— Je profite de la vie. Je paie mes factures, je mange à ma faim et je dors dans un lit confortable. Qu’est-ce que je pourrais demander de plus ?

Elle me regarde avec cette expression que je commence à connaître. Un mélange de tendresse et de désapprobation, comme si j’étais un meuble ancien qu’elle aimerait restaurer mais dont elle ne sait pas par quel bout commencer.

— Des gens avec qui partager tout ça, peut-être.

Je perds légèrement mon sourire. Pas assez pour qu’elle le remarque, je l’espère, mais suffisamment pour sentir cette petite crispation familière dans ma poitrine.

— Je suis très bien toute seule.

Je lui adresse un signe de la main avant de rejoindre la sortie, sans lui laisser le temps de répondre. Je sais qu’elle ne pense pas à mal. C’est probablement ce qui rend ses remarques encore plus difficiles à supporter. Tout le monde semble persuadé qu’une femme seule est forcément une femme à laquelle il manque quelque chose. Comme si l’absence d’un compagnon, d’un groupe d’amis ou d’un agenda rempli de soirées constituait une anomalie à corriger. Personne ne semble envisager que je puisse simplement ne pas en avoir envie. Ou que certaines absences soient déjà suffisamment lourdes pour que je n’aie aucune intention d’en provoquer de nouvelles.

Le trajet jusqu’à House of dreams design se déroule sans incident. Je m’arrête prendre un thé dans mon établissement habituel, récupère mon gobelet et repars avant que le serveur ne tente, lui aussi, d’engager une conversation sur mes projets pour le week-end. À Ashford, il suffit de fréquenter deux fois le même commerce pour que les employés commencent à vous considérer comme une vieille connaissance. Je ne sais jamais si je trouve cela charmant ou légèrement inquiétant.

Lorsque j’arrive à l’agence, Claire est déjà installée à son bureau. Elle lève les yeux en m’entendant entrer et son sourire s’élargit d’une façon qui ne présage rien de bon.

— Ne commence pas.

Elle cligne innocemment des yeux.

— Je n’ai encore rien dit.

— Ton visage parle pour toi.

— C’est fascinant, tu sais. Tu arrives à être désagréable avant même d’avoir posé ton sac.

Je dépose celui-ci près de mon bureau et retire ma veste.

— C’est un talent naturel.

— Un talent que tu devrais exploiter dans un autre domaine.

Je lui lance un regard par-dessus mon épaule. Elle éclate de rire avant de retourner à son écran. Je secoue la tête et m’installe. Malgré mes protestations, j’aime bien Claire. Elle fait partie de ces personnes qui ne semblent pas prendre mes remarques personnellement, même lorsqu’elles le mériteraient probablement. Elle possède une énergie que je ne comprends pas toujours, une facilité déconcertante à parler aux inconnus et cette manie de vouloir améliorer la vie de tout le monde. Si elle avait vécu au Moyen Âge, je suis persuadée qu’elle aurait essayé de négocier la paix entre deux royaumes simplement parce qu’elle n’aurait pas supporté de les voir se disputer.

Je lance mon ordinateur et ouvre le dossier du lancement de joaillerie. Le client doit valider la proposition définitive aujourd’hui, et je veux être certaine que tout soit irréprochable avant la présentation. Je passe en revue les plans, vérifie les dimensions des structures suspendues et relis les notes de l’équipe technique. Une erreur de quelques centimètres peut sembler insignifiante sur un écran, mais sur le terrain, elle peut suffire à compromettre toute une installation. C’est ce que j’aime dans la scénographie. Il faut être capable de rêver tout en gardant les pieds sur terre. Une idée peut être magnifique, mais si elle ne tient pas debout, elle ne vaut pas grand-chose.

J’ouvre ensuite le rendu de la salle principale. Sur l’écran, les structures métalliques dessinent des lignes délicates au-dessus des vitrines, tandis que les reflets dorés se déposent sur les murs sombres. J’ai imaginé un parcours qui oblige les invités à ralentir, à prendre le temps d’observer chaque pièce plutôt que de traverser la salle en discutant de leurs derniers achats. Je veux que l’espace impose une certaine intimité, malgré le prestige de l’événement. Que les bijoux semblent flotter dans leur propre univers. Je passe une main dans mes cheveux, agrandis l’image et ajuste un dernier détail.

— C’est magnifique.

Je sursaute presque en entendant la voix d’Andrew derrière moi. Je n’avais pas remarqué qu’il s’était approché.

— Tu pourrais prévenir quand tu te déplaces. Il y a des gens cardiaques dans cette agence.

— Je t’ai appelée deux fois.

— J’étais concentrée.

Il observe le rendu quelques secondes, puis s’appuie contre le bord de mon bureau.

— Tu as pensé à la manière dont les invités vont circuler entre les différentes salles ?

Je pivote légèrement vers lui et lui montre le plan.

— J’ai prévu deux parcours distincts. Le premier pour les invités qui souhaitent découvrir l’exposition dans son intégralité, le second pour ceux qui participeront uniquement à la réception. Ça évitera les croisements au niveau des vitrines et permettra au personnel de circuler sans interrompre l’expérience.

Il examine le plan avec attention.

— Et la structure suspendue ?

— Elle sera fixée à une armature indépendante. J’attends encore la confirmation du fournisseur pour les derniers éléments, mais les charges ont été calculées. Rien ne sera installé sans validation de l’équipe technique.

Il relève les yeux vers moi.

— Tu as pensé à tout.

— C’est généralement ce qu’on attend de moi quand on me confie un projet.

— Tu sais ce que je voulais dire.

Je hausse légèrement les épaules. Il a raison, évidemment. Je pense à tout. Parfois même à des détails que personne ne remarquera jamais. Je vérifie, je recommence, je corrige jusqu’à ce que le résultat corresponde exactement à ce que j’avais imaginé. Ce n’est pas seulement du perfectionnisme. C’est une manière de m’assurer que rien ne m’échappe. Dans mon métier, une erreur peut se corriger. Un mauvais choix de matériau peut se remplacer, un éclairage peut se régler et un plan peut se redessiner. Il suffit de chercher une solution. J’aimerais que le reste de ma vie fonctionne de la même façon.

Andrew referme le dossier qu’il tient sous le bras.

— Le client a avancé la présentation à quatorze heures. Il veut que tu lui présentes personnellement la proposition.

— Très bien. Je serai prête.

— Je n’en doutais pas.

Il s’éloigne, et je me remets au travail avec une concentration redoublée. Les heures passent sans que je les voie défiler. Je prépare les diapositives, sélectionne les vues les plus pertinentes et rédige quelques notes pour accompagner la présentation. Je sais que je pourrais simplement laisser les images parler d’elles-mêmes, mais j’aime expliquer mes choix. J’aime montrer qu’un décor n’est jamais une accumulation d’objets coûteux. C’est une histoire que l’on raconte sans utiliser de mots. Une ambiance, une émotion, une intention. Tout doit avoir une raison d’être, même ce qui paraît insignifiant.

À treize heures quarante-cinq, je me tiens dans la petite salle de réunion, devant un écran sur lequel s’affiche le premier rendu. Andrew est assis à ma droite. De l’autre côté de la table, deux représentants de la maison de joaillerie consultent les documents que je leur ai transmis. L’un d’eux, un homme d’une cinquantaine d’années vêtu d’un costume gris parfaitement ajusté, relève les yeux vers moi.

— Nous avons regardé vos premières propositions. Elles sont intéressantes, mais nous voulons quelque chose de plus marquant. Quelque chose dont les invités se souviendront longtemps après avoir quitté les lieux.

Je croise les mains devant moi.

— C’est précisément l’objectif. Je ne veux pas que les invités se souviennent uniquement des bijoux. Je veux qu’ils se souviennent de ce qu’ils ont ressenti en les découvrant.

Je lance la première diapositive. La salle apparaît sur l’écran, baignée d’une lumière chaude, avec ses structures métalliques et ses compositions florales. Je leur explique le choix des matières, la disposition des espaces et le rôle de chaque source lumineuse. Je parle des contrastes, des perspectives et de la manière dont les reflets guideront naturellement le regard vers les pièces exposées. Plus j’avance, plus je sens mon assurance revenir. C’est un terrain que je connais. Je ne suis pas obligée de faire semblant d’être quelqu’un d’autre. Je peux simplement parler de ce que j’aime.

L’homme au costume gris reste silencieux jusqu’à la dernière diapositive.

— Pourquoi avoir choisi des tonalités aussi sombres ?

Je m’attendais à cette question.

— Parce que je ne voulais pas créer un décor qui entre en compétition avec les bijoux. Les pierres doivent capter la lumière, pas la subir. Les tonalités profondes vont renforcer leur éclat et donner davantage de relief aux vitrines. Et puis, je pense qu’un espace peut être spectaculaire sans être agressif. Le luxe n’a pas toujours besoin de crier pour être remarqué.

Un silence s’installe autour de la table. J’attends, sans chercher à le combler. Je déteste les gens qui parlent simplement pour éviter quelques secondes de silence. Si mon travail ne les convainc pas, je préfère qu’ils me le disent clairement.

Finalement, l’homme esquisse un sourire.

— Très bien. Je crois que nous avons trouvé la bonne personne pour ce projet.

Je garde mon expression professionnelle, mais intérieurement, je savoure la satisfaction de voir plusieurs semaines de travail récompensées. Nous discutons encore des derniers détails, des délais de fabrication et des contraintes logistiques. Lorsque la réunion se termine, ils valident la proposition dans son ensemble, avec quelques ajustements mineurs que je note immédiatement.

Une fois la porte refermée, Andrew se tourne vers moi.

—  C’était parfait.

— Il reste trois détails à corriger.

Il me regarde comme si je venais de lui annoncer que le bâtiment allait s’effondrer.

— Évidemment.

— Je préfère les corriger maintenant.

— Je sais. 

Il me donne une petite tape amicale sur l’épaule avant de quitter la salle. Je reste quelques instants devant l’écran éteint, à regarder mon reflet dans le noir. J’ai réussi. Je devrais être heureuse, ou au moins suffisamment satisfaite pour m’accorder une pause. Pourtant, la sensation ne dure jamais très longtemps. Elle arrive, me traverse et disparaît presque aussitôt, remplacée par la prochaine chose à faire. Le prochain dossier. Le prochain projet. La prochaine journée à remplir.

Je range mes affaires et retourne à mon bureau. Claire m’attend avec un thé et un sourire beaucoup trop satisfait.

— Alors ?

Je prends le gobelet qu’elle me tend.

— Le projet est validé.

Elle pousse un petit cri de victoire qui attire l’attention de deux collègues.

— Je le savais ! Tu vois, c’est exactement pour ça que tu devrais fêter ça avec nous samedi.

Je ferme les yeux.

— Claire.

— Mélanie.

Nous nous regardons quelques secondes, chacune attendant que l’autre cède. Elle finit par croiser les bras.

— Tu ne peux pas passer toute ta vie à travailler.

Je baisse les yeux vers mon thé .

— Je peux essayer.

Son expression change légèrement. Elle semble comprendre qu’elle n’obtiendra rien de plus aujourd’hui. Alors, pour une fois, elle n’insiste pas.

— D’accord. Mais si tu changes d’avis, tu sais où me trouver.

— Malheureusement pour moi.

Elle rit et retourne à son bureau. Je souris à mon tour, puis reprends mon travail. Je n’ai aucune intention de sortir samedi. Je n’ai même pas envie d’y réfléchir. Il me reste encore plusieurs heures avant de rejoindre le cinéma, et je préfère les consacrer aux ajustements du projet plutôt que de chercher une excuse supplémentaire pour éviter une soirée.

À dix-sept heures quarante-cinq, je ferme enfin mon ordinateur. Je pourrais rentrer chez moi, prendre une douche et passer la soirée devant une série. Personne ne m’en empêcherait. Mais je sais déjà ce qui se passerait si je rentrais trop tôt. Je m’installerais sur le canapé, j’allumerais la télévision, puis je finirais par regarder l’heure toutes les dix minutes en me demandant pourquoi les soirées me semblent si longues. Alors je récupère mon sac, enfile ma veste et prends la direction du Rialto.

Le ciel commence à se teinter d’orange lorsque j’arrive devant le cinéma. L’enseigne rouge est déjà allumée, et quelques personnes attendent devant les portes. Je gare ma voiture, traverse le trottoir et pousse la porte du personnel. Thomas est derrière le comptoir, occupé à essayer de faire tenir une affiche qui se décolle dans un coin.

— Ne dis rien, annonce-t-il sans même me regarder.

Je pose mon sac.

— Je n’ai rien dit.

— Tu allais faire une remarque.

— J’en avais plusieurs, mais je vais te laisser la surprise.

Il se retourne vers moi, une bande de ruban adhésif entre les doigts.

— Tu es particulièrement insupportable aujourd’hui.

— Et pourtant, tu es toujours là. C’est beau, la loyauté.

Il secoue la tête, puis me tend le registre des séances. Je prends ma place au guichet et commence à vérifier les réservations. La soirée s’annonce chargée, avec deux avant-premières et une séance complète à vingt heures. Je passe en revue les billets, prépare la caisse et vérifie que tout est en ordre avant l’arrivée des premiers clients.

Pendant une heure, je n’ai presque pas le temps de lever les yeux. Les gens se succèdent devant le guichet, certains pressés, d’autres incapables de choisir un film sans consulter l’avis de trois personnes derrière eux. Une petite fille insiste pour acheter une place pour un film interdit à son âge, un homme réclame un remboursement parce qu’il s’est trompé de séance et un couple passe plusieurs minutes à débattre de la meilleure rangée avant de finalement prendre les deux dernières places disponibles.

Je réponds, je souris, je règle les problèmes. Je connais cette routine par cœur. Elle ne demande pas beaucoup de réflexion, et c’est précisément ce qui me plaît. Ici, je n’ai pas besoin d’être la scénographe talentueuse qui doit convaincre des clients exigeants. Je n’ai pas besoin de prouver quoi que ce soit. Je vends des places, je rends la monnaie et je souhaite une bonne séance. Le monde peut bien attendre quelques heures avant de me demander autre chose.

Vers vingt et une heures, une accalmie nous permet enfin de souffler. Thomas revient de la réserve avec deux chocolats chauds et en pose un devant moi.

— Tiens. Tu as l’air d’avoir besoin de sucre.

Je lève les yeux vers lui.

— C’est ta manière de me dire que j’ai mauvaise mine ?

— C’est ma manière de te dire que tu as passé les trois dernières heures à regarder les gens comme si tu envisageais de les enterrer derrière le bâtiment.

Je prends le gobelet.

— Certains le mériteraient.

— Je ne doute pas que tu aies déjà établi une liste.

— Elle est classée par ordre alphabétique.

Il éclate de rire et s’appuie contre le comptoir. Pendant quelques secondes, nous restons silencieux, à observer les derniers spectateurs rejoindre leurs salles. Le cinéma est presque paisible lorsque les portes se referment derrière eux. Les lumières du hall sont tamisées, les affiches se reflètent dans les vitres et le bruit lointain des bandes-annonces s’échappe des couloirs.

— Tu sais, reprend Thomas, tu pourrais vraiment apprécier les gens si tu leur laissais une chance.

Je tourne lentement la tête vers lui.

— Tu sais, tu pourrais vraiment apprécier le silence si tu essayais de te taire cinq minutes.

Il sourit, mais ne se laisse pas détourner.

— Je suis sérieux. Tu es drôle, tu es intelligente, tu es loin d’être désagréable quand tu ne fais pas tout pour l’être. Je ne comprends pas pourquoi tu tiens autant à rester seule.

Je baisse les yeux vers mon chocolat chaud. C’est toujours la même chose. Les gens pensent qu’ils peuvent résoudre un problème simplement parce qu’ils en ont identifié une partie. Ils voient une femme qui refuse les invitations, qui ne parle jamais de sa vie privée et qui préfère travailler plutôt que sortir. Ils en concluent qu’elle a peur de s’ouvrir, qu’elle a besoin d’aide ou qu’elle n’a pas encore rencontré les bonnes personnes.

Ils ne savent rien de moi.

Ils ne savent pas ce que j’ai perdu. Ils ne savent pas ce que j’ai dû apprendre à accepter. Et je n’ai aucune intention de leur expliquer.

— Je ne tiens pas à rester seule, je finis par répondre. Je tiens à être tranquille. Ce n’est pas pareil.

Thomas garde le silence quelques secondes, puis hoche lentement la tête.

— D’accord. Je vais essayer de m’en souvenir.

Je lui adresse un petit sourire reconnaissant, presque malgré moi.

— Merci.

— Mais je maintiens que tu devrais venir vendredi.

Je ferme les yeux.

— Tu viens de ruiner un très beau moment.

Il éclate de rire et s’éloigne avant que je puisse lui lancer quelque chose à la tête. Je termine mon chocolat et reprends mon poste. La soirée continue, les séances se terminent, les clients quittent progressivement le bâtiment et le hall retrouve son calme. À vingt-trois heures, nous fermons les portes. Je vérifie la caisse, range les derniers billets et récupère mon sac dans le vestiaire.

Dehors, l’air est plus frais que prévu. Je remonte le col de ma veste et rejoins ma voiture. Les rues sont presque désertes, à l’exception d’un véhicule qui passe au carrefour et d’un homme qui promène son chien sur le trottoir opposé. Je m’installe derrière le volant et démarre. La radio s’allume automatiquement, mais je la coupe aussitôt. Pour une fois, je n’ai pas envie de musique. J’ai simplement envie de rentrer chez moi.

Lorsque j’arrive à l’appartement, il est presque minuit. Je dépose mes clés dans le petit vide-poche de l’entrée, retire mes chaussures et allume la lumière du salon. Tout est exactement comme je l’ai laissé. Le coussin que j’ai déplacé hier est toujours sur le canapé, le livre que je n’ai pas terminé attend sur la table basse et la chaise près de la fenêtre est toujours vide. Je reste quelques secondes dans l’entrée, sans bouger.

Il y a des soirs où je me demande si ma mère aurait été fière de moi. Si elle aurait aimé la femme que je suis devenue, mon travail, mon indépendance, ma façon de ne jamais rien demander à personne. Ou si elle m’aurait simplement regardée avec cette douceur qui me donnait l’impression que je pouvais tout lui avouer sans jamais avoir à me justifier.

Je donnerais beaucoup pour pouvoir lui poser la question.

Je traverse le salon et m’arrête devant une petite photographie encadrée, posée sur une étagère. Ma mère et moi, quelques années plus tôt, sur une plage dont j’ai oublié le nom. Elle rit au moment où la photo est prise, les cheveux emportés par le vent, tandis que je tourne les yeux vers elle avec une expression qui me semble aujourd’hui presque étrangère. J’étais heureuse. Pas parce que ma vie était parfaite, mais parce que je ne savais pas encore à quel point certaines choses pouvaient disparaître.

Je prends le cadre entre mes mains et passe doucement le pouce sur le bord.

— Tu me manques, maman.

Les mots tombent dans le silence sans que personne ne les entende. Je repose la photographie à sa place et détourne les yeux avant que les souvenirs ne m’emportent plus loin. Je n’ai jamais aimé pleurer. Pas parce que je considère les larmes comme une faiblesse, mais parce qu’elles ne changent rien. Elles ne ramènent personne, ne réparent aucun manque et ne rendent pas les journées plus faciles.

Je me dirige vers la cuisine, bois un verre d’eau et vérifie une dernière fois mon téléphone. Aucun message important. Aucun appel manqué. Rien qui exige mon attention. Je pourrais envoyer un message à Claire, lui demander comment s’est passée sa soirée, ou même répondre à l’un des courriels que j’ai laissés de côté. Mais je repose l’appareil sur le comptoir et me dirige vers la chambre.

Pour une fois, je n’allume pas la télévision.

Je me glisse sous les draps, ferme les yeux et essaie de ne penser à rien. Demain, je devrai retourner à l’agence, vérifier les dernières modifications du projet et préparer la suite. Le cinéma m’attendra le soir. Claire trouvera probablement une nouvelle manière de me convaincre de sortir. Thomas continuera ses blagues douteuses. Margaret me demandera si j’ai rencontré quelqu’un.

Tout sera comme d’habitude.

Je me raccroche à cette idée avec une certitude presque rassurante. Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve, mais je sais ce que je veux. Une vie tranquille. Des journées bien remplies. Un appartement dans lequel je peux rentrer sans avoir à expliquer quoi que ce soit à personne. Je ne cherche pas le grand amour, je ne rêve pas d’une rencontre qui bouleverserait mon existence et je ne crois pas aux histoires qui changent une vie en un seul instant.

Je veux simplement qu’on me laisse vivre la mienne.

Et, pour le moment, c’est tout ce que je demande.

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