Assise sur le rebord de la fenêtre, une jeune fille regardait dehors. Sa chevelure blonde et ondulée descendait jusqu'au milieu de son dos, certaines mèches se déposant délicatement sur ses épaules dans un mouvement de spirale infinie. Elle portait une belle robe au buste blanc orné de dentelle sur les manches et une jupe noire qui recouvrait ses jambes pâles jusqu'à ses genoux.
Ses fins membres inférieurs se balançaient au dessus du vide et ses pieds, enfermés dans de petites ballerines noires en cuir - les seules chaussures qu'elle avait en sa possession - suivaient le mouvement.
De sa main droite, elle serrait le rideau de fin tissu blanc sur lequel on avait brodé de magnifiques roses de la même teinte, et le coinçait dans l'angle de la fenêtre. Son autre main, collée à la vitre, laissait des traces le long du verre miroitant.
Depuis plusieurs heures, elle se tenait là, assise sur ce rebord inconfortable. À observer au loin la forêt de sapins enneigés qui s'étendait jusqu'au village. Elle regardait avec attention leurs pointes vertes qui semblaient toucher le ciel et ses nuages gris. Et guettait la moindre ombre ou la moindre forme de vie qui signifierait que quelqu'un s'était éloigné du village. Que quelqu'un pourrait la délivrer de cette maison dont elle était prisonnière depuis bien trop longtemps.
La ville en question se trouvait être la seule à des kilomètres à la ronde, et pour cause : le bois les entourait, eux et ce minuscule amas de civilisation qui l'attirait tant. Telle une barrière protectrice décidée à ne laisser personne entrer ou sortir, la forêt recelait de mystères.
Il n'y avait jamais personne qui passait devant l'habitation. Pas une fois en seize ans.
On lui avait tant rabâché depuis sa petite enfance que s'aventurer dans ce monde sauvage et inconnu ne lui imposerait rien d'autre qu'une mort certaine.
Plusieurs techniques avaient été mises en œuvre pour l'empêcher de s'évader : tout d'abord, ses parents s'étaient mis en tête de lui faire croire qu'un champ de force les gardait à l'intérieur de ce périmètre et que quiconque tenterait de le traverser se verrait foudroyé.
Puis, lorsque ses géniteurs l'avaient retrouvée perdue dans la forêt, en pleurs et pétrifiée d'effroi, accusant des monstres effroyables, ils n'avaient plus eu besoin de la maintenir à l'écart des portes.
Pendant près de dix ans, elle s'était tenue elle-même à une distance raisonnable des entrées.
En tout cas, jusqu'à il y a quelques années. À présent, elle ne souhaitait qu'une chose : sortir.
De plus, la prochaine ville aux alentours était située à plusieurs heures de route en plein désert humain. C'était ce que son père avait déclamé à table, à l'époque où sa tendre mère l'observait encore de ses iris magnifiquement bleutés.
Cependant la jolie blonde, sachant que M.Vaine (ledit père) n'avait jamais quitté le village, doutait quelque peu de ses affirmations. Mais elle ne pouvait qu'approuver ses paroles, le contredire n'en serait que plus ridicule puisqu'elle n'avait pas franchi le seuil de sa prison depuis ses deux ans.
Les marches de l'escalier grincèrent derrière elle, l'avertissant de la présence d'un nouvel arrivant. Et ce son familier ne tarda pas à la ramener à la réalité. Celle qu'elle avait quittée en se plongeant dans la nostalgie et la mélancolie qui l'habitaient.
La jeune fille connaissait l'identité de l'individu, et elle redoutait leurs affrontements interminables.
Elle se tourna vers lui, une façade fébrile collée à la figure, et le détailla du regard.
L'homme, brun et aux traits durs, portait un gros pull représentant des flocons de neige. Et autour de son cou, une grosse écharpe dans les mêmes teintes. Son épais pantalon, un peu trop grand pour lui, descendait jusqu'au sol, menaçant l'homme de trébucher.
À côté, l'adolescente passait pour une mendiante. Avec sa petite robe estivale, la chair de poule couvrait ses bras. L'hiver s'était fait plus froid que les années précédentes et à cause de l'ancienneté de l'habitation, pas de chauffage en vue.
Il se rapprocha de sa fille, à moins d'un mètre, une distance bien moins considérable que celle qui la séparait du village. Et alors qu'elle retournait à sa contemplation du paysage hivernal, l'individu la transperça de son regard bleu glacier, aussi froid que la neige jonchant le sol autrefois herbeux.
Le silence s'installa, sombre et pesant. Les chances qu'il soit brisé semblaient aussi infimes que celles pour que le soleil transperce enfin l'amoncellement de nuages ternes gonflés d'eau gelée. Pourquoi le calme de la nature ne pouvait-il jamais l'atteindre ? Tout serait tellement plus agréable...
La jeune fille paraissait prête à tout pour provoquer cet homme aux allures cruelles. Derrière cette façade d'ange et ce visage fatigué, se cachait une adolescente comme les autres, enfin presque.
- Tu sais autant que moi que cela t'est interdit, Alizée, commença l'homme sur un ton qui interdisait toute riposte sous peine de punition.
Pourtant, une once de pitié transparaissait dans sa voix.
- Oui, je sais... Mais... Tout à l'air si merveilleux dans le monde extérieur ! soupira-t-elle sans pour autant se retourner.
La dénommée Alizée se leva, la tête basse, feignant de ne pas vouloir affronter son père. Elle avait beau lui en vouloir et être tentée de transformer sa vie en un cauchemar sans fin - chose qu'elle se permettait de temps en temps - pour lui faire payer cet interminable emprisonnement, elle en connaissait les conséquences. Il valait mieux ne pas jouer avec le feu. Au sens figuré comme au sens propre.
- Ne sois pas si insolente et regarde moi, lui ordonna-t-il, le visage se tordant dans un rictus impitoyable.
Sa figure se releva, faisant virevolter ses cheveux. Ses yeux paraissaient presque en train de se teindre d'une couleur blanche haineuse et bien plus terrifiante que ses paroles. Depuis longtemps, lorsqu'elle s'apprêtait à passer à l'action, ses yeux prenaient cette teinte, et ça, son père l'avait bien compris.
- Tu sais très bien ce qui t'attend si tu te permets ça, continua-t-il, sans cacher une certaine crainte alors qu'il reculait d'un pas.
Sans écouter une seule seconde les paroles de son froid géniteur, Alizée s'avança vers son père, qui s'éloigna une nouvelle fois d'un pas. Soudain, d'un geste rapide, elle entraîna le poignet de l'homme dans son mouvement. Il tenta de s'évader de la prise de sa fille, mais en vain, la poigne déterminée d'Alizée empêchait toute échappatoire. Ce n'est que quand une douleur sourde lui arracha un glapissement qu'elle relâcha la main à présent recouverte de chair calcinée.
Elle n'aimait pas lui faire de mal. Mais parfois, c'était la seule solution pour s'échapper.
Consciente du danger qui l'entourait, elle contourna l'homme qui laissait à présent éclater sa rage. Il s'élança à sa suite. Tandis qu'elle rejoignait à une vitesse folle l'escalier, il lui rappela :
- Alizée ! Je te l'ai déjà interdit ! hurla-t-il avant de lâcher une ribambelle de jurons, sa main meurtrie s'étant heurtée à une lampe.
La jeune Alizée arriva devant les marches et les monta quatre à quatre, saisissant l'occasion de bousculer Mme Grania, la femme odieuse que son père avait épousé dix ans auparavant. De toute façon, avec ses formes larges, il était difficile de l'esquiver.
Elle paraissait âgée d'une cinquantaine d'année, dix ans de plus que son père. Son nez crochu lui rappelait les sorcières qu'elle imaginait plus jeune. Elle en avait déjà fait d'atroces cauchemars.
Owen Vaine - l'affreux père d'Alizée - avait épousé cette terrible femme peu après la mort de sa tendre épouse : Caelestis Vaine, qu'il chérissait autrefois de tout son cœur. Sa fille et elle se ressemblaient d'ailleurs comme deux gouttes d'eau. Mais il préférait ignorer cette similarité qu'il ne supportait plus.
D'après lui, Alizée ne méritait pas de descendre de la femme qu'il avait longtemps aimée. Pourtant, à cette époque révolue où le cœur de Caelestis battait régulièrement et inlassablement, il ne cessait jamais de les comparer, fier d'elles.
Son père, toujours à ses trousses, bouscula à son tour sa femme. Celle-ci énervée, lança un regard mauvais à sa belle-fille qu'elle méprisait au point que la jeune victime de ces persécutions commençait à penser qu'il s'agissait d'un de ces monstres peuplant les histoires de sa mère.
Bientôt, et à temps, Alizée se retrouva face à la porte en bois de sa chambre. Elle tourna le regard vers l'arrière : son père ne se trouvait plus qu'à quelques marches d'elle. Alizée connaissait le sort qu'il lui réservait et, bien que même en s'enfermant des jours et des jours dans sa chambre, elle devrait subir sa punition, la jolie blonde préféra s'exiler dans son monde, perdue à l'intérieur de sa tête quelques heures. Juste assez pour que la tension s'apaise et que la torture soit moins rude.
Elle ouvrit la porte, entra dans sa chambre et cala en vitesse la seule chaise de la pièce contre l'unique entrée. Alizée se mit dos à celle-ci et se laissa glisser le long de sa barrière de protection. Une fois à terre, les jambes repliées contre elle, la jeune fille croisa les bras, les posa sur ses genoux et enfouit sa tête dans sa cachette de fortune. Alizée n'avait que faire des ordres répétés inlassablement par son séquestreur. Elle voulait simplement qu'il la laisse en paix, libre d'être elle-même. Et si possible, ne plus l'empêcher de découvrir le monde. Ce monde dont elle ne pouvait plus détacher le regard. Tant de mystères à élucider semblaient s'y cacher.
Combien de fois une scène similaire s'était-elle produite ? Combien de fois son père avait-il interrompu son imagination ? Toujours, elle observait avec envie l'extérieur. Et pour combler le maigre espace de vide qui restait au milieu de ce malheur, son père arrivait pour lui rappeler qu'elle ne pouvait s'échapper de cette prison.
Puis, pour qu'elle puisse éviter une nouvelle dispute, Alizée blessait l'homme à l'aide des pouvoirs qu'on lui avait conférés.
Depuis sa naissance, elle jouait avec cette magie qui, à ses débuts la fascinait tant et, avec le temps s'était transformée en un lourd fardeau pour ses frêles épaules d'adolescente.
Un souvenir remonta. Qu'est-ce qui lui arrivait en ce moment ? Il ne se passait plus une journée sans que ces images lui reviennent à l'esprit.
Une scène de son passé défila alors sans son consentement dans sa tête. Sa mère, accroupie face à elle, ses yeux bleus l'observant tendrement tout en collant contre la joue de sa fille une délicate main.
- Je t'aime ma princesse, lui avait-elle murmuré.
Alizée, se souvenait bien de quelques disputes entre ses parents : son père ne supportait pas qu'elle lui apprenne à contrôler ses pouvoirs, au point que la jeune fille pensait souvent qu'ils avaient toujours effrayé son paternel.
Mais sa mère, elle, n'était pas prête à abandonner, elle répétait sans cesse les mêmes paroles à son mari, sans se soucier une seconde de la présence de sa fille.
D'après elle, Alizée devrait faire face à un danger dans quelques années.
Alizée se souvenait de ses phrases dures et angoissantes. À quoi devrait-elle faire face ? Serait-ce si dangereux que cela ? Et en plus de dix ans, elle n'en avait pas saisi le sens. Pourtant, elle espérait bien qu'un jour elle pourrait comprendre. À vrai dire, elle avait toujours souhaité tout comprendre.
- Alizée ? Tu es avec moi ma puce ? l'avait réveillée Caelestis alors qu'elle s'était perdue dans la contemplation du paysage nocturne.
La fillette lui avait répondu d'un petit «oui» presque silencieux. Le souvenir de ces paroles fit monter les larmes aux yeux de l'Alizée du présent qui les aurait laissées couler si elle ne s'était pas rappelée de la présence d'Owen Vaine derrière la porte.
- Allons-y dans ce cas, avait murmuré Caelastis.
Alors, elle avait pris la main de sa progéniture et lui avait indiqué comment invoquer une flamme au creux de sa paume. À peine celle-ci avait tenté qu'une étincelle était venue incendier sa main.
- Ne panique pas ! s'était exclamée Caelestis, rassurant sa fille qui perdait le contrôle de cette étincelle.
Ce n'était pas la première fois qu'elles s'entraînaient, mais le feu restait un des éléments qu'elle avait, à l'époque, du mal à maîtriser.
- Viens là, avait dit la jeune femme en entourant de ses bras sa douce petite fille qui ne tarda d'ailleurs pas à s'endormir contre sa mère.
Alizée aurait souhaité rester le plus longtemps possible dans le souvenir des bras de sa génitrice mais la réalité la rattrapa bien vite.
Elle retenait de chaudes larmes qui menaçaient de couler sur son visage. Non, elle ne pouvait pas se permettre de montrer cette façade d'elle en pleine journée. Elle devait attendre la nuit, comme depuis dix ans, depuis la mort inattendue de sa mère.
Les heures obscures lui offriraient bientôt la douceur de l'air frais et le silence solidaire. C'était sa règle d'or. Ne pas montrer à quel point cette situation la rendait presque malade.
Son corps se soulevait à chaque inspiration, s'abaissait à chaque expiration. Elle ne devait rien laisser paraître. Ni colère, ni tristesse. Mais surtout pas de faiblesse. Ça ne ferait qu'enchanter ses deux gardiens de prison.
Les images relaxantes de ses après-midi avec ses deux parents traversèrent l'esprit de la jeune fille, la menant à un entre-deux : d'un côté l'envie de chasser tous souvenirs pour ne plus souffrir face au visage de sa mère.
De l'autre, la jeune femme, souriante et protectrice la rassurait, la calmait. Alors, un mince espoir d'être un jour heureuse se frayait un chemin jusqu'à sa conscience.
Les hurlements de son père qui lui ordonnaient de sortir, jusqu'alors insoutenables, se calmèrent jusqu'à ne devenir que de simples murmures détruits avant de disparaître définitivement, suivis par des pas lourds et pleins de remords - espérait-elle.
Alizée se posait souvent des questions. Son père haïssait-il chaque particule de son âme ? Lui pardonnerait-il la terrible mort de sa mère un jour ? Et puis... Pourquoi lui en voulait-il ? De temps en temps, il semblait plus fragile, plus doux, et quand il se rendait compte de son erreur, il reprenait sa façade d'homme froid et sans cœur. Pourquoi se montrait-il si distant avec elle ?
Mais quand elle y repensait, son père, bien qu'autrefois aimant, ne s'était jamais montré réellement proche ni de sa fille, ni, plus étonnant, de son épouse. Que se cachait-il derrière tout cela ? De tous les souvenirs qu'elle possédait de sa petite enfance, aucun ne le montrait en tant que père mais plutôt comme un ami. Pourtant, à cette époque, il l'aimait...
Alizée se leva sur ses pieds fragiles, les yeux à présent complètement secs. Elle se dirigea vers son lit à côté duquel avait été placée une table de nuit en bois sur laquelle on avait gravé de jolies roses. Caelestis aimait beaucoup ces fleurs. Il s'agissait d'un des rares objets, avec l'illustration mise en valeur dessus, qui restait d'elle. Caelestis, le matin même de sa mort, avait supplié son époux, de jeter tout ce qui lui appartenait. Sauf cette table, cette photo, et plus étrange, son journal intime qu'Alizée avait seulement eu l'occasion d'apercevoir.
Elle prit le cadre entre ses maigres mains et le contempla, le regard fixé sur sa mère. Contrairement à son père, on ne pouvait pas douter de leur lien de parenté : mêmes yeux bleus, mêmes cheveux blonds ondulés, même nez fin et gracieux et mêmes lèvres fines dont le rose clair et fragile rappelait la couleur du soleil lorsqu'il apparaissait à l'aube dans le ciel.
Dans les bras de Caelestis Vaine se tenait une Alizée, bien plus jeune et plus innocente qu'aujourd'hui : l'enfermement commençait à l'épuiser. Sur la vieille photographie, elle devait avoir environ cinq ans, c'était peu avant que la mort ne frappe soudainement la jeune femme. Les cheveux d'Alizée, plus courts, lui tombaient sur les épaules. Elle portait une petite robe rose qu'elle ne possédait plus (son père l'avait jetée, elle aussi).
La petite fille blonde face à elle avait un grand sourire aux lèvres. Heureuse de la magnifique vie qu'elle menait encore, jamais elle n'aurait pu croire que tout tournerait aussi mal.
Entre ses bras, elle tenait fermement une peluche lapin.
Alizée la possédait encore.
Elle avait réussi à la dérober aux yeux de son père. Mais maintenant, il ne restait plus grand chose de ce doudou qu'elle serrait contre sa poitrine depuis sa naissance. À présent, le blanc pelage du lapin était délavé, ses yeux à moitié arrachés et les nombreux cauchemars qui se répétaient chaque fois que la jolie blonde trouvait le sommeil et qui la transformait en une espèce de bête enragée détruisaient ce qu'il restait de la peluche.
Alizée se releva une nouvelle fois et s'installa, comme à son habitude, sur le rebord de la fenêtre. Entre ses doigts, la photo était fermement serrée. Des larmes qu'elle ne put retenir glissèrent le long des joues de la jeune fille et dans un reniflement, elle demanda :
- Maman... Pourquoi ?
Elle avait toujours du mal à cacher ses sentiments, surtout quand la magnifique jeune femme se trouvait sous ses yeux. Les pleurs qu'elle retenait depuis son réveil se transformèrent bientôt en sanglots qui soulevaient irrégulièrement sa poitrine. La scène aurait fait pleurer n'importe qui. Les yeux fermés, essayant de retenir tout le désespoir qui menaçait de l'engloutir, la fille aux yeux remplis de larmes se replia sur elle-même jusqu'à ne devenir qu'une boule de tristesse.
- Tu ne dois pas pleurer..., se chuchota-t-elle.
Le temps semblait s'être accordé avec son humeur. Depuis longtemps, il n'avait pas plu, pourtant, en cet instant, tout semblait trempé. Du plafond, les gouttes tombaient jusqu'à atterrir sur un parquet déjà bien gondolé. Du visage d'Alizée, les larmes coulaient à torrent, et des nuages, la pluie s'échappait pour abreuver la nature.
Elle ne se calma que tard, alors que le soleil disparaissait déjà à l'horizon, sur le point de se volatiliser derrière les lointaines collines qui ornaient le paysage. Alizée leva les yeux de la photographie ensorcelante et observa une nouvelle fois l'extérieur : les nuages, devenus rose sous la lueur du soleil couchant, l'attiraient, et la lumière du crépuscule lui semblait si irréelle qu'elle ne se lassait jamais de ce spectacle surprenant. Le paysage était magnifique.
Depuis sa chambre, la jeune fille apercevait le village, avec sa grande avenue, celle-là même où sa mère avait péri dans ce monstrueux accident de voiture.
Et puis, les guirlandes de Noël, une fête si lointaine pour Alizée qu'elle en avait presque oublié la teneur, accrochées aux grandes maisons qui peuplaient les rues. Chacun de ces détails la fascinait, l'attirait, au point qu'elle était prête à se jeter par la fenêtre pour y accéder.
À peine le soleil eut-il disparu derrière les lointaines montagnes que la nuit s'installa, sombre et jonchée de lumineuses étoiles.
La lune, cachée derrière les nuages, éclairait légèrement la chambre d'Alizée, assombrie.
La jeune fille détestait l'ombre. Elle s'y sentait aveugle et peinait à voir autour d'elle.
Pourtant, dans cette pièce, elle s'en nourrissait. Elle laissait les émotions déborder parfois, après le dîner. Après ces derniers instants passés avec Owen.
Comme s'il avait entendu ses pensées, M. Vaine, très loin d'une discrétion totale, escalada les marches. Puis, sans frapper ou l'avertir de sa présence, il ordonna :
- Alizée, viens manger. Tout de suite.
La jeune fille soupira. Le repas se déroulerait comme chaque jour : son père discuterait de tout et de rien avec Mme Grania sans faire attention à elle, ce qui ne s'avérait pas si terrible au fond.
Alizée ne se plaignait pas tant que ça de sa vie, elle possédait l'essentiel, un lit, une maison plutôt agréable, si ce n'est que depuis quatorze ans, elle arpentait ses pièces, tel un fantôme hantant sa propriété et rêvait d'un avenir libre.
Elle sortit de son refuge et avança au devant de son père qui la suivit de près tandis qu'elle rejoignait le rez-de-chaussée.
Souvent, le soir, lorsque tout le monde allait se coucher, M. Vaine chuchotait à sa femme « C'est une insolente... Je ne la supporte plus », et Alizée, dont la chambre se trouvait juste au-dessus de la leur, se retrouvait à entendre cette discussion qui ne cessait plus de se terminer par ces désagréables mots :
« Vivement qu'elle meure »
Les deux adultes tentaient tout pour faire souffrir Alizée afin qu'elle se décide à mettre un terme à sa vie pour les laisser seuls et tranquilles. Pourtant, rien n'avait fonctionné. Elle se tenait toujours là, et même si on ne pouvait pas dire qu'elle paraissait en bonne santé, elle l'était. Ils n'avaient rien obtenu d'autre que son grand silence.
Tout se déroula comme l'avait prévu la jolie blonde. Les deux adultes ne l'attaquèrent pas à coup d'insultes et ne lui adressèrent pas un regard ni une seule parole, lui laissant le plaisir de ne piper un mot. Ils l'ignoraient.
Quand les deux gardiens de sa prison terminèrent leur discussion, seuls les crissements des fourchettes sur la précieuse porcelaine brisaient ce silence inconfortable.
Une fois le repas fini, son père se leva de sa chaise dans un fracas assourdissant, et avant que quiconque n'ait pu s'en aller, il obligea Alizée à le regarder dans les yeux en l'empoignant par le bras.
Son regard était empli d'une colère noire, ses orbites, devenues sombres, n'annonçait rien de bon pour l'adolescente, dont le sentiment d'insécurité s'amplifia quand une grimace s'immisça sur les lèvres de son prédateur.
- Viens avec moi, je ne t'ai pas encore punie, déclara-t-il en brandissant un couteau qu'il venait de prendre sur la table.