Chapitre 1
Marissa Bella Martina
Toujours la même merde, jour après jour. Travailler dans ce café me permettait de payer mes factures, sans plus. Peu importait. Je trouvais rarement du plaisir dans les activités banales, comme aller au ciné ou sortir dîner. Je vivais seule par choix ; personne pour m'emmerder ou me faire chier. Mes parents étaient morts, je n'avais pas de frères et sœurs, ce qui me laissait seule au monde. Mais bon, je ne pouvais pas leur en vouloir, n'est-ce pas ? Ils avaient sans doute trouvé leur bonheur au bout d'une seringue. Qui étais-je pour juger s'ils préféraient ça à leur propre enfant ? À ma naissance, j'étais accro à l'héroïne. J'ai passé des mois à l'hôpital après ma venue au monde pour gérer le sevrage et d'autres complications. Ensuite, j'ai été adoptée par une famille « aimante ». Ne vous méprenez pas, ils étaient adorables, mais je n'ai jamais réussi à créer de lien avec eux. J'ai toujours été asociale, à part avec les ados avec qui je bosse.
Vous comprendrez donc ma surprise face à ce qui allait suivre, ce qui a indéniablement pimenté ma journée.
« Le voilà encore. Rissa, tu peux t'en occuper ? Il se plaint toujours quand c'est moi qui le fais. » Je lève les yeux au ciel en pensant à Cait, notre dernière recrue. Ne vous méprenez pas, elle est mignonne, dans ce style innocent de « j'ai pas besoin de ce boulot, j'ai un compte en banque bien rempli », mais elle est nulle à chier. Je me demande bien pourquoi quelqu'un viendrait bosser dans un café s'il est incapable de préparer un café. Je tourne la tête et j'aperçois « Monsieur Précis », comme on l'appelle. Il est plus âgé, entre 40 et 45 ans, avec quelques mèches grises dans les cheveux, toujours impeccable. Costume trois pièces parfaitement repassé, cravate et même un fedora. Il entre, attrape le journal comme chaque jour et s'installe à la même place, près de la fenêtre. Personne d'autre ne s'assoit jamais à cette table à cause des reflets, mais ça ne semble jamais gêner Monsieur Précis. Je m'attelle à son café compliqué. Ça ne sert à rien, il ne prend qu'une gorgée pour vérifier s'il est bien fait et laisse le reste de la tasse, alors qu'il commande systématiquement un grand format. En plus de devoir chauffer son breuvage précisément à 75 °C, je trouve ça putain de débile puisqu'il ne le boit jamais. Mais je suis là, à le préparer comme d'habitude. Imaginez ma surprise quand, en levant les yeux, je vois le chaos s'installer : Monsieur Précis s'effondre, un trou dans la tempe. Si ce n'était pas assez évident qu'il venait de se faire descendre, le bourdonnement dans mes oreilles confirmait le coup de feu. Sans parler des clients qui hurlaient, se baissant, courant ou se cachant partout.
Vous vous demandez peut-être pourquoi je ne fais pas la même chose. C'est simple, ce n'est pas ma première fois. Ayant vécu la majeure partie de ma vie dans les quartiers pauvres, j'ai vu beaucoup de gens se faire abattre dès mon plus jeune âge. Apparemment, le meurtre n'a plus l'effet escompté sur moi. Je détourne les yeux du corps vers la fenêtre par laquelle le tir a été effectué et je contemple un homme debout, une arme à la main, observant la scène à travers la vitre. Je ne sais pas pourquoi je suis accoudée au comptoir, presque blasée par la situation, sachant que je vais devoir me taper les interrogatoires et tout le bordel. Mais mon calme olympien semble avoir attiré l'attention du tueur, dont le regard croise le mien. Il a l'air tout aussi serein que moi. Ses sourcils se froncent légèrement et il penche la tête en me fixant. Son visage reste vide d'émotion, jusqu'à ce qu'un sourire inhabituel, bien que dévastateur, apparaisse sur ses lèvres alors qu'il range son flingue dans l'étui dans son dos. Je ne vais pas mentir, il est putain de canon. Je sais que je ne devrais pas le dire, mais franchement, on s'en fout. Ses bras épais et musclés, recouverts d'encre noire, tendent le tissu de son t-shirt noir. Ses pectoraux et ses épaules larges, ses cuisses massives comme des troncs d'arbres qui semblent vouloir faire craquer son jean... Il est solide, robuste, c'est un habitué de la salle de sport, c'est sûr. Il est au sommet de sa forme. Un équilibre parfait, ni trop massif, ni trop fin. Il se situe pile dans la limite. Je ne comprends pas pourquoi il n'est pas encore parti. Il sait qu'il va finir en taule, et pourtant, je suis là à mater le mec alors qu'il semble me rendre la pareille, me scannant de haut en bas depuis l'autre côté du comptoir.
Je n'ai pas bougé, mais j'entends Cait pleurer au téléphone avec la police. Quelle pétasse, s'il avait voulu te buter, Cait, tu serais déjà morte. Je lève les yeux au ciel intérieurement. Je ne sais pas ce qui m'a pris, mais j'ai fait un signe de la main pour indiquer la police. Ce n'est pas comme si je ne l'avais pas assez vu dans ma vie. Son sourcil recourbé se hausse et il hoche la tête une fois, avec un regard appuyé, avant de faire demi-tour et de s'éloigner d'un pas très nonchalant. Je n'ai aucune idée de pourquoi je l'ai aidé. Peut-être parce que j'ai vu trop d'innocents finir derrière les barreaux. Et avant que vous ne me tombiez dessus, je ne sais rien de Monsieur Précis, mais quelqu'un voulait qu'il crève, et sûrement pour une très bonne raison. Donc ouais, ils finiront peut-être par retrouver ce type, mais qui sait, et surtout, qui s'en soucie ? Monsieur Précis était un vrai connard. Dès qu'une fille faisait une erreur, il la faisait pleurer avec sa langue de vipère. Alors, franchement, qu'il aille se faire foutre. Les sirènes remplissent l'air, et une fois de plus, je lève les yeux au ciel. J'ai vraiment pas la patience pour cette merde en ce moment.