Le Monologue
Il m’arrivait souvent de me parler à moi-même tel un soliloque. Cela se rapprochait de la folie mais ce n’était pas le cas… Je trouvais qu’avoir un esprit recroquevillé sur soi était un cadeau du ciel et penser par soi me procurait un immense plaisir. Des fois, je me répétais : « A bas les gourous et leurs mots d’ordre! Vive la véritable indépendance ! » Il faut que tu apprennes à te reposer le plus souvent ; ta bibliophilie te perdra un de ces quatre, arguait maman. Elle avait sans doute raison. Peut-être fallait-il que j’apprenne à reposer mes globes oculaires et mes neurones car il m’arrivait de prononcer des paroles sans queue ni tête. Cela était dû au fait de lire constamment. Ah! Si maman savait pourquoi je suis autant préoccupé par le travail. Si seulement elle savait pourquoi je coure après le temps… Maman est excessivement négative, je la comprends néanmoins car ce n’est pas de sa faute. Peut-être souffre-t-elle de la conformité : ce malheureux drame de notre époque. Pour ma part, j’ai toujours considéré le repos comme une sorte d’abandon, d’échappatoire. Pour moi, le seul moment où je pourrais mieux me reposer c’est lorsque je m’en irai. Je ne peux pas m’en payer une tranche maintenant. Et à force d’harceler la folle du logis, j’ai d’ailleurs pu trouver l’idée de mon prochain bouquin. Chaque fois que je suis en proie à la lassitude d’écrire, je me remémore toujours ce profond passage de l’Evangile de la richesse1 qui disait ceci : « notre devoir consiste à nous préoccuper de ce qui est fait de notre vivant ou dans notre génération. C’est un crime que de dépenser son énergie à vouloir déraciner l’arbre universel de l’humanité, alors que tout ce qui est permis, dans les circonstances existantes, c’est de l’incliner un peu du côté le plus favorable à la production des bons fruits.»








