Chapitre 1
C’était le milieu de l’après-midi. Le bus était vide, sauf pour un siège au fond, où était installé un homme, la tête tournée vers la fenêtre. Son bagage était à ses pieds, et il tenait une mallette sur ses genoux, tapotant nerveusement sur la poignée. Le paysage était ennuyeux et redondant, se reflétant sur ses lunettes. Sa tête se déplaçait de droite à gauche au rythme du véhicule.
Lorsque le bus s’arrêta, l’homme resta figé dans son siège, le regard au loin, incertain de la suite. Le chauffeur lui jeta un regard et dit: “Vous sortez ou quoi?
– Oui, désolé. Bonne journée.” Il fit un signe de tête au chauffeur avant d’appuyer sur le bouton pour ouvrir la porte. Le bus s’éloigna, le laissant au milieu de… nulle part. À gauche, la route coupait le désert de roche comme un couteau. À droite, la même chose. Au milieu de ce grand vide, regardant l’homme d’un air fatigué, une petite ville poussiéreuse, avec de petites maisons poussiéreuses et de petits magasins poussiéreux. Et, juste en face de l’arrêt d’autobus, se tenait un bâtiment ressemblant vaguement à une cabane, sous un signe en néon indiquant MÔTEL.
Il marcha jusqu’au comptoir et frappa à la petite fenêtre poussiéreuse. La femme, qui se tenait derrière, lui jeta un regard irrité et demanda: “Je peux vous aider avec quelque chose?” L’homme sourit poliment.
– Désolé de vous déranger, je cherche quelqu’un… Un vieil ami, en fait.
La femme continua de le regarder sans dire un mot, et l’homme continua: “Il fait environ 1m75. cheveux bruns, toujours un grand sourire. Il adore Sting, presque trop. Déteste manger du poisson cru. Il est venu ici il y a quatre ans, pour refaire sa vie.” Il la regarda intensément. Elle soupira.
– Et cet ami, a-t-il un nom?
– Un nom? Oui, bien sûr. Il porterait le nom de, uh… Lawrence.
– Lawrence, uh?
Elle le regarda avec méfiance pendant quelques secondes, mais prit son téléphone et le colla à son oreille. Sans le lâcher du regard, elle commença à parler: “ Salut Jimmy, ça va? Écoutes, tu peux faire quelque chose pour moi? … Tu peux aller chercher Lawrence et le ramener au môtel? … Je me fous que tu sois occupé, va le chercher!” Elle mit la main sur son téléphone pour couvrir le microphone et demanda: “Vous avez un nom?”
– En fait, j’aimerais que mon arrivée soit une surprise, si ça ne vous dérange pas…
Aucune réponse, juste un regard désintéressé. Elle retourna à son appel: “Dis lui que j’ai besoin de lui. C’est trop demander? Jeez. … Super, merci. … Bye.” Elle leva les yeux vers l’homme.
– Puisque vous êtes là, souhaitez-vous prendre une chambre? Nous en avons trois inoccupées pour le moment.
– Sur combien?
– … Trois.
– Ah, hum. D’accord, une chambre pour la nuit.
– Comptez-vous rester plus longtemps?
– Je ne sais pas encore. Si cela ne vous dérange pas, j’aimerais m’asseoir.
Sans attendre la réponse, il s’assit sur les marches devant le porche, les pieds dans la terre. Il laissa son regard se perdre dans le désert.
Lawrence était installé dans son garage, essayant de réparer une des jambes de sa table, qu’il avait sortis tant bien que mal de la salle à manger, par la porte avant. Il avait presque percé la moustiquaire, et un vase avait connu sa fin lorsqu’il fut projeté au sol par un bras qui peinait à supporter le poids de la table. La femme de Lawrence aurait préféré qu’il en achète une nouvelle, mais ce dernier lui avait rétorqué: «Ne t’inquiète pas, je sais ce que je fais». Il fallut une douzaine de clous, quelques vis, de la colle à bois et une scie à main pour que Lawrence accepte le fait qu’il ne connaissait absolument rien à la menuiserie. Il était à genoux en train de chercher son marteau lorsqu’un enfant entra essoufflé.
– Salut Larry, désolé de te déranger.
– Pas du tout, kid! Tout va bien? Ton père a besoin de quelque chose?
– Non, il m’a dit de venir te chercher. Alia veut que tu viennes au motel.
– Elle va bien?
– Je sais pas, moi. Mais ça avait l’air quand même important.
– D’accord, je vais aller jeter un coup d’œil. Passe le bonjour à ta mère.
L’homme se leva avec difficulté, prit sa chemise qu’il avait enlevée un peu plus tôt, et sortit. L’enfant attendit quelques instants et ouvrit un frigo dans le coin, sortant un coke.
Quand Lawrence arriva au motel, Alia était sur son cellulaire, et un homme était assis sur les marches. Il portait un col-roulé d’un orange brûlé malgré la chaleur ambiante, un veston noir sur son bras. Ses lunettes rondes reflétaient la lumière du ciel d’après-midi, rendant impossible de voir ses yeux. L’homme, quant à lui, voyait très bien Lawrence. Il n’avait presque pas changé, il semblait juste un peu plus vieux, et un peu plus confus. Il vit dans ses yeux la confusion devenir de l’incrédulité, et l’incrédulité un mélange de stupéfaction et d’euphorie.
Lawrence marcha jusqu’à Lewis, un grand sourire plaqué sur son visage, et s’arrêta à quelques pieds de lui. Lewis se leva.
– Salut Lawrence, comment vas-tu?
– Zed? C’est vraiment toi… Je n’arrive pas à croire que tu sois là!
Il entraina Lewis dans une étreinte si forte que ce dernier en eut le souffle coupé. Lawrence le regarda de la tête aux pieds une seconde fois, et demanda: “Comment savais-tu où me trouver? Je veux dire… on ne s’est pas vu depuis des années.” Lewis sourit, et sortit une lettre de sa poche.
– J’ai reçu ta lettre.
– Ma lettre? J’ai envoyé ça il y a quatre ans!
– Difficile de regarder dans sa boîte aux lettres quand on est à l’étranger. Pour tout te dire, je suis rentré la semaine passée.
– Tu veux dire… tu es allé jusqu’au bout? De ton idée folle?
– Ouais. Et j’ai réussi.
– Oh my Lord, Zed! Je n’arrive pas à y croire! Tu dois absolument tout me raconter. Hey, viens dormir à la maison ce soir. Je te présenterai ma femme.
– Ta femme? Tu es marié? Et puis, j’ai déjà loué une chambre au motel.
– Tu crois que je vais te laisser dormir dans ce trou? Allez, viens!
Et sans attendre la réponse, Lawrence prit les bagages et se mit en marche.