Quête 1 : la forteresse dans la montagne, partie 1
Lieu : Utophia, royaume Ignis
Date : 28, Ulgaris (an 1999, période Elloth)
Dans les ruelles alambiquées d’un petit village médiéval, saluant gaiement les passants qu’elle croisait, une jeune femme se hâtait le long des étroits chemins de pierre. Sur sa route, des habitantes bavardaient, accoudées à leur balcon de bois, tandis que le linge propre de la veille finissait de sécher au vent. Les maisons à colombages, prises dans le lierre et enrubannées de roses, respiraient l’insouciance du petit matin. Quelques pêcheurs, amarrant leur barque aux minuscules quais, confrontaient sans modestie tout leur savoir en matière de poisson.
Alléchée par un délicieux fumet, l’étrangère accéléra encore le pas, sautant adroitement d’un pont à l’autre. Elle arriva bien vite à une petite taverne, signalée par sa plaque métallique, rouillée par endroits. Abaissant la poignée, elle poussa la porte massive et pénétra dans l’intérieur mal éclairé de cet antre de joyeux ivrognes. Les vitraux colorés répandaient sur le sol de chaleureuses couleurs, reprises par la cheminée du fond de la pièce, où l’attendait son ami le barman, qui l’interpella.
— Eh bien Mélissandre, tu viens encore me vider mes réserves de jambon ?
— Pas aujourd’hui Eriz ! On m’envoie chercher les sacs de grain que tu as dû réceptionner hier.
— Je les ai entassés dans la réserve, suis-moi. Enfin, si ces voyous me laissent deux secondes de repos.
— Ah ah, les clients te mènent la vie dure ?
— Hélas, bien plus que toi. Y a deux jours, j’ai dû en traîner deux dehors. Ils avaient le nez plus rouge qu’une tomate trop mûre et, va savoir pourquoi, ils s’étaient mis en tête que mon établissement était un excellent endroit pour faire un concours de crachat de flammes.
Amusée, Mélissandre suivit le maître des lieux jusqu’à l’arrière de l’auberge, fermé à clef. Y étaient entreposés quelques tonneaux, de délicieuses pièces de viande et surtout, les sacs recherchés. Après un bref étirement, la jeune femme plaça une petite bourse dans les mains du barman avant de se baisser pour hisser deux des sacs sur son dos. Inquiet, l’homme la conduisit à nouveau dans le cœur de l’auberge, où les jeux en tout genre battaient leur plein.
— Tu es sûre que tu n’as pas besoin que je demande à une ou deux de ces brutes de t’aider à porter tout ça ? Tu n’as pas un frère ou un cousin à qui refiler cette tâche ? Donner ce genre de corvée ingrate à une demoiselle comme toi, on n’a pas idée…
— Eriz, la seule brute ici, c’est moi. T’en fais pas, c’est mon entraînement quotidien.
— Tu as bien du courage. Je voudrais bien que mes fils soient du même calibre que toi tiens.
Répondant d’un clin d’œil brillant de malice, Mélissandre repositionna les lourds sacs sur ses épaules et se dirigea vers la sortie, accompagnée de l’homme, qu’on appelait déjà au bar.
— Et Mélissandre, passe mon bonjour à tes parents !
— Je n’y manquerai pas !
Une fois dehors, elle salua Eriz d’un mouvement de tête et s’en alla en sens inverse, ralentie par le poids des sacs de grains. Le soleil se levait doucement, caressant ses cheveux bordeaux d’une chaleur apaisante.
Mélissandre continua son chemin jusqu’à une toute petite habitation, tordue et coincée entre deux autres, comme si elle avait été construite là par une volonté de fer, malgré le flagrant manque d’espace. À l’étage, comme nulle part ailleurs, aucune fleur ne venait orner le balcon. Un coq de cuivre, partiellement rouillé et tenant lieu de girouette, trônait au sommet du toit. Sa tige, tordue par une tempête il a quelques années, lui donnait un aspect très ancien, presque lugubre.
La jeune femme jeta un bref regard aux environs, s’assurant que personne ne la suivait. Elle introduisit sa clef dans la serrure et traîna les sacs à l’intérieur ; aucune trace de vie ne semblait animer les lieux. Un grand escalier, à sa droite, était brisé en son centre. La seule issue était une porte de placard, au fond du seul couloir. À côté, un petit cadran indiquait la couleur jaune. Mélissandre n’eut qu’à approcher sa main, fermer les yeux et aussitôt, la flèche se mit à tourner pour indiquer la couleur rouge. Le dessous de la porte de placard émit alors de la lumière et des voix lui parvinrent.
Un sourire aux lèvres, elle passa cette nouvelle porte et, bien loin d’arriver dans un simple cagibi, elle posa le pied au-devant d’une haute forteresse, isolée dans une luxuriante forêt montagnarde.
Le chant de centaines d’oiseaux remplaça l’animation du village. Une légère brise s’engouffra dans sa cape, gonfla ses vêtements et parcourut son échine, lui donnant de petits frissons. Doucement, elle reprit sur son dos les sacs posés au sol, referma la porte et passa l’entrée imposante de la muraille, se signalant aux gardes qui bavardaient tranquillement, adossés à un mur. Au-dessus de l’arche principale, surmontée d’un blason, on pouvait lire « Ordre de Quorem ». À cet instant, un gros chien au poil clair se précipita vers elle en aboyant, tout heureux de la retrouver.
— Ohoh, brave doggo, calmos ! Va pas me faire tomber, on se ferait mal tous les deux.
Escortée par son compagnon à quatre pattes, Mélissandre parcourut la cour de sable, dont quelques feuillus rompaient la monotonie minérale. Entre les hauts murs de la forteresse s’élevaient quelques bâtiments. D’un côté, il y avait son dortoir, avec la salle du repas et les salles de cours, où elle passait la plus grande partie de son temps. À côté, la vue du terrain d’entraînement lui ramena à l’esprit la vive douleur des courbatures de la veille, toujours gravées au plus profond de ses membres. En miroir, de l’autre côté du camp, un autre bâtiment, plus petit, était réservé à d’autres étudiants, que ses camarades et elle ne croisaient pratiquement jamais. Ils étaient souvent en vadrouille, envoyés en missions ici et là à travers le continent et ne revenaient que rarement au quartier général. Et puis, au centre, s’élevait le bâtiment principal, celui des chefs. Un endroit où elle n’avait quasiment jamais mis les pieds.
Laissant derrière elle les deux autres bâtiments, Mélissandre se dirigea vers celui de son dortoir et, plus précisément, vers les cuisines du rez-de-chaussée. Bien sage, le chien l’attendit à l’extérieur, tandis qu’elle allait jeter les lourds sacs au milieu des autres, dans la réserve. Curieuse, elle s’approcha ensuite des marmites, où chauffait le repas du midi. Un savant mélange de poulet, carottes, pois chiches, poivrons et tomates. Elle se tourna vers une des cuisinières.
— Vous avez besoin d’aide ? J’ai pas cours de la matinée, je peux peut-être vous filer un coup de main !
— Sans vouloir te vexer Mélissandre, le seul coup que tu peux donner c’est un à nos estomacs. Ou à nos nerfs si tu refais brûler un repas.
— C’est- C’était un accident voyons, depuis, je me suis sacrément améliorée ! Je suis allée à la bibliothèque, j’ai étudié la théorie, j’ai appris qu’il fallait couper les saucisses avant de les faire cuire, que le tiramisu d’aubergine était une hérésie -quel dommage- et…
Alors qu’elle parlait, la cuisinière la saisit par le col et, de sa force monstrueuse, la traîna jusqu’à l’extérieur. Avant de lui claquer la porte au nez, elle prit la peine de lui lâcher un brutal « Mais merci pour les sacs, à plus tard ! ».
Dépitée mais peu surprise, la jeune femme aux cheveux bordeaux haussa les épaules et lança un regard déconfit au chien qui, lui, battait joyeusement l’air de sa queue pleine de poussière.
— Ce monde ne sait pas ce qu’il rate, mon pauvre. Au moins, toi tu me comprends.
Ce à quoi il aboya. Mélissandre décida de le prendre pour un « oui ».
Voyant qu’elle n’avait plus rien à faire avant le repas, elle choisit de regagner sa chambre. Dans les escaliers, elle croisa deux jeunes domestiques aux oreilles pointues, qui portaient des seaux d’eau savonneuse remplis à ras bord. La plus âgée, une elfe brune à peine plus petite que Mélissandre, la salua maladroitement -manquant de vider le contenu du seau sur ses pieds dans cette périlleuse manœuvre-.
— Alors Mel’, ça s’est bien passé dehors ?
— Aucun souci oui ! Il fait plutôt beau aujourd’hui, et plus chaud dans la vallée qu’ici dans les hauteurs. J’ai parlé un peu avec Eriz, il avait l’air en forme !
— Ça fait plaisir à entendre ! Au fait, ce soir… Tu viendras ?
— Bien sûr ! En tout cas, si personne ne me demande de venir réviser un truc à pas d’heure sans raison. Et si Sigrid ne me choppe pas.
— Super ! Je préviendrai les autres !
— Chut, le crie pas sur tous les toits, sinon c’est fichu d’avance.
Ravie, l’elfe acquiesça vivement et, rappelée à l’ordre par son adorable camarade haut comme trois pommes, fit un signe à Mélissandre avant de s’éloigner. En les regardant descendre, Mélissandre leur murmura.
— Ah d’ailleurs, Silva, Eperalion, bon courage pour nettoyer le hall après les entraînements de l’aprem. On fera de la boxe, un max de sable partout !
Les deux elfes se retournèrent et lui répondirent par une simple grimace, avant qu’une de leurs supérieures ne les appelle, les faisant paniquer et dévaler les marches à toute allure.
Enfin au calme dans sa chambre, Mélissandre se débarrassa de sa cape, libérant sa queue de dragon, qui se sentait bien à l’étroit dessous. En s’étirant de tout son long, la jeune femme se rapprocha de la fenêtre, laissant par mégarde ses cornes lisses et pointues se prendre dans les poutres du toit surbaissées. Massant les pointes endolories, elle tira une chaise jusqu’à la seule fenêtre, d’où elle pouvait admirer toute l’étendue du paysage, et s’y installa.
Le royaume d’Ignis, là où elle vivait depuis toujours, recouvrait tout l’horizon. Depuis les flancs du volcan sur lequel était bâti le quartier général, on voyait une infinie forêt de pins, agités au gré du vent comme les vagues d’un océan verdoyant. À l’est, un immense lac brumeux s’étendait à travers toute la vallée, reflétant le ciel et ses secrets. En contre-bas, on pouvait distinguer le toit du village, qui ignorait tout de leur existence. Mélissandre et ses camarades allaient y chercher régulièrement vivres et ressources en tous genres, protégés par leur fausse identité, gardant ainsi leur lieu de vie secret aux yeux du reste du monde. C’était là leur ticket de sortie, à eux apprentis, pour avoir le droit de visiter quelques instants les alentours de la forteresse.
Heureusement, personne ne souhaitait mettre cette paisible vie en danger. Ici, tout le monde avait été choisi et recueilli, pour les plus diverses raisons. Un bref regard à un dessin encadré sur son buffet, illustrant ses parents, lui serra légèrement le cœur. Sa famille à elle lui avait été arrachée, il y a quelques années de cela, emprisonnée par les soldats d’un autre royaume nommé Gaisma. La cheffe des apprentis, Maître Sigrid, l’avait alors recueillie et amenée entre ces murs protecteurs. Depuis, elle y suivait un entraînement sans relâche, rêvant du jour où ils iraient donner une bonne leçon à ces bourgeois de Gaisma et libérer ses parents.
— Enfin, c’est pas demain la veille. J’espère au moins qu’ils vont bien.
Fouillant dans un tiroir, elle y dénicha un petit gâteau enveloppé dans un carré de tissu, que Silva lui avait amené la veille au soir. Il ne ressemblait que très peu à ce qu’il devait être, mais le goût et l’attention étaient bien présents, et c’était là le plus important. Remplissant le creux dans son estomac laissé par l’effort et malgré le repas à venir, elle dégusta tranquillement le cadeau de son amie, les yeux rivés sur le bleu du ciel.
— Allez, je vais faire une p’tite sieste. Je l’ai bien mérité. Et puis cet après-midi risque d’être des plus épuisants.
À ces mots, elle allongea ses bras sur le rebord de la fenêtre, un bloc de pierre volcanique chauffé par le soleil. Elle ferma les yeux et se laissa emporter dans un précieux sommeil réparateur, doucement bercée par le vent du Nord.
Quelques heures plus tard, une cloche résonna dans le bâtiment, annonçant l’heure du repas. Réveillée en sursaut, Mélissandre faillit tomber de sa chaise, se raccrochant in extremis au portant de son lit. En reprenant son souffle, elle rattacha ses cheveux rebelles en une queue de cheval haute, enfila sa tenue d’entraînement et se hâta dans l’escalier, dévalant les marches quatre à quatre.
Dans la cantine, il ne restait plus beaucoup de place, si bien qu’elle ne trouva pas mieux qu’un coin de table à l’ombre, où il faisait un peu trop froid. Les domestiques, des êtres également venus des quatre coins du monde, ne tardèrent pas à déposer devant la foule d’étudiants affamés une multitude de plats, bols de sauce tomate et tranches de pain frais. Sans attendre qui que ce soit, Mélissandre saisit sa fourchette et la planta dans un épais morceau de bœuf, saignant à souhait. Il ne passa que quelques instants dans son assiette et fut dévoré aussi vite qu’elle ne s’en était emparée. Les drakenis, ces êtres mi-humains mi-dragons étaient tout spécialement connus -et redoutés- pour leur appétit vorace. Dans certaines régions lointaines, en inviter un à sa table portait malheur et provoquait la ruine, disait-on.
Coudes sur la table, croquant à pleines dents dans tout ce qu’on lui amenait, Mélissandre n’entendit pas son ami Eperalion passer tout près d’elle et murmurer.
— Mel’ ? Eh, Mel’ ?
— Hm ?
Surprise, l’interpellée tourna discrètement la tête, les bajoues rondes de mie et les lèvres couvertes de sauce, une allure de clown qui fit doucement rire le jeune garçon
— On te garde du pain pour ce soir ?
— Oh, moui, bonne idée. Si y a des restes de sauce, hésitez pas non plus, on partagera.
Le jeune elfe acquiesça et fila en cuisine ramener la pile de plats vides qu’il portait. D’ici, Mélissandre parvenait à entendre la voix grave et bougonne de la cuisinière qui l’avait mise dehors. Décidément, son curieux caractère n’épargnait personne.
Leur repas englouti, les apprentis prirent quelques minutes pour digérer et bavarder, avant de sortir au grand air, où les attendaient leurs exercices quotidiens. Suivant le mouvement, Mélissandre passa le nez dehors, immédiatement accueillie par une grosse boule de poil aboyante.
— Eh, t’es spécialement en forme aujourd’hui, toi. Quelqu’un t’a donné des os de titan au petit-déjeuner ou quoi ?
Le chien se mit à tourner autour d’elle, agitant sa grosse tête touffue que la jeune femme prit entre ses mains et caressa avec force.
À l’appel de ses camarades, Mélissandre gagna au petit trot le terrain de sable et s’adossa à une barrière de piquets, devant lesquels étaient entassés divers poids et bandages. Près d’elle, une drôle de bande d’amis, deux drakenirs, un elfe et une sylphe lui indiquèrent de prendre son matériel et à cela, la fille du groupe ajouta une grande nouvelle.
— Mel’, je suis sûre que tu donnerais tout pour perdre 10 ans aujourd’hui.
— Pourquoi ça ?
— C’est Omasté qui fait l’entraînement des p’tits. Elle est revenue de sa mission hier soir.
En entendant ce nom, la drakenir aux cheveux bordeaux sentit ses joues et la pointe de ses oreilles s’empourprer. Faute de pouvoir le nier, elle haussa les épaules, paumes levées vers les cieux.
— Bon bah écoute, j’ai un quart d’heure pour trouver une potion de jouvence. Quelle affaire, quelle affaire !
L’autre fille se mit à rire et, gênée, Mélissandre passa une main dans sa nuque. Au même instant, un des garçons du groupe laissa échapper un rictus et donna un bref coup de tête dans la direction du bâtiment des chefs.
— Quand on parle du loup…
Perdant toute notion de discrétion, la drakenir fit un demi-tour sur elle-même et, fascinée, contempla la démarche souple et agile de la belle et puissante femme qui s’avançait dans leur direction. De grandes jambes fines et musclées à la fois, une prestance divine, de longs cheveux d’un bleu océan, une queue touffue et des oreilles de loup, Mélissandre sentit son cœur battre la chamade et elle se mordilla la lèvre pour contenir sa joie.
Tout près d’eux, un tout jeune apprenti la pointa du doigt, se demandant qui était la femme que ses aînés regardaient avec tant d’insistance. La fille du groupe lui répondit.
— Elle s’appelle Omasté. C’est la plus ancienne élève de Sigrid, ou presque. Mesure ta chance gamin, elle sera ta prof aujourd’hui. Dis-toi qu’on voudrait tous être à ta place.
— Oh que oui...
— … Et surtout Mel’.
Entendre son prénom fit aussitôt sortir Mélissandre de sa rêverie et acheva de rosir ses joues. Tentant de garder bonne allure, elle plaqua ses mains contre son visage chaud, prit une profonde inspiration et leva les yeux au ciel. Il serait de bon goût de ne pas se laisser déstabiliser si facilement, si elle voulait faire bonne impression.
Derrière eux, une personne claqua des mains, les invitant à s’avancer. Plus grande et âgée que leur idole, cette enseignante vêtue de sombre, Sigrid en personne, ordonna à ses apprentis de s’asseoir autour d’elle. Sans un mot, obéissants, tous se massèrent aux pieds de la démone, dont le regard noir en fit trembler plus d’un.
— Bien. Le cours d’aujourd’hui portera à nouveau sur le combat au corps à corps. Les armes se brisent et s’épuisent. Votre magie pourrait ne vous être d’aucun secours. En revanche, tant que vous aurez la rage de vivre, vos poings resteront une valeur sûre. Aussi, vous commencerez par vous échauffer correctement. Vos corps au repos sont fragiles et froids. Et je ne tolérerai aucune blessure aujourd’hui.
Des murmures interrogatifs parcoururent l’assemblée, que Sigrid fit taire d’un simple claquement de doigts.
— Courez, sur la périphérie de la cour, pendant 15 minutes. Commencez doucement puis accélérez, jusqu’à vous stabiliser à une vitesse constante. Pause de 20 secondes dans 5 puis 10 minutes. Si l’un d’entre vous s’arrête, considérez que vous n’aurez plus que 10 secondes de pause. Au travail.
Aussitôt, Mélissandre bondit sur ses pieds et partit à petite allure, imitée par ses camarades. Cependant, elle, comme les autres drakenirs, se retrouvèrent bien vite à la traîne, leur lourde queue de reptile laissée comme une masse derrière eux. Sentant sans le voir le regard implacable de leur maître, sans même la voir, ils frissonnèrent et, ensemble, firent de leur mieux pour accélérer le pas.
Après une bonne heure passée à s’échauffer, les apprentis de Sigrid se bandèrent mains et poignets avant de se répartir en petits groupes. Une partie s’éloigna pour soulever quelques poids, tandis que d’autres, dont Mélissandre, se positionnèrent autour d’une arène improvisée, pour ce qu’ils appelaient, contre l’approbation de leur maître, de la « boxe ».
— Mélissandre, Russ, venez.
À l’appel de Sigrid, la drakenir et une hybride-crocodile, toutes deux de corpulence équivalente, s’avancèrent sur le terrain. Débarrassées de leurs couches de vêtements superflues, les deux combattantes firent rouler leurs muscles, tentant d’impressionner leur adversaire. Leur maître reprit la parole.
— Vous n’aurez que quelques minutes pour vous affronter. Privilégiez les feintes et rappelez-vous de la théorie que vous deviez avoir travaillé pour le début de cette semaine. Dans une véritable situation de combat, votre ennemi ne vous laisserait pas le temps de réfléchir. Vous auriez à agir le plus vite possible pour ne pas risquer de vous épuiser. Faire durer un combat, c’est prendre le risque de le perdre. Allez-y, combattez.
Les deux adversaires se mirent aussitôt à sautiller sur place, feignant des attaques, jusqu’au moment où l’hybride-crocodile fondit sur sa rivale. Esquivant son poing, la drakenir passa derrière elle et lui asséna un premier coup de pied dans le dos. Titubante, la fille aux dents acérées grogna et fit volte-face, ripostant d’un grand coup de genou à la cuisse. Pivotant sur elle-même, Mel’ esquiva encore le coup, trop lent, et mit une petite distance entre elles, le temps d’écarter une de ses mèches de cheveux loin de ses yeux verts.
La foule l’acclama fort, transformant l’assurance de Russ en agacement certain. Aussitôt, cette dernière enchaîna dans un cri une série de coups contre la demi-dragonne, qui contra de ses avant-bras avant de lui asséner un coup de genou dans le ventre. Le souffle court, l’hybride-crocodile grimaça et grogna.
— Coriace. Mais j’ai pas encore joué toutes mes cartes, tu vas voir.
— Discute pas Russ, montre-moi plutôt ce que tu as dans le ventre !
Réalisant qu’elle aurait mieux fait de se taire et que le risque de se faire mordre le bras n’était plus du tout nul, Mélissandre se reconcentra. Elle fixa le regard de son ennemie et analysa l’ensemble de sa posture, pour anticiper son mouvement et savoir où elle comptait attaquer au prochain coup. La tête ! Prévoyant un crochet du droit, la drakenir protégea immédiatement son visage. Mais soudain, une douleur fulgurante, puis une seconde, irradièrent dans sa hanche. La jeune femme tomba à genoux.
Sigrid claqua à nouveau des mains, mettant fin au combat. Douloureusement, Mélissandre se remit sur ses pieds, espérant une aide de la part de Russ qui, satisfaite mais vexée, ne lui offrit pas.
— C’était un excellent exemple d’une grossière erreur. Il est vain de faire confiance à un ennemi. Suivre son regard, c’est accorder du crédit à une information qui nous est donnée. Contre des adversaires faibles, cette technique peut fonctionner. Mais ceux que vous aurez à affronter dans votre vie au sein de l’Ordre auront bien plus d’expérience que vous ne pourrez l’imaginer. Russ a utilisé une feinte bien amorcée, en laissant son ennemie la sous-estimer préalablement, et Mélissandre s’y est lamentablement engouffrée. Bien. Apprenez de vos erreurs toutes les deux. Aux suivants.
Dépitée par sa performance, Mélissandre alla se déshydrater à la fontaine, souhaitant se changer les idées. Pour une fois, elle espérait qu’Omasté l’ait tout à fait ignoré -ce qui était, de toute façon, probablement le cas-. Tandis qu’elle éclaboussait son visage d’eau fraîche, Russ la rejoignit.
— Bien contente que Sigrid t’ait remise à ta place, pour une fois.
— J’ai blessé ton ego à ce point ?
— Pas spécialement. Mais y en a que pour toi dans ce camp. Alors c’est plaisant de te voir tomber de ton piédestal.
Sans cacher sa surprise, la drakenir essuya son visage du revers de sa manche et invita l’hybride-crocodile à boire avec elle, avant de lui répondre.
— Pourquoi tu ne te trouves pas un groupe d’amis ?
— Pourquoi es-tu si populaire sans en avoir ?
— Je ne suis pas sûre qu’on puisse dire que j’ai ce genre de place. J’ai juste du mal à me fixer avec d’autres gens. Je préfère vagabonder et parler à tout le monde.
— Au moins, toi, les gens ne te fuient pas quand tu t’approches.
Entendant l’aveu de sa camarade, la drakenir lui tendit une main amicale, que Russ refusa.
— Arrête de vouloir jouer les héroïnes bienveillantes. Au fond, tu es animée par les mêmes sentiments qui nous ont tous conduit ici. Haine, ambition et désir de vengeance.
Laissant derrière elle une Mélissandre muette, l’hybride tourna les talons et retourna auprès de la foule des autres apprentis. Un pic au cœur fit baisser les yeux de la drakenir vers cette main que Russ avait repoussée, qu’elle ferma en un poing.
Le soleil se couchait quand, après la fin de la séance du jour, Mélissandre sortit d’une longue douche bien méritée. Elle passa brièvement par la cantine, où elle mangea aux côtés d’un groupe au hasard, croisé sur le chemin, avant de monter dans sa chambre. Une fois arrivée, elle ferma soigneusement la porte derrière elle, attrapa sa cape et s’enveloppa dedans, capuchon sur le nez. La drakenir s’approcha de la fenêtre, illuminée par les rayons orangés de la journée qui touchait à son terme. Elle ouvrit en grand les battants et se hissa sur le toit, aidée par son corps lourd mais souple pour garder l’équilibre.
À pas mesurés, elle traversa toute une partie du toit jusqu’à atteindre une autre aile du bâtiment où l’attendait une autre fenêtre ouverte. D’ici, Mélissandre voyait déjà Silva, accoudée au rebord, qui lui faisait signe.
Dès qu’elle fut arrivée, la drakenir s’engouffra à l’intérieur de cette nouvelle pièce, simplement éclairée par quelques bougies. Elle y trouva Silva, Eperalion, mais également deux dizaines de domestiques de tous âges étaient assis, sourire aux lèvres, ravis de voir entrer leur amie. Sur une table au fond, des morceaux de pain dépassaient d’un sac en toile ouvert et quelques bols pleins de sauce tomate avaient été déposés ça et là, non loin. Les voyant, Mélissandre murmura.
— Oh, parfait ! Bien joué les gars, on va se régaler ce soir, c’est moi qui vous le dit !
Quelques murmures enjoués parcoururent l’assemblée et aussitôt, on distribua des tartines à tout le monde. La jeune femme prit la sienne et, bien entourée par Silva et Eperalion sur le seul lit de la salle, engloutit avec appétit son humble paiement. À sa droite, l’elfe brune se mit en boule, posa son menton sur ses bras et leva des yeux pétillants en direction de sa camarade.
— Alors Mel’, tu nous racontes quoi ce soir ?
— À vous de me le dire ! J’en ai plein en réserve. Les légendes sur Sigrid, la fois où Omasté aurait tué une hydre à 20 têtes juste avec ses poings et les yeux bandés…
L’interrompant, Eperalion pointa du doigt une petite nouvelle, encore plus petite et jeune que lui.
— Elle est arrivée il y a deux semaines, elle vient d’un orphelinat du nord d’Ignis. Elle voulait que tu lui racontes ce que tu sais sur l’Ordre mais n’ose pas le dire.
À ces mots, la concernée se recroquevillât sur elle-même et enfouit sa tête sous ses vêtements usés. Dans un élan de tendresse, Mélissandre se leva de son trône et avança jusqu’à la petite qu’elle prit dans ses bras, avant de se rasseoir et de la poser sur ses genoux.
— Comment tu t’appelles jeune guerrière ?
— Lan-Langu.
— Eh bien Langu, moi je m’appelle Mélissandre. Heureuse de te rencontrer ! N’aie pas peur, je ne vais pas te manger. Que veux-tu savoir de l’Ordre ?
— Ce-Ce que c’est… On-On n’a rien dit à… À Langu…
D’un geste maternel, Mélissandre ébouriffa les cheveux de la fillette. Un clin d’œil à Eperalion suffit pour que ce dernier attrape son luth, presque trop grand pour lui, et se mit aussitôt à jouer un air simple et tranquille, envoûtant, sur lequel la conteuse vint poser ses mots.
— Cette histoire prend ses sources dans les profondeurs d’un sombre passé. Jadis, les dieux foulaient, comme nous, le sol fertile d’Utophia. Mais un jour, ignorant la souffrance des peuples sous leur protection, ils entrèrent dans une guerre féroce, détruisant tout sur leur passage. Les océans furent asséchés, les forêts devinrent des brasiers et tout ce que nous connaissions alors partit en fumée. Pour survivre, tous les peuples, ayant alors acquis la magie, protégèrent le continent. Quant aux dieux, ils furent coupés de nos vies, enfermés dans la Porte des Temps. Mais le Mal n’était pas détruit. Un légendaire drakenir, Quorem, le savait. Aux alentours de l’an 1650, il fonda l’Ordre de Quorem, groupe dissident et apolitique, ayant pour seul objectif de se préparer à la fin du monde, pour détruire les dieux définitivement quand l’heure de l’ouverture de la Porte des Temps serait venue.
Fascinée, Langu regardait Mélissandre réciter la création de leur clan, sans un mot. Plus personne ne mangeait ni ne buvait, c’était à peine si les uns et les autres ne retenaient pas également leur respiration, de peur de manquer, ne serait-ce qu’un mot, de la jeune femme.
— Notre chef, Mekiem, est le cinquième chef de l’Ordre, qui a connu bien des sommeils et renaissances depuis sa fondation. À ses côtés, Sigrid, notre maître, forme les apprentis, les enfants de l’Ordre, pour plus tard partir affronter les dieux. Le dernier membre du trio des chefs se nomme Howshen. Il n’a que quelques apprentis et personne ne le voit jamais. Nous œuvrons à travers tout Utophia pour récolter parchemins, pierres de pouvoir et nouveaux alliés, dans le plus grand secret, rêvant du jour où nos efforts seront récompensés.
— … P-Pourquoi secret ?
Le regard de Mélissandre s’assombrit et sembla se perdre tout à fait en regardant dehors, au loin, dans l’obscurité maintenant bien installée.
— Le monde, au-delà de nos frontières, n’est pas bienveillant. Aux portes d’Ignis, les humains de la région Gaisma nous menacent et enferme nos soldats. Les dirigeants ne comprennent pas nos motivations, refusent de les comprendre, voire décident de nous mettre des bâtons dans les roues à tout prix. Nous ne pouvons faire confiance qu’à nous-mêmes, c’est pourquoi nous agissons dans l’ombre. Mais ne t’en fais pas. Un jour, Utophia nous remerciera pour nos actions.
Un sourire aux lèvres, Mélissandre leva un poing vers le ciel.
— Longue vie à l’Ordre !
Tous les poings se levèrent aussitôt, alors qu’une vive émotion faisait battre les cœurs à l’unisson.
— Longue vie à l’Ordre !
Au même moment, on entendit une marche d’escalier grincer, probablement sous le pas d’une de ces gouvernantes qui n’aimaient pas voire les domestiques « perdre leur temps » et « baisser leur niveau d’efficacité ». Alerte, chacun se leva et fila par une porte dérobée, tandis que Mélissandre se précipitait sur le toit, enjambant la fenêtre. Juste avant qu’elle ne parte, la petite Langu attrapa un pan de sa cape et leva des yeux brillants en direction de la drakenir, qui se tourna dans sa direction.
— M-Merci. Et… Bon courage contre les dieux.
Amusée, Mélissandre la gratifia d’un baiser sur le front avant de s’en aller, comme une voleuse, emportant le reste de ses histoires avec elle.
De retour dans sa chambre, elle se jeta sur son lit, la tête pleine de rêves. Un jour, oui, Utophia comprendrait. Mais dans l’attente de ce jour, il leur faudrait affronter mille et un dangers. Et qu’importe quand, demain, dans un mois, dans un an, même dans un siècle, l’Ordre sera là pour protéger ce monde fragile qu’ils aimaient tant. C’était une promesse, un héritable légendaire que Mélissandre chérissait plus que tout et s’était jurée d’honorer, quel qu’en soit le prix à payer.