L'étrange malédiction de Lord Soberness

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Résumé

Un vieux Lord revient sur une expérience troublante de sa jeunesse, alors qu'il exerçait comme Inquisiteur sous le très rigoriste régime de L'Exacte Mesure.

Genre :
Scifi/Romance
Auteur :
Marine_Anne
Statut :
Terminé
Chapitres :
1
Rating
n/a
Classification par âge :
16+

Nouvelle - One shot

— À l’époque qui m’a vu naître, commença lord Soberness, la terraformation du sol n’était que vaine chimère. Nous avions les nuages et, sous eux, le brasier infernal de Vénus. Nos procédés d’augmentation des capacités humaines ne suffisaient pas à adoucir nos conditions de survie. Certes, les matières premières utiles au développement de nos colonies abondaient, mais les denrées nécessaires au soutien de nos corps faisaient cruellement défaut. Tout tournait en circuit fermé, chaque erreur se révélait fatale. À ces difficultés s’ajoutait la précarité de nos stations lévitantes. Les accidents arrivaient, entraînant avec eux la perte de communautés entières. Nos puissants ordinateurs ne nous protégeaient pas des imprécisions humaines. Une seconde d’inattention ou un manque de clarté fugace nous condamnaient à sombrer dans la fournaise de Vénus.

Nous répondîmes à ce péril par l’établissement des lois de l’Exacte Mesure. Dans ma jeunesse, ces lois nous gouvernaient avec davantage de rigueur qu’aujourd’hui. Chaque instant de nos vies était épié, tout signe d’émotion traqué. Un sourire trop prononcé, un sanglot de douleur ou un geste d’animosité pouvaient conduire à une arrestation pour vice ou égarement. L’adoration était également prohibée et ceux qui s’en rendaient coupables périssaient, précipités à la surface de Vénus. Les femmes — les malheureuses — souffraient davantage que leurs frères. L’Exacte Mesure leur prêtait de nombreuses tares propres à rompre la fragile tempérance nécessaire à notre survie. Quant à l’amour — hélas —, nous en avions oublié sa nature et nous nous en défiions autant que de sa cruelle planète tutélaire.

En bon sujet de notre station, j’adhérais à ces principes. Je croyais que le seul amour véritable était celui qu’un être modéré et responsable portait à sa communauté. Tout le reste… vanités de Terriens ! Bien entendu, j’avais observé la sage union de mes parents. Je connaissais la possibilité d’une entente cordiale avec une femme. Je n’étais pas alors ce vieux tas de ferraille que vous avez encore la bonté de nommer « Homme », et j’avais plusieurs fois sacrifié un peu de ma rigueur à l’hygiène de mes sens. Cependant, je ne voyais en cette nécessité charnelle qu’un devoir pour maintenir l’équilibre de mes humeurs et, si mon cœur battait plus naturellement qu’aujourd’hui, aucun transport ne l’avait jamais animé.

Ma tempérance exemplaire me conduisit à rejoindre les rangs de l’Inquisition. Beaucoup de mythes circulent au sujet de cette institution. Ils sont tous faux, et je m’étonne de l’acharnement de certains à vouloir ressusciter cet ordre qui — Mesure Merci — a fini par être démantelé. Contrairement à ce que vous racontent vos livres d’Histoire, le Tribunal Inquisitorial ne s’occupait pas que des adorateurs. Nous jugions également les égarés et les viciés. Il est vrai, en revanche, que nous pourchassions avec férocité les adeptes des cultes terrestres primitifs. Ils portaient des noms variés, en fonction de leur obédience, mais nous avions pour usage de les regrouper sous le terme de « sorcier ». Ces êtres terrifiaient la population par leurs prétentions à se jouer aussi bien de la matière que des esprits. Or, nos esprits se devaient d’être clairs et notre matière stable, à défaut des stations lévitantes auxquelles nous confiions nos vies.

Au cours de ma jeune carrière d’inquisiteur, je n’avais jamais rencontré de tels coupables. Je savais que l’ordre consultait à l’occasion des repenties que l’on croisait parfois dans les couloirs du tribunal, mais ma connaissance de ce monde s’arrêtait là. Lucidity fut donc ma première sorcière.

Lucy avait été arrêtée suite aux alarmes de sa jeune voisine, une certaine Miss Manner. Le fiancé de cette dernière venait de rompre sa promesse de mariage. Miss Manner, une délicieuse enfant parée de toutes les vertus de l’Exacte Mesure, suspectait un acte de sorcellerie. Comment aurait-il pu en être autrement ? Ce mariage avait été décidé par l’infaillible Conseil des Unions Décentes. Miss Manner s’empressa de dénoncer sa voisine, qui avait eu le malheur de recevoir les futurs époux quelque temps avant la rupture. Les sergents chargés de l’enquête préliminaire découvrirent chez Lucy les preuves indéniables de son appartenance à un culte primitif et les aléas du sort voulurent qu’on me confiât le dossier.

Je rencontrai pour la première fois Lucy trois jours après son arrestation. Cela correspond à peu près à quatre de nos temps actuels d’activité. À l’époque, notre temporalité reproduisait artificiellement celle de la Terre et vous m’excuserez de conserver ces repères qui ont accompagné la majorité de ma longue vie.

Lucy se tenait prostrée dans un coin de sa cellule, n’offrant à mes regards que les boucles emmêlées et sales de sa longue chevelure. À l’énoncé de mon nom et de ma fonction, une convulsion traversa son corps. Elle avait dû entendre des récits sur nos méthodes d’interrogatoire. Pour ma part, je ne comptais pas user de ces pratiques. Il me semblait — il me semble toujours — que la cruauté est un manque de mesure qui, aussi sûrement que n’importe quel autre vice, trouble l’esprit de celui qui s’y adonne. Lucy ignorait bien évidemment mes dispositions. Je ne pus que regarder avec indulgence le témoignage de sa terreur. Il ne me parut pas incongru, les égarés que j’interrogeais habituellement réagissaient avec la même violence émotionnelle. J’avais appris à m’en accommoder. Je m’étonnai cependant qu’une créature appartenant à l’engeance redoutée des sorciers puisse se laisser aller à un désespoir si sincère. N’était-elle pas supposée me narguer, m’insulter ou me séduire ? On m’avait conseillé de me tenir éloigné d’elle, mais c’était elle qui semblait vouloir à tout prix éviter de me confronter. Elle restait figée dans son refus, comprimant davantage ses genoux contre sa poitrine à chaque fois que je tentais de l’interroger. Mes questions n’eurent que ses sanglots pour réponse. Devant un tel désarroi, quelque chose dans ma poitrine se fissura. J’avais déjà ressenti cette petite dépression du cœur que l’on nomme « compassion » et j’en connaissais les dangers. Je décidai de mettre fin à cet entretien.

En sortant de la cellule de Lucy, je demandai aux geôlières de la baigner et de veiller à ce qu’elle se nourrisse correctement. Ma requête fut accueillie par des regards méfiants. Pour éviter tout soupçon de complaisance, j’invoquai la pitié que ne manquerait pas de ressentir un humain raisonnable devant le spectacle d’une si grande misère. Une geôlière entendit mes arguments et m’assura qu’on m’obéirait.

Dans l’espoir de dissiper ma compassion, je passai le reste de la journée à étudier les pièces que les sergents m’avaient livrées. Avoir sous les yeux les preuves indéniables de la culpabilité de Lucy me rappellerait le danger qu’elle constituait pour notre station. La boite grise qui contenait ses affaires m’attendait dans mon bureau. Je n’y avais jusque-là pas touché, préférant, dans un premier temps, n’étudier que les rapports. Contrairement à mes collègues, je répugnais à me plonger dans l’intimité des prisonniers.

En soulevant le couvercle de la boite métallique, je fus saisi par une odeur forte de fleurs séchées mêlée à des effluves ambrés. Les sergents, dans leur négligence, avaient brisé un flacon de verre fumé contenant le parfum de Lucy.

Ses affaires se composaient essentiellement d’amulettes, de plantes et de tablettes électroniques. Il y avait également deux ou trois livres ésotériques et des jeux de divination en provenance de la Terre. Au milieu de ce fatras, je découvris son journal. Du parfum avait coulé dessus. Je le feuilletai rapidement pour vérifier qu’aucune page n’avait été sérieusement endommagée et dans mon mouvement, j’en fis s’échapper une feuille volante qui s’échoua sur le sol, dévoilant le portrait de Lucy. Je le ramassai et passai un certain temps à le contempler, ensorcelé par l’harmonie des courbes qui dessinaient la délicatesse de son visage. Je ne parvenais pas à quitter des yeux l’arc rebondi des lèvres ni l’audace des boucles qui taquinaient la naissance à peine évoquée de la poitrine. Quelque chose de doux coulait dans mes veines, mon cœur se serrait, mais je n’en éprouvais aucune douleur. Le monde semblait disparaître, je ne sentais plus le temps ni le lieu dans lequel j’évoluais. Ma réalité se limitait à la vision de ce visage merveilleux. Je ne comprenais pas l’origine de ces sensations et je ne cherchais pas à les combattre, tant elles me procuraient de confort et de bien-être. Soudain, je relevai la tête. Engourdi dans ma contemplation, je crus que quelqu’un était entré dans la pièce, que Lucy était venue me rejoindre. Les effluves de son parfum continuaient de s’infuser dans mon bureau, ses affaires m’entouraient, je me sentais chez elle et il me parut évident qu’elle ne pouvait être qu’à mes côtés, invoquée par mes rêveries.

J’ignore combien de temps je restai dans cette stupeur. J’y avais plongé sans m’en rendre compte et je n’en sortis que grâce aux exclamations d’un employé d’entretien qui me demandait si j’allais bientôt libérer mon bureau pour qu’il procède à son nettoyage. Tous mes collègues étaient déjà partis. Je tentai d’afficher une mine sérieuse et prétendit une réflexion intense. L’employé n’eut pas l’air convaincu et je vis, au frémissement de ses narines, que le parfum de Lucy, saturant à présent toute la pièce, l’incommodait. J’avisai l’homme de l’incident qui avait permis à cette odeur indécente de se répandre dans mon bureau et lui demandai d’arranger la situation pour le lendemain. Je l’entendis marmonner quelque chose au sujet du temps que j’avais passé dans cette exhalaison malfaisante. Je ne lui répondis que par un vague hochement de tête. Pour tout vous avouer, j’avais fini par apprécier ce parfum.

J’attendis qu’il récupère son chariot devant ma porte pour ranger, par un élan de pudeur, le journal de Lucy dans l’un de mes tiroirs et en profitai pour plier son portrait qui trouva sa place dans la poche intérieure de mon uniforme. Pour excuser cette faute auprès de ma conscience, je me persuadai que je devais continuer de l’étudier pour en comprendre les enchantements. Car oui, l’état dans lequel je m’étais retrouvé ne pouvait être dû qu’à un charme, et comme il ne m’avait pas causé de mal, je le jugeai mineur ou, du moins, pas de nature à pouvoir me nuire. Convaincu que ma mesure viendrait à bout de cette épreuve plus inhabituelle que dangereuse, je décidai de ne pas informer mon confesseur des sensations qui m’avaient envahi et je rentrai directement chez moi où je passai ma soirée dans la contemplation du portrait de Lucy.

Dès que les premières heures du jour furent sonnées, épuisé par des songes étranges qui avaient assailli mon sommeil, je me rendis au tribunal. J’avais préparé des excuses raisonnables pour justifier ma mauvaise mine. Après tout, un être mesuré pouvait aussi avoir des moments de faiblesse, surtout s’il se savait confronté pour la première fois à une créature réputée maléfique. On ne me questionna pas sur mon allure, je crois même que, ce jour-là, je ne fus l’objet d’aucun regard suspect. Je tentai de maîtriser mon impatience de retourner voir Lucy et j’attendis une heure assez avancée dans la matinée pour me diriger vers les geôles.

Lucy m’attendait, sagement assise sur sa couchette. Les geôlières avaient appliqué mes consignes et elle m’apparut moins misérable que la veille. À mon entrée, la jeune femme se leva et s’approcha pour me remercier. Elle avait compris, à travers les propos de ses cerbères, qu’elle me devait la soudaine amélioration de ses conditions de détention. Alors qu’elle me témoignait sa gratitude, elle fut prise d’un étourdissement. La voyant chanceler, j’avançai mon bras pour la retenir. Lucy y appuya sa main froide et sa chevelure frôla le bas de mon visage. Malgré moi, je humais la senteur de ses boucles dans l’espoir d’y retrouver son parfum ambré, mais ses cheveux récemment lavés ne me renvoyèrent qu’une odeur fade de savon. Ma déception me rappela à mon devoir : je ne devais pas la toucher ! Je m’assurai de sa stabilité et dégageai mon bras de son emprise délicate. Je lui enjoignis de retourner s’asseoir sur sa couchette et l’observai s’y installer, quelque peu distrait par l’empreinte gelée que sa menotte maladive avait laissée sur mon bras.

Une fois assise, Lucy reprit la parole pour justifier son comportement de la veille. Elle avait manqué de courage. À présent, elle se sentait prête à affronter son sort. Il n’y avait ni morgue ni orgueil dans ses paroles, seulement une grande paix. Si la veille j’avais cru à un charme, ce jour-là, tout soupçon m’avait quitté. Je pensais que ce que j’avais ressenti était l’expression naturelle d’un sentiment que procure la rencontre avec un être d’une grande noblesse. Ainsi me paraissait Lucy grâce à son calme retrouvé devant une mort certaine. Une mort dont la perspective commençait à m’ennuyer.

Je lui posai des questions maladroites et peu pertinentes auxquelles elle répondit avec assurance et honnêteté. Je compris qu’elle avait rencontré Miss Manner et son fiancé pour les aider à dépasser une difficulté d’entente. C’était son métier, elle écoutait les malheurs des gens et tentait de leur proposer des solutions. Il existait une tolérance dans les lois de l’Exacte Mesure pour ce genre d’activité. En revanche, les livres qu’on avait retrouvés chez elle la condamnaient. Lucy avoua son appartenance à un culte primitif, mais nia avoir lancé un sort à l’encontre du fiancé de Miss Manner. Selon elle, la rupture n’était due qu’au courage qu’avait eu le jeune homme d’assumer ses inclinations. Elle me servit également un petit discours bien ficelé sur les erreurs du Conseil des Unions Décentes. Moi, je buvais ses paroles, enchanté par les accents gracieux de sa voix. Je m’amusais à retrouver sur son visage les lignes délicates qui constituaient son portrait. C’était bien les mêmes petites lèvres ourlées, mais le sourire en avait été effacé ; la même courbe du regard, mais l’éclat avait disparu. Pourtant, derrière les cernes et le creusement de ses joues, je devinais les attraits de celle qu’elle avait été, avant que le sort ne s’abatte sur elle de façon si cruelle. Rapidement, je parvins à me convaincre qu’elle était innocente… certes, elle avait un penchant pour les cultes primitifs, mais si elle n’avait lancé aucun maléfice, je pouvais tenter de lui obtenir le statut de repentie.

Il ne me fut pas aisé de mettre fin à notre entrevue, tant j’appréciais ce moment passé à ses côtés. Je dus cependant m’y résoudre, un interrogatoire trop long n’aurait pas manqué d’alerter mes collègues ou mes supérieurs. J’avertis Lucy que j’aurais besoin de plus amples éléments et que je ne serai pas en mesure de rendre rapidement un verdict. Mes propos la chagrinèrent. Comme elle me l’avait annoncé au début de notre entretien, elle s’était préparée à mourir et espérait éviter les angoisses de l’attente. Ses paroles résonnèrent étrangement à l’intérieur de mon être : je ne voulais pas qu’elle meure.

Le reste de ma journée fut consacré à des recherches sur la procédure de rédemption. La loi était claire à ce sujet, il me fallait avant toute chose apporter la preuve formelle qu’aucun sort n’avait été lancé, puis obtenir de ma petite sorcière un acte de rédemption. Le texte ne précisait pas la nature de cet acte. Je partis donc à la recherche d’archives afin d’étudier ce qui était le plus couramment admis. Peu de cas de rédemption avaient été enregistrés au cours de la longue histoire de l’Inquisition et, d’après ce que je lisais, tous avaient été des combats de longue haleine. Je m’attaquais à une procédure pénible. Que n’aurais-je pas fait pour permettre à Lucy de vivre ? Il m’apparut rapidement qu’une repentie serait plus à même de m’apporter des informations. Je décidai d’en rencontrer une, en dehors de mes horaires de travail, pour plus de discrétion. Je retrouvai également les coordonnées du fiancé de Miss Manner afin qu’il m’aide à établir qu’aucun sort n’avait été lancé.

Pour éviter les soupçons, je respectai ce soir-là les horaires de fin du travail et rentrai chez moi, où je pus m’adonner, dans la discrétion de mon lit, à toutes les rêveries qui occupaient mon esprit.

Le lendemain, mon confesseur m’attendait dans mon bureau. Il me reprocha mon manque d’assiduité à le consulter, me rappelant les dangers de ma situation. Je m’attaquais à une sorcière, la première de toute ma carrière, ce n’était pas le moment de faiblir. Il m’invitait à lui faire part de toutes mes impressions avec la plus grande des régularités, afin d’éviter que les feintises de la créature ne viennent polluer ma mesure. Pendant tout son discours, je tentai de masquer mon étonnement et d’afficher la mine la plus neutre possible. J’étais encore tout à mes rêves de Lucy, je m’étais souvenu toute la soirée de la marque froide de sa main sur mon bras, envoûté par les réminiscences de son parfum. Une partie de moi se sentait coupable, malgré les raisons que je tentais d’invoquer pour calmer les alarmes de ma conscience, et mon confesseur ne devait en aucun cas deviner le trouble qui m’agitait.

Je parvins à lui fournir des excuses acceptables et lui racontai avec concision les différents éléments de l’enquête. Je lui décrivis la sorcière en prenant soin d’éviter des mots porteurs d’émotions ou de valeurs. Pour l’assurer de ma sincérité, j’évoquai la possibilité de l’innocence de Lucy et mon hésitation à déclencher une procédure de rédemption. Mon confesseur leva les yeux au ciel, mais je ne lui laissai pas le temps de s’exprimer, invoquant immédiatement les principes de l’Exacte Mesure qui requéraient une justice parfaite et le respect de la vérité. Il n’eut pas d’autre choix que d’acquiescer. Pourtant, avant de me quitter, feignant — je le sais à présent — d’être convaincu, il me conseilla de me débarrasser au plus vite de cette affaire et me rappela que, si mon attachement aux lois de l’Exacte Mesure était louable, accoler à ces principes une idée de perfection pouvait s’avérer contradictoire. Je ne lui répondis que par un sourire poli. Lucy avait fait naître en moi une impulsion que je ne comprenais pas et si je l’acceptais grâce au bonheur que je ressentais chaque fois que je contemplais son portrait, une partie de mon esprit savait que quelque chose dysfonctionnait. Était-ce un sort, comme j’en avais eu la première intuition ? Je ne parvenais pas à y croire, sans doute par orgueil, plus certainement parce que je me sentais si bien ! Lucy… Ma Lucy emplissait, à la simple évocation de son nom, mes journées de lumière et mes soirées de réconfort. Le souvenir de son parfum me ramenait chez moi, pas dans cette habitation que j’occupais alors, ni chez mes parents… non, chez moi.

Les semaines qui suivirent furent dédiées à l’enquête. Je parvins à convaincre une repentie de me rencontrer secrètement. La jeune femme m’apporta peu d’informations. Je compris que la procédure, pour elle, avait été accélérée parce qu’elle avait dénoncé l’ensemble des membres de son coven. Lucy n’accepterait jamais une telle proposition. Je rencontrai également le fiancé de Miss Manner. Il me confirma à demi-mot ses penchants, mais refusa d’en témoigner officiellement. S’il se chagrinait du sort de ma pauvre Lucy, il ne pouvait se résoudre à se mettre lui-même en danger. Mon âme se déchira devant ce nouvel échec, mais je ne pouvais pas en vouloir au jeune homme et je me résolus de respecter sa sécurité. Je trouverais bien une autre astuce ou peut-être que Lucy finirait par accepter de dénoncer les siens. Après tout, personne n’était venu à son secours, personne n’avait osé prendre la parole pour la défendre, elle n’avait plus que moi.

Alors que je sombrais chaque jour un peu plus dans le désespoir, Lucy s’amusait de mes efforts. Elle n’y croyait pas — ou n’osait y croire. Je la voyais tous les jours, officiellement pour la tenir informée des avancées de mes démarches. En vérité, j’avais besoin de ces moments près d’elle. Il me fallait sa voix, sa présence douce et discrète, la pertinence de ses propos. Il me la fallait, elle. Lorsque j’arrivais, elle m’accueillait avec un grand sourire et immanquablement me demandait ce que j’avais trouvé de nouveau pour la sauver. Parfois, elle me rappelait qu’elle était toujours prête à mourir et me remerciait de lui offrir une fin de vie moins désagréable que ce qui lui était promis. À d’autres moments, elle me confiait sa fatigue de l’attente et me suppliait de rendre mon verdict. Elle ne me questionna qu’une fois sur la descente à la surface. Elle voulait savoir si elle souffrirait longtemps. Je n’en savais rien. J’avais vu des bouches se tordre lors des exécutions, mais à cause des parois de la cage vitrée qui précipitait les condamnés au sol, le son des cris ne nous atteignait jamais. Selon toute logique, les hurlements n’étaient dus qu’à la peur. J’avisai Lucy du seul élément qui était en ma connaissance : à la surface, les corps se vaporisaient en moins d’une seconde. Elle me sourit, se réjouissant de devenir un nuage et me fit promettre que je penserai à elle lorsque je daignerai abaisser mes yeux vers les nuées.

Je parvins à reculer le moment fatidique de plusieurs semaines. Malgré les conditions étranges de nos rencontres, ces instants furent les plus heureux de ma vie. Lucy vivait. Je ne remarquais plus les regards accusateurs des geôlières, je ne me souciais plus des pressions répétées de ma hiérarchie pour que je rende mon verdict et je finis même par négliger mes rendez-vous quotidiens avec mon confesseur. Tout à ma mission, j’en oubliais la prudence.

Un matin, on finit par me convoquer dans les bureaux du Grand Inquisiteur. Je ne pouvais plus reculer, il me fallait défendre ma position, défendre les intérêts de Lucy. Je ne disposais toujours d’aucune preuve tangible, mais j’avais les arguments. Je me persuadai que je parviendrais à convaincre mes opposants. Il ne pouvait en être autrement puisque c’était la vérité ! Lucy était innocente, elle n’avait jamais lancé de sort. En avait-elle seulement besoin ? Mes supérieurs ne la connaissaient pas, ils ne pouvaient pas comprendre et c’était à moi qu’incombait la tâche de leur ouvrir les yeux, pour ma Lucy, pour qu’elle survive et que plus jamais je n’aie à craindre de la perdre. En longeant les couloirs qui me menaient au bureau du Grand Inquisiteur, je me répétais tous les éléments en ma possession, je me conditionnais pour la victoire et c’est confiant que j’atteignis la porte qui me séparait de mes juges. Hélas, ma hardiesse s’effaça dès que je ressentis l’ambiance chargée de la pièce dans laquelle on m’invita à entrer.

Le Grand Inquisiteur siégeait au milieu d’une grande table, accompagné de mes supérieurs directs et de mon confesseur. Je remarquai que ce dernier tenait entre ces mains le journal de Lucy, ce carnet que j’avais pourtant caché dans mon bureau. Il y eut un long silence avant qu’on ne m’ordonnât de m’asseoir. Le Grand Inquisiteur exigea que je rende mon verdict immédiatement. Je tentai de bafouiller quelques mots sans y parvenir. Mon esprit, mon cœur, plus rien n’existait, mis à part la certitude profonde que tout serait vain. Mes juges affichaient une sévérité trop grande pour que le doute me soit permis. Devant mon incapacité à m’exprimer clairement, mon confesseur releva l’irrationalité de mon comportement. Les geôlières avaient parlé, l’homme d’entretien avait émis des doutes, la repentie avait avoué et lui-même pouvait témoigner de mon manque d’assiduité, malgré ses avertissements. Cela ne faisait plus aucun doute, j’étais victime d’un maléfice lancé par l’odieuse Lucidity. Je me récriai, Lucy n’avait jamais lancé de sort ! Lucy… On me reprocha de la nommer avec tant de familiarité. Pour moi, elle ne devait être que Lucidity, la sorcière, l’accusée, la coupable. On m’interrogea sur mes interactions avec elle, on chercha à savoir si elle m’avait touché, si j’avais été en contact avec une substance étrange ou un objet maléfique. Je niai tout, même l’histoire du parfum qu’on leur avait rapportée, surtout la pression de sa main sur mon bras, dont le souvenir me mordait en ce moment plus que jamais.

Comme mes juges n’obtenaient rien de moi, mon confesseur se résolut à brandir le journal. Il me demanda si je l’avais lu. J’avouai que non et commençai à m’en expliquer, mais je fus interrompu. On me le tendit ouvert à une page marquée et on m’ordonna d’en lire le contenu.

Dès les premières lignes, un serrement étrange étouffa mon cœur. Lucy, ma pauvre Lucy, quelques mois à peine avant notre rencontre, venait d’être abandonnée par un homme qu’elle prétendait aimer. Ce mot était un non-sens pour moi pourtant, il provoqua dans mon cœur une colère immense. Il y avait plus grave encore. Lucy confiait à son journal son désespoir : elle avait lancé un sortilège pour le retour de son bien-aimé, sortilège qui avait échoué. Il avait fallu qu’elle écrive cela… Je connaissais bien le fonctionnement de l’Inquisition, une seule faute suffisait. J’étais vaincu. Mes juges le comprirent et le Grand Inquisiteur me demanda si je niais toujours avoir été l’objet d’un maléfice. J’en voulais à Lucy de m’avoir menti sur l’existence de cet autre homme, je lui en voulais de l’attachement qu’elle lui portait et par-dessus tout, je lui en voulais d’avoir scellé son destin en avouant son acte magique. Alors qu’une impression indescriptible grandissait en moi, je m’entendis avouer à mes supérieurs le parfum et le contact que nous avions eu elle et moi. Je tus le portrait, j’avais trop honte.

Mon confesseur me déclara envoûté et le Grand Inquisiteur prononça la sentence. Lucy serait descendue à la surface. Je n’entendais plus véritablement leurs paroles, je ne cessais de penser au portrait de Lucy. Était-ce « lui » qui l’avait dessiné ? Avais-je confié mes rêves aux désirs d’un autre homme ? Je le haïssais, plus encore que Lucy. Peut-être mes supérieurs avaient-ils raison, j’avais été victime d’un sortilège.

On m’informa de ma mise à pied, le temps que je me remette de cette dommageable expérience. Mon confesseur m’assura que le sort serait levé dès la mort de la sorcière. Le dos vouté sur ma chaise, le regard perdu au sol, je m’accrochai à cet espoir. Tout serait bientôt fini, je reprendrais ma vie, mon poste, ma réputation. Je redeviendrais moi-même, cet être purement mesuré qui avait fait la fierté des siens.

J’ignore comment je parvins à rentrer chez moi. Les journées qui suivirent furent affreuses. Mon cœur se serrait à chaque instant, je ne parvenais plus à trouver le sommeil, les cauchemars hantaient mes rêves, Lucy ne cessait de m’apparaître. La douleur ne me quittait plus. Je n’osais regarder le portrait qui se mourrait dans la poche intérieure de mon uniforme. Je craignais trop de la voir, de deviner un autre homme dans la douceur de son regard. Pourquoi ne m’avait-elle rien dit ? Pourquoi m’avait-elle laissé croire ? Je tentai de trouver du réconfort dans la récitation des lois de l’Exacte Mesure. Malheureusement, ces principes auxquels j’avais adhéré me semblaient vains. J’attendais autant que je craignais le jour de ma délivrance. Lorsque mon confesseur m’annonça que la sorcière avait enfin péri, j’éclatai en sanglots. L’autre homme n’avait plus d’importance à mes yeux, je voulais que Lucy soit toujours en vie, même auprès d’un autre. Je ne fus pas loin d’être suspecté d’égarement. Mon confesseur m’obtint une indulgence, suite à ce que j’avais vécu, et tenta de me rassurer sur la fin prochaine de mes tourments.

Les jours passèrent et la souffrance continua de m’accabler. Pourquoi le sort ne s’évanouissait-il pas ? Épuisé par tant de douleur, je me décidai à consulter les seules personnes capables de m’éclairer sur la malédiction dont j’étais le jouet. Je pris contact avec des sorciers. Il me fallut beaucoup d’ingéniosité pour les trouver et gagner leur confiance. Une vieille femme accepta de me recevoir. Je lui racontai tout, le parfum, la main de Lucy sur mon bras, les différentes sensations qui avaient traversé mon corps, le bonheur intense puis la douloureuse perte.

— Hélas, me répondit-elle, il n’existe aucun sort pour expliquer cela. Ce que vous appelez votre malédiction, c’est de l’amour.

De l’amour. Celui dont parlaient les livres des Terriens, celui des bienheureux qui jouissaient de la terre ferme, de la sécurité de l’atmosphère et de tout ce qui nous était refusé à nous, pauvres habitants de Vénus. J’aimais Lucy, c’était la malédiction qu’il me fallait porter pour le restant de mes jours.


Lord Soberness se tut, plongé soudain dans la rêverie que ses paroles avaient provoquée. Profitant de ce silence, un membre du club prit timidement la parole :

— Cher ami, puisque le destin vous a été si défavorable, pourquoi vous être fait augmenter pour prolonger votre vie au-delà des limites de la biologie et de la raison ?

Un large sourire illumina le visage du vieux lord mécanique.

Mon cher Middle, ma souffrance n’est rien si je peux offrir à ma défunte Lucy un amour éternel.