Les Terres Reculées - tome 1 - le monolithe noir

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Résumé

Là où s'arrête la civilisation humaine, commencent les terres reculées. Des lieux abandonnés, la nature y est sauvage et indomptée, violente et cruelle. Il y rôde des mythes et des légendes. Plus anciens que les premiers rois, plus forts que les plus puissantes armées, c'est là où capitule l'ambition humaine et où commence la désolation.

Genre :
Fantasy/Adventure
Auteur :
Gom42
Statut :
Terminé
Chapitres :
21
Rating
n/a
Classification par âge :
16+

Chapitre 1 - Pacte

Soudain un mal envahit son corps. Il se réveilla de douleur. Il aurait voulu crier pour évacuer de cette souffrance.Rien, pas un souffle, aucun son ne sortait de sa bouche. Il hurlait pourtant. Son faciès grimaçant traduisit ce qu’il ne pouvait dire.

La mémoire lui revint tout à coup. Il avait été gravement blessé, voire mortellement. Il devait être décédé. Était-ce ce qu’on réserve aux trépassés, le souvenir de leurs blessures ? Était-ce ainsi l’au-delà, revivre encore et toujours l’instant de sa mort ? Il aurait préféré s’éteindre dans son sommeil.

Il maudit l’instant qui lui fut fatal. Des larmes coulaient le long de ses joues. Les veines de son cou ressortaient. Son corpsfrémissait. Ce supplice ne le quitterait jamais !

Il essaya de se relever. Il souleva légèrement sa tête, mais dans son état ne parvint à faire plus.

Il tenta de regarder autour de lui. Tout était trouble et flou. Les larmes n’arrangeaient rien.

Un long râle sortit, ses cordes vocales le brûlaient. Ce cri se révéla un déchirement, il s’amplifia et se transforma en un hurlement puis en sanglots.

- Vous êtes vivant ! Un cadavre peut toujours être utile, mais si vous êtes en vie, c’est mieux. dit une voix non loin à sa gauche, non sans ironie. Elle continua de plus belle.

Vous avez maintenant une dette envers moi, mais on en reparlera plus tard. Conclut-elle avec un ton malicieux.

La main du malheureux s’élança dans le vide et agrippa un bras, celui d’une jeune femme. L’homme blessé lui adressa sa plainte.

- Je vous en prie, soignez-moi, faites que cette douleur cesse. Elle va m’anéantir !

La femme se rapprocha jusqu’à avoir sa tête au-dessus de son interlocuteur. Elle soupira. Un regard dur chercha à capter toute l’attention du souffrant. Il se calma un peu, étouffa ses gémissements. Les yeux dans les yeux, elle lui lâcha.

- Vous n’aurez rien. Je vais juste attendre que la douleur vous renvoie dans les limbes. Elle s’extirpa doucement de l’emprise et elle s’éloigna dans l’ombre.

- Revenez ! Revenez !

L’homme se tordit sous les impulsions des spasmes. Ils le transperçaient telles des piques corrosives. Cela dura plusieurs heures avant qu’il ne perdît connaissance.

Une lueur orange se détachait de l’obscurité. Il fallut plusieurs minutes avant que ses yeux distinguèrent la forme frétillante d’un feu. Il resta hébété, fixa la flamme. Chaque petit crépitement devint un spectacle. L’homme inerte contempla les allées et venues des flammèches sur le bois et leurs changements de couleur. La senteur de rondins secs fraîchement mis dans la braise dégageait une odeur de résines de pin. La tendre chaleur de l’âtre caressait son visage. Cette lumière dansait dans le reflet de ses yeux. Malgré le supplice que lui infligeait sa chair meurtrie, cette douce ambiance le ramenait à des souvenirs de soirées calmes, passées devant la cheminée.

Perdu dans les méandres de sa mémoire, il n’accorda pas d’attention à l’arrivée d’une silhouette dans la pièce. La fumée voilait la jeune femme. Cette dernière observait le blessé d’une curieuse manière. Elle resta un moment sans rien dire ni bouger.Puis elle posa délicatement une ou deux branches dans le brasier. Ceci attira l’attention de l’homme, qui se mit à observer clairement l’étrange ombre derrière la fumée.

Même s’il distinguait assez peu cette personne, il savait qu’il était jugé et analysé dans ces moindres réactions. Il ne connaissait ni la nature, ni le but de son hôte. Il se méfiait grandement. Qui avait pu le trouver dans ces lieux, là où il avait failli perdre la vie, il n’y avait rien. C’était une des nombreuses terres reculées où la civilisation s’arrêtait et où le monde sauvage commençait. Il devait en être sûr et identifier son sauveur. Il se laissa tenter de poser plusieurs questions, mais comprendrait-on sa langue ?

- Où suis-je ? M’avez-vous sauvé ? Puis-je connaître votre nom ?

Il eut un silence et l’homme commença à douter de la possibilité de converser. La silhouette le toisait toujours sans bouger. Un mécanisme de défense le poussa naturellement au mensonge face à l’inconnu.

Mon nom est Williams ! se désigna-t-il. Et vous ? Votre nom ? continua-t-il le doigt pointé vers la silhouette. W.I.L.L.I.A.M.S ! surarticula l’allongé.Et VOUS ? reprit-il avec la même série de gestes. Un petit ricanement féminin s’éleva.

- Je n’ai pas de nom. Les bêtes sauvages ont-elles besoin de noms pour savoir ce qu’elles sont ? Elles existent et cela leur suffit. Tout comme ces animaux je n’en ai pas besoin. Ma seule présence se suffit à elle-même pour dire qui je suis. Répliqua l’hôte.

La lumière esquissa peu à peu les traits de la jeune femme qui avança d’un pas franc et dévoila son visage déterminé et fier.Le regard perçant scrutait la moindre réaction. Un léger sourire ajoutait à tout cela une touche de mépris.

Les yeux du blessé s’écarquillèrent. Cet habit, il était typique des barbares et sauvages de ces contrées inhospitalières. Pourtant, rien de simple et primitif, ce vêtement évoquait bien plus. Il cristallisait les peurs enfantines. Il émanait une présence charismatique. Ce n’était ni un uniforme, reflet d’un statut social, ni une belle parure qui mettait en avant son possesseur, c’était un habit fait du tissu des contes et légendes. Il évoquait des histoires plus vieilles que la civilisation, des histoires sombres qui se perdaient dans les racines de la culture commune.

Ébahi et épouvanté, l’homme ne cessait d’inspirer face à un tel trouble. Comme si un cauchemar arrivé des plus profondes nuits de sa jeunesse l’avait saisi d’un seul coup. Comme s’il était devenu réel. Immobilisé d’effroi par la silhouette devant lui, il s’exclama enfin : une sorcière ? Vous êtes une sorcière !

Le choqué ne savait pas lui-même si c’était une interrogation ou une affirmation, toutefois la réponse fut aussi rapide que précise. Un sourire funeste apparut sur le visage de la jeune femme, large et acerbe. La tendre lueur du feu devint à cet instant plus malsaine. L’ondoiement de la flamme rendait son physique plus puissant et menaçant.

Le blessé eut un mouvement de recul, mais avec ses plaies il ne pouvait fuir plus. La sorcière plissa les yeux et s’amusa de la scène. De cette peur imbécile elle est tirait un certain plaisir.

D’un pas gracieux et lent, elle contourna l’âtre pour rejoindre le malheureux. Sans lâcher son rictus pernicieux. Elle s’accroupit doucement puis se rapprocha dans un mouvement faussement racoleur.

Elle avança jusqu’à se retrouver à quelques centimètres du visage du terrifié. Elle tendit légèrement le cou et leurs nez se touchèrent presque. Elle plongea son regard intense dans celui de son invité.

Elle plissa à nouveau les yeux et ses traits redevinrent plus doux. Son grand sourire s’estompa. Elle cligna légèrement des yeux. Elle inclina délicatement sa tête sur le côté gauche, et cingla :

- Votre sort m’appartient. Votre vie, votre dette. Et je saurais vous faire tenir votre engagement.

L’homme essayait tant bien que mal de suivre la conversation et de comprendre la situation. La jeune femme le poussa sur le dos et elle s’allongea sur le ventre à côté de lui.

- Vous êtes dans un sale état et les nuits sont froides. N’y voyez rien de personnel.

Le souffrant, interloqué, regarda la sorcière se glisser près de lui. Il ne pipa mot. Par peur ou par incompréhension. Les réactions de son hôte le déstabilisaient et il ne savait plus ce qu’il devait faire. Il était épuisé et la nuit était longue. Il lutta, mais le sommeil était le plus fort. Fatigué, il essayait de scruter toute action de la part de sa geôlière.

Elle semblait dormir. Ses paupières se fermèrent, puis ce fut le néant.

Il ne se réveilla que deux jours plus tard.

La gorge sèche. Il racla sa langue contre son palais, une sensation désagréable s’imposa. Sa bouche était pâteuse, rugueuse, sa salive avait figé pour devenir une mélasse collante. Il était déshydraté, ses yeux irrités, il avait l’impression d’avoir mariné dans du sel.

Il voulut s’exprimer quand une paume vint lui soulever la tête pour l’abreuver d’un peu d’eau. Sa bouche se délia, il eut un petit sourire et ouvrit les yeux.

La main fit délicatement revenir la tête sur le sol. Il regarda son hôte. Elle le fixait, toujours avec un certain mépris. Son visage ne traduisait ni inquiétude ni sympathie, elle s’occupait de lui avec un pragmatisme d’automate. Même si son geste était délicat, ce n’était ni par compassion, pitié ou gentillesse. Cet acte était dénué de volonté de réconfort.

Il ne savait pas s’il devait la remercier, toutefois avant même qu’il arrive à une conclusion, elle était partie.

Elle revint plus tard avec de quoi changer les bandages et pansa soigneusement les plaies. Elle ne s’attardait pas.

Elle maîtrisait visiblement cette tâche. L’homme ballotté comme une poupée de chiffon et il ne savait quoi en penser. Ses blessures le faisaient souffrir, mais il comprenait qu’il avait besoin de ses soins. Il la regarda patiemment. Néanmoins, elle continua de ne lui accorder aucun intérêt. Aucune complicité, malgré le temps et la proximité, elle resta d’une impassible froideur.

Ce petit manège dura plusieurs semaines. Il en oublia presque qu’un jour il serait sur pied. La jeune femme ne lui parlait toujours pas et ne restait jamais très longtemps.

Ce qui laissait au patient deux options : observer la pièce ou dormir. L’homme allait mieux, il essayerait bientôt de se lever, mais il devait s’être complètement rétabli avant de tenter de fuir. S’échapper serait risqué, car il ne savait pas comment la sorcière réagirait. Était-elle un être raisonnable et bienfaisant ? Il en doutait, les contes populaires ne narraient que des horreurs sur ces entités. Il était en vie, et pour la garder, son passé lui intimait de la jouer fine.

Encore quatre semaines s’écoulèrent avant qu’il ne retrouve la force de bouger. Il essayait de se leverpendant l’absence de son hôte. Ce ne fut pas concluant du premier coup. Ses longues jambes s’étaient enraidies et démusclées. Le blessé s’acharna jusqu’à pouvoir debout, mais il cacha soigneusement cette réussite. De jour en jour, il profita des absences de la jeune femme pour s’entraîner à remarcher. Cela ne se fit pas sans douleur et sans chute, mais il retrouvait petit à petit ses capacités. Il se recouchait avant que l’effort soit trop soutenu afin de ne pas éveiller d’attention. Sa mémoire hantée de peines lui rappelait sa condition. Et au fond de son regard noir tressaillait une hargne, celle qui s’accroche à vie au-delà de toutes épreuves. Une vie à présent qui ne lui appartenait plus.

Alors il épiait chaque bruit et se méfiait de tout, il était pris au piège dans ce lieu qu’il ne connaissait pas. Pourtant, il savait qu’en agissant précautionneusement il arriverait à déjouer les plans de la sorcière. Il pourrait s’enfuir dans quelques jours pour redevenir une ombre voyageuse.

Ses forces revenaient, ce n’était qu’une question de temps.

Un soir, alors qu’il allait s’endormir, la jeune femme vint le trouver. Elle s’approcha et commença par ces mots :

- Il est temps qu’on discute de votre dette.

L’homme la regarda avec attention, avec la pensée que le jour de sa fuite allait bientôt arriver. L’hôte continua :

- Maintenant que vous êtes capablede remarcher, nous pourrons bientôt partir pour le voyage qui nous attend.

L’esprit du convalescent se riva sur le début de la phrase. Elle savait qu’il marchait. Il ne put retenir sa surprise. Ses yeux sombres s’écarquillèrent. Il avait pourtant tout fait pour le lui cacher.

Cette réaction de surprise suscita un sourire malicieux chez la jeune femme. Elle resta là, à le juger, satisfaite de son effet.

L’homme détourna son visage. Ses yeux cloués au sol, son esprit ruminait ce début de phrase. Une seule question tournait en boucle dans sa tête, comment l’avait-elle su ?

Il avait étudié pendant plusieurs semaines les fréquences pendant lesquelles elle s’absentait. Il avait prévu un temps avant et après chaque entraînement pour diminuer les chances d’être pris. Il avait veillé à tout remettre à sa place. Rien dans ces gestes n’avait traduit une quelconque aptitude à remarcher. Au bout d’un moment, il arrêta de sa réflexion, elle savait, il était pris au piège. Le questionnement devint de l’abattement, car maintenant il devait s’acquitter de sa dette. Puis, les derniers mots lui revinrent. Il s’interrogea quelques secondes puis interrogea son hôte :

- Un voyage ? Où va-t-on ?

- Le lieu n’a pas d’importance. fit-elle.

- Qu’est-ce qui est important alors ?

- D’avoir un guide pour le monde des humains, le monde civilisé. dit-elle avec un brin d’humour.

- Quelqu’un va venir ?

- Non…, c’est vous le guide ! répondit-elle avec tout le mépris qu’elle avait pour les personnes qui posaient des questions idiotes.

Interloqué, le blessé se tut, sans pour autant en oublier la question qui l’intéressait. Que voulait-elle faire pendant ce voyage ? C’est ainsi que la soirée se finit, ils ne s’adressèrent plus un mot et se couchèrent.

Elle s’éloigna. Cette proximité n’avait duré qu’un temps, maintenant elle tenait ces distances. Il cessa de la surveiller toute la nuit, elle savait, elle avait gagné cette bataille.

Le lendemain, elle le réveilla.

- Il est l’heure. déclara-t-elle d’un ton presque enjoué.

Il la regarda et eut du mal à la distinguer dans les lueurs ocre de l’aube. Voilà qu’elle lui adressait la parole de bon matin. Il ne se souvenait pas avoir reçu une telle attention depuis qu’il était ici.

Elle bougeait, changeait les choses de place, en entassait à certains endroits de la pièce. Elle était énergique et paraissait même heureuse. Il savait que quelque chose se tramait. Son comportement inhabituel éveilla l’inquiétude de l’invité.

Elle se retourna vers lui et demanda gaiement :

- Vous voulez quoi pour le petit déjeuner ? entonna-t-elle pour désigner l’ensemble des choses sur la table.

Il avait toujours eu le droit à des repas déjà préparés et servit dans un plateau à même le sol. Il remarchait et voilà qu’on lui proposait d’aller à table. Cette offre semblait trop calculée pour être honnête. Il se leva doucement. Son corps était toujours un peu douloureux et engourdi par l’inaction de la nuit. Il arriva près de la table avant de répondre.

- Je vais voir, je ne sais pas encore ce que je vais choisir.

Il leva les yeux et tomba sur le regard inquisiteur de la jeune femme. En un instant, elle brisa la douceur matinale. Ses pupilles étaient des harpons, et ses iris agrippaient l’âme du pauvre homme. Cela ne dura qu’une seconde, mais le convalescent avait été mis à nu. Décontenancé, il essaya de reprendre ses esprits. Même si elle l’observait, il devait ne rien laisser paraître de sa méfiance ou d’une quelconque faiblesse.

Il détournait le regard pour éviter un face-à-face avec son hôte. Il hésitait entre les mets proposés quand la sorcière enjoignit :

- Il faut bien vous nourrir, on a un voyage à faire.

- Nous partons aujourd’hui ? interrogea-t-il avec une naïveté feinte.

- Peut-être. Je ne suis pas pressée, mais il faudra partir un jour ou l’autre. rétorqua-t-elle.

Il commença à manger, mais elle restait là, face à lui. Il se sentait toujours épié, examiné, analysé. Le repas était bien plus copieux qu’à l’accoutumée, sans être forcement meilleur. Il y avait des racines et des plantes crues ou en bouillon, de la viande séchée, ou ce qui semblait être de la viande séchée, et une sorte de pain ou de galette. Il y avait aussi des sauces, des mélasses au faux air de confiture et d’autres mixtures peu engageantes. Toutefois, l’appétit était là et le corps en rémission souhaitait recevoir son lot de nourriture, peu importait la forme ou la provenance de la denrée.

Le repas se passait sans bruit. Lajeune femme se servait, elle aussi, piochait dans chaque plat. Elle consommait méticuleusement les aliments choisis pour sentir leur parfum et leur saveur. Chaque petite bouchée lui faisait plaisir malgré son apparence. Les saveurs étaient brutes, boisées, presque terreuses. La nourriture était rude et il fallait la mâcher un moment avant qu’un goût un peu plus agréable n’advint sous le palais.

Il suffisait de s’y être habitué pour vraiment l’apprécier. Tous deux finirent leur petit déjeuner.

Elle le regarda, puis inclina légèrement la tête à gauche. Un petit sourire apparut au coin de sa bouche.

- Vous n’avez pas l’air timide et pourtant vous ne me parlez pas. lança-t-elle malicieusement.

- Je ne suis pas très bavard avec les gens que je ne connais pas. contrecarra-t-il.

Elle pencha alors la tête du côté droit et le dos de ses mains se posa sur son menton. Elle plissa les yeux de contentement.

- Maintenant que vous êtes mon guide, vous allez devoir me parler davantage. Je n’ai pas besoin de faire connaissance pour discuter. Il serait avisé que vous fassiez de même.Votre rôle …

- Je ne suis pas un guide, vu que je ne sais pas où on va. De plus, je ne veux ni vous servir, ni vous aider, ni même interagir avec vous ! trancha l’homme.

- Votre rôle c’est me permettre de parcourir le monde des cités et de me conseiller sur les rites et coutumes à suivre en présence d’humains. reprit-elle sans fléchir.

- Vous ne m’écoutez pas, alors tant pis, il n’y a ni collaboration ni dette. Je vous remercie, mais je vais y aller. Fustigea l’homme déterminé à partir.

Il s’éloigna à peine de la table. Une douleur se fit sentir dans ses entrailles. Ilse retourna et cria :

- Sorcière ! Que m’avez-vous fait ?

- Vous alliez sortir ? Et maintenant, vous hésitez ? l’interrogea-t-elle avec ironie acide.

- Il n’y a pas de dette à honorer ! Une dette se crée lorsque quelqu’un demande de l’aide. Je n’ai jamais demandé ni votre aide ni votre pitié. s’exclama-t-il.

- Il y a toutes sortes de pactes qui engendrent une dette, et nombreux sont ceux qui n’ont pas besoin d’un accord oral ou écrit. Est-ce ma faute si vous ne les connaissez pas ? répondit-elle.

- Vous m’avez piégé ! cracha-t-il.

Visiblement énervé, l’homme se rapprocha comme s’il voulait intimider son hôte. Elle le regardait avec un air amusé, sans changer de posture.

- Je ne piège personne. Vous aviez un but : survivre, et moi, le mien . Dans la mesure où vous avez survécu, cela engendre une dette. Expliqua-t-elle.

- Alors pourquoi je souffre à la moindre réticence ? Cela ne serait pas un piège ? Quel nom donnez-vous à cette vilenie ? questionna l’homme qui ressentait une vive brûlure intérieure.

- Un pacte. Il permet de lier les buts d’une personne aux buts d’une autre et permet que chacun soit utile à l’autre. Mais rassurez-vous si vous étiez mort, je vous aurais trouvé d’autres utilités. rétorqua-elle avec un sourire carnassier.

- Vous ne prenez pas de grands risques en faisant des pactes avec des mourants. souleva-t-il plein de haine.

- Je n’ai jamais dit que je prenais des risques. Un pacte commence quand une des parties est satisfaite. Vous devriez avoir la satisfaction d’être en vie ! assura-t-elle.

- En vie, mais au service d’un être immonde, égoïste et sournois ! coupa-t-il.

- Je vous sauve la vie, je vous nourris, vous me remerciez à peine et c’est moi qu’on traite d’immonde, d’égoïste et de sournois. Vous admettrez que c’est un comble. dit-elle amusée par la situation.

- Je sais qui vous êtes. Une sorcière. Les contes et légendes sont formels, vous n’êtes qu’un flot de malheurs, de mensonges. Vous n’êtes qu’un monstre de plus dans ces terres. Je passe un moment avec vous et me voilà enchaîné à vos desseins par je ne sais quel sortilège. Conclut-il.

« C’est pour ce genre de choses que j’ai besoin d’un guide. Les humains ne raisonnent qu’en contes et légendes quand on parle des terres qu’ils ne possèdent pas. Sorcière est le nom que vous donnez à beaucoup de personnes. Et s’il est vrai que j’en suis une, savez-vous ce qui fait j’en sois une ?

Vous appelleriez sorcière n’importe quelle personne maniant un peu de mystère et de magie. Combien d’humains ont-ils vraiment vu les monstres de vos contes ? lança-t-elle, un brin énervée par la situation.

Il fronça les sourcils et afficha un air méprisant, le tout en adoptant une posture agressive. Devant cet acte, la sorcière décida de se lever. L’atmosphère s’électrisait, la jeune femme paraissait de seconde en seconde plus menaçante. Alors, l’homme hésita à tenir davantage tête à son interlocutrice ou à la laisser avant que cela ne dégénère. Pourtant un étrange malaise montait en lui, comme si le monde se resserrait petit à petit autour de lui. Il fit un pas en arrière.

- Votre vie, votre dette, tel est le pacte ! Continuez ainsi et je risque de m’énerver. affirma-t-elle.

- Je n’ai pas à vous rendre de comptes, pacte ou non. Je veux … .

Sans qu’il est eu le temps de finir sa phrase, son hôte disparut instantanément. L’homme n’avait jamais vu une telle chose et redouta la suite.

La voix de la sorcière retentit, comme si ces paroles l’enveloppaient et venaient de partout à la fois. Cette voix avait une puissance et une aura impressionnante. Cela résonnait en lui et sa cage thoracique en vibrait.Il se sentait plier, son corps fléchissait sous cette indescriptible force.

- Vous réclamez le choix. Je vous le laisse. Rester et accepter le pacte ou le briser. somma la voix. L’air devint plus épais et suffocant. La pression fit siffler les oreilles de l’homme dans un couinement strident continu. L’air se mit à vibrer. Tout sembla trembler, comme si on venait de jouer sur la corde de l’univers. Le corps de l’homme fut pris de spasmes. Tout son être vibrait et résonnait en réponse. Il mit genoux à terre et dû s’aider de ses bras pour ne pas se retrouver la tête contre le sol. Il utilisait toute sa force pour se maintenir à quatre pattes.

Ses sens lui hurlaient qu’il était en danger. Cette peur avait bien une raison. Ses instincts primaires ne s’étaient pas trompés. Il réalisa qu’elle forçait à peine, que son courroux commençait tout juste. Il saisit toute l’ironie de la scène, comme si elle l’écrasait du bout de l’ongle. Il ressentit alors toute l’énergie en suspens, et tout ce pouvoir latent.

Il ne pouvait rien faire, tous ses muscles s’employaient déjà à garder un semblant de résistance. Son corps commença à donner des signes de faiblesses. La lutte allait déjà se terminer. Il n’était pas de taille, le combat devint une simple démonstration de force, écrasé à terre par un invisible mouvement.

- Vous saviez que je n’avais aucune chance. Susurra-t-il à bout de souffle.

Le bouillonnement d’énergie se calma. L’homme resta un moment sur le sol puis il se releva péniblement, épuisé par l’effort. La voix puissante décrua, puis résonna de derrière lui.

- Vous ne m’avez toujours pas répondu, acceptez-vous ou refusez-vous le pacte ?

- Toujours le pacte hein. Vous y tenez. ricananerveusement l’homme encore engourdi.

- Acceptez-vous ou refusez-vous ? répéta-t-elle froidement.

- Les histoires que l’on raconte sur vous sont à mille lieues de ce que je viens de voir. Dans nos contes vous êtes plutôt versées marmites, potions et pommes empoisonnées. Je n’avais jamais ressenti une telle chose, cette « énergie » je veux dire. C’est effrayant. C’est même désespérant. s’exclama-t-il un brin vexé.

- Je le dis une dernière fois avant de décider pour vous, acceptez-vous ou refusez-vous le pacte ? s’exaspéra-t-elle.

- Je crois que je n’ai pas vraiment d’autre choix que de vous suivre. Marmonna-t-il d’un ton fataliste.

- Très bien. Je n’ai pas vraiment besoin de votre accord, je m’assure juste de votre utilité. lança-t-elle.

- Mon utilité ? Et si j’avais voulu rompre le pacte ? la questionna-t-il.

- Si vous ne comprenez pas le pacte, vous ne comprenez pas ce que veut dire : le rompre. affirma-t-elle.

Elle posa une main sur l’épaule de l’homme et continua sa phrase avec un air faussement sulfureux et un brin menaçant.

- Rassurez-vous, j’aurais honoré votre dette. On trouve de nombreuses utilités à un cadavre.

Il la regarda par-dessus son épaule, il était déconcerté par ce discours et ne savait pas ce qu’il devait en conclure. Il la suivit du regard. Elle vint se poster devant lui et lui lança un sourire malsain. Il eut un rire nerveux. Elle pencha la tête sur le côté.

- On n’utilise pas les cadavres chez vous ? s’enquit-elle.

- Non.

- Vous perdez de précieuses ressources. déclara-t-elle nonchalamment.

- On préfère généralement honorer les morts et leur donner une fin décente. Les embaumer, les enterrer, les incinérer. énuméra-t-il avec un regard noir.

- Les humains sont du genre à nourrir la terre avec leurs défunts, c’est intéressant. remarqua-t-elle.

- Non, on fait tout ça pour leur rendre un dernier hommage, pas pour nourrir la terre ou les asticots.

- C’est amusant, même pour ceux que vous ne connaissez pas ou pour les individus sans importance ? I ’interrogea-t-elle.

- Pour tout le monde, on respecte les morts. On fait en sorte que leur corps soit préservé. répondit-il vertement.

- Les êtres que vous mangez et les êtres que vous haïssez ont donc aussi leur cérémonie. dit-elle.

- Euh non. Pas les animaux, enfin ceux qu’on mange. Après il y a différente façon de traiter un mort qui a fait du mal et ça dépend aussi des lois et croyances. expliqua-t-il sans pouvoir être exhaustif.

- Cela fait beaucoup pour simplement nourrir la terre.

- Mais on ne fait pas ça pour nourrir la terre. s’offusqua l’homme.

- C’est pourtant la seule utilité que vous avez trouvée à vos morts. conclus la jeune femme.

L’homme se tut, il ne pourrait convaincre une personne qui ne comprenait l’attachement à un défunt. Il aurait voulu riposter avec une phrase assassine, mais le devenir des morts le faisait réfléchir. La sorcière lui rebattait les oreilles avec l’utilité des choses. Elle semblait totalement se désintéresser du reste. Il essayait de la comprendre. Le temps de cette réflexion et la voilà déjà repartie dans ses allers-retours et ses petits tas d’objets.

Il la regarda clopiner sans l’interrompre. Maintenant elle avait l’air si joyeuse. Effectuer cette tâche semblait totalement l’absorber. L’attentiste pensa que la jeune femme était très lunatique pour ainsi passer d’une émotion à une autre, sans aucune logique.

Au bout d’un moment, elle s’arrêta. Une grimace de réflexion apparut. Elle fronça les sourcils. Sa bouche fit la moue. Elle jeta à terre ce qu’elle avait dans les mains et se retourna brusquement vers son invité.

- Je ne sais pas quoi emmener. C’est à vous de me dire ce qu’il serait judicieux d’emporter pour le trajet. Je n’ai jamais beaucoup voyagé dans votre monde. lança-t-elle à l’humain planté là.

- On devrait sûrement prendre une grande pancarte avec inscrit « je suis une sorcière ! », histoire de vous présenter à tout le monde ! ironisa-t-il.

- Vos sarcasmes ne sont pas très utiles. Je n’ai d’ailleurs pas besoin d’une pancarte pour terrifier les foules. badina-t-elle.

Il toisa la jeune femme. Il prit un air exaspéré et lui fit.

- Il faudrait déjà que vous vous changiez, pour ne pas qu’on se fasse remarquer. Après il faut prendre de quoi dormir, de quoi manger, de quoi se changer, de quoi se battre … enfin … pas pour vous, de l’argent et mettre tout ça dans un grand sac. C’est assez simple. expliqua l’homme.

- Ouais, les classiques quoi.

La sorcière partit alors farfouiller dans les affaires entassées dans toute la demeure.

Elle revint avec un grand sac usé, effiloché, visiblement celui d’un marchand itinérant. Elle tendit le à son invité qui l’ouvrit et découvrit un équipement complet, couvertures, nécessaire de cuisine, pierre à feu, gourdes d’eau, etc. Toutes ces choses ne provenaient pas du même propriétaire, aux vues des styles et de l’artisanat hétéroclite. L’homme décocha un regard accusateur à son hôte.

- On trouve parfois des cadavres d’humains dans la forêt et des fois seulement leurs biens. Je garde les objets qui peuvent servir. soutint-elle.

- Oui et puis aussi les affaires des hommes mourants que vous ramenez chez vous et avec lesquels vous concluez des pactes. se moqua-t-il.

- Tout ce qui était à vous, vous a été restitué. Vous prenez votre cas particulier pour une généralité, de plus votre ironie ne remplit pas les sacs et les bagages.

Les affaires étaient souvent usées et endommagées, certaines inutilisables. En un regard, le guide désigné avait jaugé la plus grande partie du barda. Cela n’échappa pas à la sorcière. Elle mit de côté tout ustensile qui parut défaillant. Très vite, il en resta juste assez pour deux.

Même si l’homme n’avait laissé traîner qu’un regard sur le paquetage, elle en avait parfaitement compris le sens.

Les affaires furent triées en quelques gestes, un tas de mauvais matériels et un paquetage bien arrangé prêt à être rangé dans les sacs. L’attentiste voyait se dessiner un voyage qu’il n’avait pas envie d’entreprendre, une coopération forcée dans l’habit d’un autre. Devenir un guide habillé comme un paysan ou un marchand itinérant. Il eut une pensée pour ces défunts routards.

Le calme gagna soudain la demeure, la jeune femme rangeait les dernières petites choses dans les sacs sans l’aide de son invité. Ce dernier observait l’endroit se désemplir, bien qu’il y ait passé du temps, il n’avait jamais pris un instant pour l’observer et le comprendre. Il y avait, au centre de cette grande pièce, une cheminée autour de laquelle tout était agencé : table, chaises et autres meubles. Cette pièce servait à tous les moments de vie, mais aussi à ceux silencieux où le vide l’emportait. Le seul endroit où la lumière filtrait depuis l’extérieur par des ouvertures. Des petites lucarnes carrées, à peine plus grosses qu’une tête, garnissaient les trois murs en bois.L’habitat était semi-enterré, était-ce une grotte, un trou ou le terrier d’un grand animal, on y avait accolé la moitié d’une cabane faite de grosses planches brutes et inégales avec quatre ouvertures et une porte aussi brute que le reste.

La partie troglodyte de ce lieu contenait la pièce à coucher, garnie d’une sorte de mousse ou de champignons très épais, servaient de matelas. On trouvait une salle vide, où l’hôte apportait des récipients d’eau pour se laver. Et enfin la pièce du fond qui aurait été pleine d’immondices si un étrange soupirail ne donnait pas sur une profonde cavité sombre. Des planchettes clôturaient cette partie comme si derrière les toilettes continuaient un grand réseau de grottes.

L’homme n’avait vécu qu’en ce lieu et n’était jamais sorti dehors. Par les fenêtres, il apercevait les arbres, la verdure et l’immense forêt qui entourait la cabane. Il se doutait de ce qui se tramait dans cette étendue abandonnée. Les cris et les bruits des animaux ne donnaient guère envie de s’y aventurer seul.

L’homme se remémora le tempsde la rémission, son irrésistible désir de fuir cette cahute. Au premier coup d’œil dehors, il comprit que l’endroit était un lieu perdu dans les terres reculées. Il ne pourrait alors s’échapper à sa guise.Entravé de son corps meurtri et prisonnier de cette région, il repoussa petit à petit sa fuite, jusqu’à faire face à la sorcière.

Il était maintenant en mauvaise posture, embarqué dans un voyage périlleux, esclave d’un sort et d’une volonté de fer. Il soupira. Il s’appuya, le dos contre le mur. Il soupira encore, les yeux dans le vague. Il regarda discrètement en direction de son hôte. Toujours à demi-assise, qui pliait quelques affaires.

Il faisait grand soleil, mais cette cabane était toujours dans la pénombre. Les petites fenêtres ne suffisant pas à éclairer correctement la pièce. Pourtant, on distinguait deux lueurs jaunes dorées.

Deux iris qui pouvaient osciller entre de nombreuses couleurs et s’étaient vêtus d’or.Les yeux de la sorcière scintillaient, même dans l’obscurité. C’était une chose étrange, à la fois effrayante et captivante. Ce regard vêtu d’or fondu était d’une grande beauté. Intense. Les reflets donnaient l’impression d’un mouvement continu. Une mer d’or bercée de vagues et de remous, qui offrait toute l’étendue d’une palette insoupçonnée, d’un jaune vif à un ton plus nacré; d’une goutte d’eau dans de l’aquarelle citron, à un léger ruban qui fleuretait avec le cuivre.

Étrange regard, souvent mi-clos dû à l’air supérieur et sarcastique qu’elle affichait. De longs cils noirs et épais, de longs sourcils sombres et fins, donnaient une grande expressivité à ces yeux. Une légère pointe de joie, un amusement palpable. Même les commissures semblaient trembloter comme pour chercher à afficher un début de sourire.

Étrange impression. Un visage presque détendu. Une douceur des traits apparaissait. On ne saurait donner d’âge à cette figure emplie d’une bonne humeur naissante. La douce couleur légèrement brune de la peau de la jeune femme empêchait l’estimation précise d’un âge. Elle aurait pu avoir vingt, trente ou cinquante ans, qui sait peut-être bien plus. Une sorcière avait-elle un âge ?

Difficile de dater ce qui par bien des aspects échappait à la compréhension humaine. Ne restait alors que l’estimation.

Pourtant, le guide désigné n’arrivait pas à mettre un mot sur l’étrangeté de la scène. Quelque chose de familier avait disparu. Ceci était évident, mais lui échappait. Il devait arrêter de se focaliser sur l’expression de ce visage. Ce n’était pas la joie ni cette forme de douceur. Il avait déjà capté de tels instants chez elle. Quelque chose était absent.

Il en revenait à une observation générale. À demi-assise. Ce n’était qu’une posture. Bottes, pantalon, long et large par-dessus à capuche. C’était des vêtements civilisés, et si ce n’était que l’apparence. Étrange que l’apparence fût suffisante pour changer la perception qu’il avait de cette sorcière. Alors il fut nécessaire d’énumérer des banalités.

Grande, dangereuse, fine, athlétique, forte, dure, méprisante… . Dangereuse, c’était évident d’habitude. Pourquoi le semblait-elle moins ? Et pourquoi fine ? Il ne manquerait plus qu’il eût dit « douce ».Il regarda les mains de la jeune femme plier un petit tissu. Il capta une différence. Il observait les mains fines et longues effectuer un geste délicat. Ce n’était pas la délicatesse qui fut bizarre, c’était l’aspect des mains. Elles étaient d’habitude animées d’une tension, d’une force musculaire visible sous la peau. En temps normal, la sorcière était un être en alerte constante, comme si ses réflexes pouvaient être mis à l’épreuve à tout moment. Ce n’était pas qu’un ressenti, on voyait précisément les muscles roulés sous la peau. La musculature n’impressionnait pas par son volume, mais par sa mécanique, sa précision. Cette tension constante était dérangeante et mettait sur le qui-vive le corps et l’esprit. D’habitude, tout indiquaitqu’elle était une menace permanente.

La jeune femme était toujours d’une étonnante sérénité, malgré cette tension perceptible. Pourtant, durant toute l’observation, cette sensation avait disparu. Comme si cette brutalité latente s’était tue. L’homme ne baissait pas sa garde. Sa méfiance était tenace. Il n’avait aucune confiance en cette ignominie bipède. Était-ce un tour, comme pour l’amadouer ? Ou était-ce un moment de calme avant un acte cruel, comme pour renforcer son emprise sur lui ?

Elle continua à plier des petits tissus, avec le même calme. L’instant se prolongea. L’homme se sentit détendu, apaisé. Comme si une mauvaise vibration avait disparu. Une quiétude emplit la cabane. Le guide profita de ce répit, de ce flottement. Instant agréable, comme si un espace de liberté venait de se créer pour lui. Il relâcha ses épaules, se massa légèrement la nuque. Il fit craquer son dos. Puis il regarda le plafond. Il ne pouvait pas éternellement nier sa captivité. Qu’arriverait-il s’il suivait cette personne ? Qu’allait-elle lui demander de faire ? Rien de bon ne naissait de cette situation, aucune pensée ne laissait espérer un dénouement plaisant. Fuir. Fuir, mais quand ? Où ? Combien de temps ? La décision était prise. Réfléchir à un plan, étape par étape avait été un échec. Il se dit alors qu’il faudrait profiter de l’instant, se décider à la seconde même où une échappatoire serait possible. Il n’y aurait peut-être qu’une seule chance d’évasion. Il soupira. Se battre encore et encore pour la même chose, survivre. Il la regarda avec un brin de déprime. Elle ne baisserait pas les bras si facilement et elle ne laisserait pas l’affront impuni. Donc impossible de ménager ses efforts. Les pouvoirs de la sorcière dépassaient déjà les contes et légendes. Cela en disait long sur la tâche à accomplir. Il soupira une nouvelle fois, la dévisagea de nouveau. Un moment passa.

Elle tourna sa tête vers lui.

- J’espère que vous êtes prêt ? Je n’ai pas envie d’attendre. Lança-t-elle avec un petit sourire. Ses lèvres pâles, ses yeux légèrement plissés. Ce n’était pas une mimique moqueuse. Elle était heureuse de partir. Il fit un signe de la tête, il était prêt. Prêt pour sa future échappée.

Elle claqua la porte. Il était ébloui par cette clarté du plein jour. Il cligna des yeux rapidement, encore habitué à la pénombre de cet intérieur. Il était comme hébété. Pendant un instant, l’ex-geôlière le regarda déambuler sur le perron. Elle s’impatienta et le poussa d’une main ferme dans la direction opposée à la cabane.

- En route ! gronda-t-elle.

L’homme s’exécuta de façon docile pour brouiller les pistes, donner confiance et feindre sa captivité. Sortir était déjà une forme de liberté. On ne l’avait jamais invité à s’aventurer dehors, et pour cause.

Une brume matinale emplissait les parterres d’herbes, de fougères bizarres, de ronces et de buissons. Une végétation de forêt tempérée allant d’herbes grasses et humides de dix centimètres, aux buissons d’un mètre cinquante. Cependant, ce n’est pas la basse végétation, les petits arbustes, les feuillus et les conifères qui différaient de l’imagerie forestière commune, mais des structures anormalement gigantesques. Des arbres inconnus d’une hauteur de cinquante, cent mètres et peut-être plus. Des troncs larges comme dix hommes allongés, au bas mot. Peu nombreux, mais imposants, ils n’étouffaient pas de leur présence le reste de la forêt. Des structures semblables à des moisissures de cinq mètres de diamètre par trois à six de hauteur. Des champignons de toutes sortes, allant d’une hauteur de noisetiers à celle d’un pin. Des structures comme de la gélatine aux couleurs vives s’étendaient en plaques de vingt par trente pieds. Des arbres de lichens, des formes inconnues d’algues terrestres, des choses organiques pareilles à des rochers tremblaient par à-coups sur place.Une vaste galerie de la vie végétale des terres reculées. Une claque pour tout homme habitué au charme d’une petite forêt humide de moyenne montagne. Le tout dans un panorama de vallons et de petites collines.

Le voyageur suivait la jeune femme d’un pas lent, il se retourna, jeta un œil à sa prison, cette cahute faite de morceaux de bois autour d’un trou dans le sol. Il traînait. Son admiration pour ce paysage, son émerveillement palpable, l’avait mis à distance de celle qui ouvrait la voie. Il s’empressa de rattraper son retard en une petite course peu gracieuse, où son paquetage se mit à ballotter ridiculement de droite à gauche. Elle n’attendait pas vraiment, elle marchait d’un pied sûr et franc. Dans sa main droite, une branche servait de bâton pour accompagner la marche.

Au fil de l’avancée, les deux randonneurs progressèrent dans des vallons plus pentus. La piste tracée par l’éclaireuse s’élevait dans les collines. L’homme était un peu inquiet, il s’arma d’un bâton pour s’aider à cheminer autant que pour repousser les ronces, buissons piquants et autres joyeusetés dans lesquels traversait allègrement la sorcière.

La matinée passa. La brume s’éleva pour se transformer en un nuage peu épais. Le soleil fut à son plus haut, mais pas d’arrêt. Le pas était devenu plus lourd. Mais ils furent bloqués par un large torrent, qui fendait avec force la végétation et les pentes.

- Il faut attendre. précisa l’experte, ses mains sûres posées les hanches.

- Attendre quoi ? C’est un cours d’eau. répliqua le présumé guide.

- C’est un mouvement d’eau. Dans un moment, il ne restera plus que des flaques. répondit la jeune femme.

- Bon, alors on attend combien de temps ? Le temps d’un casse-croûte ? demanda l’homme.

- Jusqu’à ce soir ou demain matin, il a dû pleuvoir plus haut. Tu as le temps de te reposer. On ne repartira pas de nuit. Tu n’es pas fait pour les excursions de nuit. conclua-t-elle.

L’homme fit une moue désapprobatrice, puis se dit que finalement, c’était mieux comme ça. Il suivait la cadence, mais dans la pénombre, à travers les végétations piquantes ou urticantes, c’était peine perdue. Il se désaltéra puis attaqua une sorte de galette. Un goût amer peu agréable lui emplit la bouche.

Ce n’était pas terrible comme pitance, mais faute de mieux il fit avec. La galette était consistante.

La sorcière lui jeta un coup d’œil.

- Reste là, je vais faire un tour pour trouver quelque chose à se mettre sous la dent. Histoire de ne pas entamer les provisions.

Interloqué, le guide l’arrêta dans sa quête de denrées.

- Je vais rester seul ? Sans protection ? Je vais me faire bouffer par un truc, non ? coupa-t-il avec un air mauvais.

- Je sais quand je peux te laisser seul. Tu ne risques rien ici. Crois-moi ! précisa-t-elle un brin amusée.

Elle partit à travers les fourrés en contrebas.

Du haut de sa butte, le jeune homme observa lentement sa protectrice progresser dans la verdure. Puis il la perdit de vue. Il commença à cogiter. Voilà une occasion parfaite pour s’enfuir. Il réfléchit.

Il avait ses affaires dans le dos. Des provisions, de l’eau. Il pouvait se servir dans l’autre sac pour compléter le sien. Ce plan possédait quelques faiblesses. Le torrent, l’obscurité, le manque d’expérience en survie dans cet environnement, tant de petites choses qu’il fallait régler.

Des incertitudes l’interrompirent dans son organisation. Était-elle loin ? Était-ce un piège ? Combien de temps aurait-il d’avance ? Était-ce trop tôt ?

La situation allait sûrement se reproduire. En observant et en apprenant d’elle, il disposerait de meilleurs atouts pour fuir à travers les terres reculées. Il lui fallait aussi des points de repère, afin de retrouver la civilisation. Pour le moment, il s’avérait difficile de semer une autochtone. Le voyage débutait. Autant ne rien précipiter, sa chance viendrait.

Il s’assit contre un arbre et inspecta son sac.