La maison du duc de Klastit
Tajit avançait prudemment. Il progressait, dans le manoir du Duc de Klastit, le long d’un sombre et interminable couloir au bout duquel se trouvait le but de son escapade nocturne. Tajit était un voleur. Un excellent voleur si on se référait à son maître espion qui l’avait formé dans les bas-fonds de la ville-barque de Klastit.
Le malfaiteur avançait pas à pas, il fallait mieux pour lui demeurer discret maintenant, il avait à présent la moitié de la garde de la ville à ses trousses. L’autre moitié était occupée au palais impérial où de la fumée s’échappait en gros nuage blanc épais et on percevait au loin des cris de panique, mais cela n’était clairement pas son problème.
Il ne devait pas traîner, deux dangers majeurs l’obsédant. Le premier était que si les gardes appréhendaient, il serait pendu pour tentative de vol, car voilà son deuxième problème, il n’avait pas trouvé l’objet de son larcin.
Il aperçut le seuil d’une porte en bois de chêne travaillé. L’ouvrage représentait une bête marine volumineuse, une espèce d’orque, les armoiries des Eclaï sur son torse, la lance d’un éclasteur le pourfendant de part en part.
Un bourdonnement parvint à ses oreilles, l’écho des pas traînant sur le sol se rapprochant, Tajit empoigna la poignée de la porte et pénétra dans la pièce. Affronter des gardes en plein milieu de la résidence était beaucoup trop dangereux surtout pour un voleur pas vraiment fan de combat.
La pièce plongée dans la pénombre laissait entrevoir en son centre un grand lit à baldaquin au rideau de soie. Une odeur de cire chaude récemment éteinte irradiait la pièce. Seule la lumière du clair de lune s’infiltrait par les carreaux et illuminait la chambre d’une lueur blanchâtre presque fantomatique. Une grande armoire de noble facture, une commode, une coiffeuse. Tout indiquait que Tajit était tombé dans la chambre d’une femme du Duc, heureusement pour lui elle n’était pas là. Il avait tout le temps de réfléchir à la situation qui avait dangereusement dérapée. Il lui fallait rapidement une porte de sortie.
Le larcin de ce soir devait être simple. Le duc, dans quelques histoires sordides où il avait pu fourrer son nez, était dans les geôles de la ville. Il attendait son jugement pour haute trahison, son procès se tenait le lendemain et il risquait pour lui et sa famille la peine capitale. Sa garde personnelle et sa famille exécutées avec lui. Les pauvres. Quasiment aucune personne ne surveillait le manoir et pratiquement tous les biens étaient saisis. Mais son maître, le grand Ilule, avait d’autres informations : le coffre aux mille merveilles cachées du Duc était dissimulé dans une pièce secrète connue seulement d’un cercle très fermé. Pour trouver cette pièce, Taj’ avait un plan vaguement griffonné à la main sur un bout de torchon sale. La mission était plutôt facile, même un voleur débutant aurait pu s’y atteler avec de grandes chances de réussite. Peu de gardes, un plan simple et rapide, quasiment aucun habitant des lieux.
Ce que n’était pas Tajit. Il avait dès son plus jeune âge passé dans les bas-fonds de Trezaf montré des capacités exceptionnelles. Repéré à l’âge de seulement six ans, il avait rejoint son maître sur la florissante ville-barque et l’avait servi jusqu’à l’âge de dix-neuf ans. Aujourd’hui. Comme le veut la tradition de la guilde, son précepteur lui avait proposé son dernier contrat. Un contrat simple, comme une formalité pour ce petit prodige de la voltige, son dernier à la solde de la guilde et sa dette serait enfin remboursée. Mais en y réfléchissant bien, cela ressemblait plus maintenant à un piège qu’à la libération de ses obligations.
Les bruits entendus tout à l’heure revinrent. De plus en plus pressant. Le son des pas s’arrêtèrent devant la chambrée. La poignée de la porte tourna lentement comme au ralenti, trois gardes lourdement armés s’engagèrent prestement dans la pièce.
- Où qu’il est parti ce petit fumier ? Dit celui qui paraissait le plus intelligent des trois.
- Hum ... tu as dû rêver Bart, il n’y a personne ici lui répondit songeur celui qui semblait être son commandant.
- Pas possible, je sais ce que j’ai vu ! lui rétorqua le prénommé Bart.
Les trois compagnons scrutant la pénombre entrèrent un peu plus dans la pièce, le plus grand en premier, les deux autres sur ses talons. Le dénommé Bart se dirigea vers la fenêtre, le plus petit vers le lit et le plus costaud des trois faisant bien le double du poids et de taille de Tajit resta planté sur le seuil de la porte. Observant ses collègues inspecter la pièce, son regard vide d’intelligence.
Quelques gouttes de sueur commençaient à se former sur le front du jeune cambrioleur, elle allait poursuivre leur course le long de son visage, longeant ses joues, s’échouant sur sa barbe naissante pour venir mourir sur son menton.
Taj’ prit soin de les essuyer dans un mouvement lent et précis avec le creux de sa manche. Il faut dire que la corniche où il avait trouvé refuge était ballottée par le vent et il était très difficile de s’y tenir sans faire de bruit.
De plus, elle était couverte de fiente d’oiseau qui devait trouver ici un perchoir des plus sympathiques. Tajit pouvait observer du coin de l’œil les trois mercenaires évoluer dans la pièce. Aucune chance pour lui en cas de confrontation directe, ces trois hommes étaient beaucoup plus robustes que les gardes classiques qu’il avait esquivés jusque-là.. D’autant que l’arsenal d’armes que se trimballaient les gardes ne laissait pas de doute quant au sort qu’il lui réserverait.
Curieux d’ailleurs, pensa Tajit. Il ne pouvait pas s’agir de la garde royale, ni de la garde de la ville. Il s’agissait alors de mercenaires privés.
Il y avait donc un peu plus d’enjeux que ce que lui avait laissé entendre Ilule. Il ne payait rien pour attendre, il n’avait, comme à son habitude, donné seulement les informations qui l’arrangeaient.
Mais pour l’instant, l’heure n’était pas aux reproches, le front massif de Bart devenait pressant et même s’il ne paraissait pas très malin, il allait vite s’apercevoir que la fenêtre avait été refermée depuis. Une autre ouverture apparut à sa droite, Tajit ne distinguait pas l’intérieur de la pièce mais il allait devoir prendre ce risque. Il allait montrer toute l’étendue de son talent.
Le dos bien ancré dans le mur, les genoux fléchis, le front plissé de concentration, il progressait lentement, sur la pointe des pieds, le vent le plaquant le long de la paroi. Il essayait de faire le moins de bruit possible, tout en avançant rapidement. Son entraînement payait. Il réussit à avancer jusqu’à la deuxième fenêtre. Toujours accolé sur le bord du mur. Le vent manquant à chaque rafale de le précipiter dans le vide. Il regarda le sol. Il était perché à bien quatre mètres du sol. Un jardin s’étendait devant lui, le premier arbre le plus proche ne lui serait d’aucune utilité s’ il venait à tomber.
Et quelques buissons bien taillés en boules à ses pieds n’allaient pas freiner sa chute.
Du bout des doigts il attrapa l’embrasure de son refuge. À travers le bruit du vent, il entendit Bart, il venait d’ouvrir la fenêtre et passait sa tête scrutant de tous les côtés à sa recherche. Taj’ se plaquait du plus qu’il pouvait sur les carreaux se cachant derrière le tout petit renfoncement que formait l’embrasure. Il priait pour que la relative pénombre soit son refuge. Alors que l’éclat de l’astre de la nuit allait le trahir, un bruit sourd et brutal secoua l’aile Est. Immédiatement un cri strident, semblable à aucun cri que Tajit n’avait jamais entendu, retentit. Le chef du groupe de Bart beugla une consigne et ils foncèrent tête baissée voir ce qu'il s’était passé.
Taj’ avait aussi été surpris. Il avait glissé et perdu ses appuis. Il était maintenant suspendu dans le vide, seulement retenu par un réflexe qui venait de lui sauver la vie. Il avait dégainé un petit crochet de son ceinturon et dans sa chute avait réussi à le planter sur la bordure. Il remercia l’architecte qui avait jugé bon de rajouter cette petite corniche qui ne servait vraisemblablement que de perchoir au pigeon et au voleur de passage.
Tajit remonta péniblement sur le rebord du mur, il allait avoir de bien vilaines courbatures demain. En tombant, il s’était arraché un bout de son pantalon qui pendait le long de sa jambe droite. Du sang coulait des nombreuses coupures résultant de la chute. Il voulut fouiller dans sa petite sacoche pour trouver de quoi entrer dans cette nouvelle pièce.
Merde.
Taj’ regarda au pied du mur en dessous de lui. Son sac gisait là, étendu sur le sol. Son contenu avec lui. Il prit soin de voir ce qui lui restait en équipement sur lui. Sa dague était toujours bien fixée à sa ceinture en cas de besoin. À côté d’elle une petite bourse contenant une poudre fumigène était toujours là. Mais c’était tout ce qu’il restait de son matériel.
Il regarda à travers les carreaux de la nouvelle pièce. Des flacons remplis de liquide coloré siégeaient sur un grand établi où traînait divers accessoires que Tajit ne reconnaissait pas. Sur les murs étaient accrochés plusieurs tableaux avec des nombres et des signes d’une langue que Tajit n’avait jamais vue.
La pièce semblait avoir été le théâtre d’une bagarre.
Au centre, une colonne trônait à mi-hauteur, un coussin rouge posé sur son sommet. Taj’ ne pouvait pas voir ce qu’il y avait posé dessus. De son perchoir à pigeon, Tajit ne voyait aucune sortie dans la pièce.
Taj’ se remémora le plan et ne se souvint pas d’avoir vu un quelconque laboratoire sur le plan que son maître lui avait donné. De mémoire, le plan griffonné par son maître prenant l’eau avec le reste de ses affaires, il y aurait dû y avoir un grand salon à cet endroit. Il nota d’en faire part à son maître, après tout c’était assez rare qu’il se trompe sur un plan. Il allait en entendre parler pendant quelque temps. Enfin surtout s’il arrivait à sortir de là.
La fenêtre était fermée par un verrou assez complexe.
Dégainant sa dague, il essaya de faire jouer la lame entre les deux montants des fenêtres. Après plusieurs secondes à lutter entre le vide et l’enclosure de la fenêtre. Tajit comprit qu’il n’y arriverait pas. Impossible de l’ouvrir juste avec sa dague et sa dextérité. Il allait devoir renoncer. Il fit demi-tour et retourna le long de la corniche collé de tout son possible au mur comme à l’aller. Avançant en petits pas chassés.
Soudain, et alors qu’il n’avait fait que quelques mètres le long du mur, son pied tapa quelque chose qui était plus solide que les crottes de pigeon. Il pencha prudemment la tête sur le côté. Un de ses passe-partout . Il avait glissé le long de sa poche quand il avait dû tomber. Il tenait péniblement en équilibre au-dessus du vide, menaçant de tomber à chaque instant.
Taj’ le saisit. Un petit coup de pouce du destin en cette soirée catastrophique, il allait surement trouver dans cette pièce du matériel qui allait se revendre au marché noir et qui justifierait d’avoir fait toute cette escapade nocturne.
De plus, il n’était jamais rentré bredouille et ce n’était pas pour sa dernière mission en tant qu’apprenti qui allait changer ça.
Il ne mit qu’une minute à peine à crocheter le verrou plutôt complexe pour une fenêtre. Taj’ sauta dans la pièce. Il enjamba un tabouret renversé sur le sol. La pièce plongée dans les pénombres avait une aura mystérieuse. Une force semblait émaner de toute la pièce. Le coussin attira tout de suite le regard de Tajit, son tissu était splendide, tissé de bordure en or minutieusement faite main, en son centre il y avait un creux comme si quelque chose de lourd et dense avait séjourné là pendant plusieurs jours sans en bouger. Tajit plongeait son regard dans le vide au-dessus du piédestal, il semblait de plus en plus attiré, hypnotisé par l’objet qui aurait dû se trouver là.
Il sentait une force invisible avec lui comme si quelqu’un était là et le regardait. Il eut un frisson. Peu rassuré, il décida de sortir rapidement de cet endroit étrange. Il était dans une pièce secrète, il le comprenait assez rapidement, il n’y avait pas de porte de sortie, ni d’entrée d’ailleurs. Mais trouver l’entrée d’une porte dérobée était compliqué, mais pour lui c’était simple. Le mur devant lui avait une ouverture dessinée. Il s’y dirigea. Un tabouret qui traîna là manqua de le faire tomber mais il fit un petit pas de côté pour l’éviter. Malencontreusement, il se prit les pieds dans un tapis qu’il n’avait pas vu. Il entraîna dans sa chute le piédestal et son coussin. Cela fit un barouf d’enfer. Les gardes allaient rapidement comprendre où il était. En se relevant, ses doigts rentrèrent en contact avec quelque chose de dur et de froid. Il essaya de voir ce qu’était ce petit objet. Mais il ne voyait rien dans les ombres de la pièce. Ses doigts se refermant autour d’une chose qu’il ne pouvait voir.
De la magie.
Il le porta à sa vue pour mieux distinguer la chose qu’il avait ramassé.
Une pierre. Un simple cailloux d’une beauté éclatante.
Elle semblait miroiter au creux de sa main. Son regard se perdait dans ce qui, au fur et à mesure, ressemblait de plus en plus à une énorme pierre précieuse.
Une pierre d’un éclat bleuté se lovait sur sa paume, des reflets de couleur verdâtre couraient le long en petit filon. Elle était plutôt grosse, mais ne pesait rien. Taj’ se félicita intérieurement de sa trouvaille inopportune. Il allait la ranger dans sa sacoche quand tout à coup une chaleur intense en jaillit. La pierre avait changé de couleur elle virait maintenant au rouge feu et les sillons s’étaient transformés en un instant en noir obscur. La pierre entrait en fusion. Taj’ essaya de la lâcher.
Impossible.
Sa main droite essaya de la retirer. Ses doigts traversèrent la pierre comme si elle n’existait pas. Les yeux de Taj’ s’écarquillèrent tant d’étonnement de douleur qui devenait à peine supportable. La main était maintenant rouge et Taj’ devait tenir son bras pour ne pas qu’il tombe. Il avait un genou planté dans le sol. La pierre écrasait son corps tout entier d’un poids immense. Il sentit tout son bras entrer en éruption, puis tout le reste. Tout tournait autour de lui, ses jambes étaient affreusement lourdes, ses bras tombèrent au sol, il se retrouva à quatre pattes. Le sol voulait l’aspirer. Il maudit sa dernière mission d’apprenti, un travail facile lui avait promis son maître et il s’effondra sur le sol.
Son réveil fut brutal. Un grand coup de poing dans les côtes. Il ne distinguait pas grand chose. Le soleil ne devait toujours pas être levé. Il était assis sur une chaise. Les gardes qui l’avaient traqué toute la nuit étaient là, plantés devant lui. Il reconnut Bart, c’est lui qui l’avait frappé. Les deux autres le regardaient de haut. Il reçut un nouveau coup de poing au visage. Du sang jaillit sur le sol et dans sa bouche. Son goût légèrement métallisé finit par le faire revenir dans le monde réel. Sa main gauche le lançait moins qu’il ne pensait. Il toucha du bout des doigts la trace de brûlure de sa paume. La pierre n’était plus là même si il avait cru pendant un instant avant de sombrer qu’elle avait fait fondre l’intérieur de sa peau, à la place la blessure avait laissé une trace en forme de stries comme si une bête l’avait griffée il sentait quatre cicatrices du bout de ses doigts. Elle semblait dessiner une spirale enroulée sur elle même avec en son centre, le centre de sa paume.
- Qu’est ce que tu fais ? La question lancée par Bart fut ponctuée d’un nouveau violent coup dans les côtes. La force du coup lui fit cracher sur le sol un long filet de sang.
Il se demandait comment il avait pu entrer dans la pièce et où est-ce qu’il se trouvait. Il regarda autour de lui.
- On s’en fout, de ce qu’il faisait ici. Demande lui qui lui a dit de venir ici.
Bart le saisit au menton de sorte à soutenir son regard.
- Tu nous entends la Meldyr ? Il retira sa main pour le frapper de son revers.
Taj’ se demanda intérieurement comment une petite créature des montagnes avait pu être amenée à désigner maintenant une personne qui avait des mœurs pour le moins étranges. Mais ses pensées n’étaient plus trop cohérentes, il voyait des étoiles un peu partout.
- Je crois que tu y es allé un peu fort abruti ! Lui dit le plus grand derrière.
- Ta gueule Zarg, si je frappe assez fort, il va parler.
Il frappa si fort la tempe de Taj’ que la chaise tomba au sol entraînant dans sa chute son occupant. Taj’ était tombé dans les vapes. Zarg s’agenouilla et souleva une de ses pupilles.
– À là, c’est sûr qu’il va plus parler du tout imbécile, on le ramène au chef.
Il claqua des doigts pour le désigner. Le garde qui n’avait pas dit un mot le hissa sur ses épaules. Ses pieds ne touchaient plus terre. Sa tête pendait dans le vide, du sang sortant du coin de sa bouche. Tous les quatre sortirent de la villa, le soleil illuminait une grande place de ses premiers rayons. Elle était déserte et ils la traversèrent d’une traite. Ils partaient en direction de la vieille ville.