Chapitre 1
Seul le martèlement de ses pas, effréné, rompait le silence instauré par cette chaude soirée d’été. Son ombre, étirée par les réverbères assiégés par des insectes nocturnes, la talonnait. Elle n’osait la regarder. Jeter un œil par-dessus son épaule ne lui était d’aucune aide. L’air brûlant calcinait ses poumons endoloris qui se contractaient avec saccades. Ils n’étaient pas les seuls à subir cet effort démesuré que leur réclamait leur propriétaire. Mais sous l’effet de l’adrénaline et de cette terreur sans nom qui habitait chaque centimètre de peau de la jeune femme, tous ces inconforts étaient moindres. Il fallait fuir. La rue était déserte, Mapple East n’était pas un quartier très animé. Un quartier de travailleurs, comme disait son père. Les gens partaient tôt le matin, rentraient parfois très tard le soir et recommençaient jour après jour. Pour cette rédactrice de presse, cette vie n’avait rien à envier. Mais ici, les loyers étaient peu onéreux, contrairement au reste de la ville. Pour une jeune femme qui était proche de son sou, c’était avantageux. Mais à cet instant, l’argent, sa maison, son travail, Mapple East et le reste du monde représentaient peu. La seule chose qui lui importait, c’était sa propre vie. Car ce qui la poursuivait était bien pire que les tracas du quotidien, les critiques cinglantes sur ses articles tendancieux et faussement impliqués, les appels incessants de la maison de repos concernant sa mère démente…
Au coin de la rue, elle bifurqua sur la droite, faisant crisser ses baskets aux lacets fermement noués à l’arrache. Sans avoir besoin de s’en assurer, elle sut que ça avait fait de même. Elle la collait de près. Elle l’entendait, pouvait même la sentir. Son souffle semblait même se poser sur sa nuque tel un macabre baiser. Ses larmes, acides, roulaient sur ses joues et se perdaient au niveau de sa poitrine, sous laquelle martelait son cœur au rythme de sa course. Elle savait qu’elle ne pourrait la fuir ainsi indéfiniment. Elle allait s’essouffler, se fatiguer. Ses jambes commençaient déjà à la tirailler. Elle devait improviser, trouver une solution le plus rapidement possible. Mais elle ne parvenait à réfléchir. Toutes ses pensées allaient vers ce qui la suivait, tapi dans l’ombre. Les réverbères semblaient clignoter sur son passage, rendant la rue plus sombre durant quelques secondes. La gorge de la jeune femme était aussi sèche qu’une terre sans eau et ses yeux étaient baignés d’une transpiration chaude. Elle allait la rattraper. Ce n’était qu’une question de temps… Dans l’entrelacs de ses pensées, elle se vit faire la une de son magazine. « Hommage à notre fidèle rédactrice en chef, sauvagement assassinée en pleine rue. » Elle imaginait sa photo sur la couverture, cernée par un entouré violet, le titre rédigé en grosses lettres. Elle eut envie de rire. C’était sa spécialité, les titres chocs ! « Ces produits pharmaceutiques vous empoisonnent ! » ; « Ces habitudes qui pourraient vous coûter la vie ! » ; « L’impact dramatique du gluten sur votre organisme ». Oui, c’était une spécialiste de la dramaturgie, et c’était pour cela que la revue qu’elle alimentait fonctionnait si bien. La peur vendait très bien. D’ailleurs, un chroniqueur, Arnie Hatkins, l’avait surnommée la ''vendeuse de psychose'', au fil d’une ligne salée qui ciblait le magazine. ''La vie sans filtre'' était depuis bien longtemps la cible numéro 1 des critiques, mais cette mauvaise réputation contribuait à sa prospérité. Les gens aiment les dramas, les sales histoires et les scandales. C’est une forme de commérage accessible à tous, qui garantissait des nouvelles croustillantes, ainsi qu’un anonymat contre 3,82 $.
Si un exemplaire sur son meurtre était publié, il allait faire un carton, c’était certain. Et les détracteurs du magazine, aux aguets, allaient s’en délecter.
« Vous aurez de quoi faire votre beurre… » pensa-t-elle, sentant une étreinte se resserrer sur sa jambe gauche.
Elle était à bout. Lorsqu’elle vit un puissant faisceau lumineux trancher l’obscurité au bout de la rue, son cœur battit plus vite. Une voiture approchait ! Elle avait peut-être une chance de s’en sortir, du moins, si l’automobiliste ne prenait pas une direction différente avant de l’apercevoir. Elle redoubla d’efforts et manqua de s’écraser sur le bitume. Alors que le véhicule approchait, elle se posta au beau milieu de la chaussée, faiblement éclairée par les réverbères qui clignotaient. Elle fut éblouie par un appel de phares du véhicule. Elle agita ses bras tout en avançant avec rapidité.
― Arrêtez-vous ! Laissez-moi monter, articula-t-elle par saccades.
Les coups de klaxon la firent sursauter, mais ne parvinrent à la dissuader. La voiture était à l’arrêt. C’était le moment. Elle fondit sur la portière passager, l’ouvrit à la volée et sauta dans l’habitacle. Confus, le conducteur, un type d’une trentaine d’années à la crinière sauvage, la dévisagea d’un œil colérique et interrogateur.
― Qu’est-ce que vous faites ? Sortez de ma voiture !
June le pressa du regard puis posa ses yeux sur la rue qui était bien plus sombre, à présent. Elle parvint à la distinguer, non loin, sur une pelouse. Son regard haineux lui hachait les entrailles.
― Foncez ! Je vous en supplie, amenez-moi à la gare, n’importe laquelle !
Le conducteur fronça les sourcils et serra les dents.
― Y a pas marqué taxi, débrouillez-vous ! répondit-il en traçant une ligne invisible sur son front luisant.
Lorsque June reposa ses yeux sur la rue, elle remarqua qu’elle s’était volatilisée. Elle pouvait se trouver n’importe où… Saisie d’une puissante panique, elle passa sa jambe par-dessus le levier de vitesse et écrasa l’accélérateur. Pris de court, le conducteur demeura absent durant quelques secondes, avant d’être envahi par la peur. Ils roulaient beaucoup trop vite et il ne contrôlait pas le véhicule.
― Arrêtez, vous allez nous faire cartonner ! cria-t-il d’une voix chevrotante.
― Tenez ce putain de volant ! lui ordonna la jeune femme, postillonnant de toute part, sa position étant douloureusement inconfortable.
La rue défilait à toute vitesse. Le conducteur finit par obtempérer, le visage baigné de transpiration, les yeux exorbités de terreur. Une femme hystérique et sévèrement dérangée venait de le prendre en otage dans sa voiture, il n’avait d’autre choix que de lui obéir pour sauver sa peau. Du moins, le pensait-il. En la constatant brièvement, il se rendit compte qu’elle aussi était terrorisée, mais par quoi ? Que fuyait-elle ? Un agresseur nocturne ? Un conjoint violent ?
― S’il vous plaît, bredouilla-t-il, se montrant le plus conciliant possible pour ne pas envenimer la situation, lâchez la pédale, je vais vous conduire à la gare.
June, victime de vertiges, de bouffées de chaleur et de crampes bien localisées, esquissa une grimace.
― Il faut pas qu’elle me rattrape…
― Qui ça ? Vous êtes en danger ? Je peux de ce pas appeler la police, mais pour ça, vous devez m’expliquer !
Le jeune homme prenait n’importe quelle direction. Son esprit était tellement submergé par les émotions qu’il ne parvenait à se souvenir la route pour regagner le centre-ville.
― Pas le temps, contentez-vous de tenir ce volant.
― Bon, j’appelle la police. Vous devez être prise en charge, déclara le jeune homme tel un médecin venant d’annoncer un cancer à son patient, avant de dégainer son téléphone portable qu’il cala entre son épaule et son oreille. Elle eut envie de lui attraper fermement les épaules et de le secouer, mais s’abstint.
― Ils ne vont rien faire, ce sont des incompétents ! Et puis, ils ne peuvent rien faire !
Alors qu’ils s’engageaient sur la route principale menant à Mapple Center, elle scruta le rétroviseur intérieur, laissa s’échapper un soupir, puis reposa ses yeux sur la chaussée. Un cri s’éleva alors de sa cage thoracique. Elle était là, au bord de la route, sa silhouette parfaitement dessinée dans la nuit. Le conducteur, qui venait d’engager la conversation avec un standardiste du 911, tressaillit et échappa le téléphone. Sans une once de réflexion, June attrapa le volant et vira sur la gauche, dans le but de la percuter de plein fouet. C’était la seule solution pour en venir à bout. Alors que le faisceau des phares s’apprêtait à inonder le poursuivant de la jeune femme, ce dernier se volatilisa à une vitesse foudroyante. Comment cette silhouette humaine pouvait-elle réagir avec une telle rapidité ? C’était tout bonnement impensable. Frappée de stupeur, la jeune femme ne put freiner à temps pour éviter au véhicule de percuter un platane de plein fouet. Au moment du choc, elle sentit son âme se soulever de son corps, projetée vers l’avant, avant d’être ramenée par une force invisible. Sa vision devint noir lorsqu’elle perdit connaissance.