Caramel & cannelle
POV Kalista
Je savais que ce n’était pas une bonne idée.
Le film a commencé depuis un quart d’heure à peine, et je sens déjà la présence de plusieurs métamorphes. Ils sont au moins cinq. C’est en tout cas ce que j’arrive à détecter. Cinq odeurs différentes, toutes de loups-garous. Ils sont sur mes traces, ça ne fait plus de doute maintenant.
J’aurais dû être plus prudente.
Il y a quelques jours, j’ai senti l’odeur d’un premier loup. C’était dans la rue, un soir en rentrant du boulot.
Je n’ai pas réussi à l’apercevoir, mais je savais qu’il était là. J’ai cru à un hasard. Il arrive parfois que des loups décident de vivre loin d’une meute, c’est rare mais ça arrive.
Le loup n’est pas un animal solitaire par nature, il le devient souvent par obligation. Dans la majorité des cas, c’est la meute qui bannit un de ses membres, mais il y a parfois des départs volontaires.
Tout ça pour dire qu’il est possible d’en croiser un.
C’est pour ça qu’au départ, je ne me suis pas plus inquiétée que ça. En plus, les jours suivants, je ne l’ai plus senti. Ça m’a rassurée. Je me suis dit qu’il n’était que de passage et qu’il avait continué sa route.
Mais maintenant, ce n’est plus une coïncidence. Ils sont plusieurs et ils sont clairement sur mes traces.
Dissimulés dans la pénombre de la salle de cinéma, ils sont arrivés après le début du film. J’étais déjà bien installée dans mon siège, grignotant mon popcorn caramélisé.
Je ne sais pas ce que je dois faire.
Ils ont l’avantage du nombre et ils le savent. Ils n’ont même pas pris la peine de masquer leur odeur. Ils veulent que je sache qu’ils sont là.
Ça fait cinq minutes que j’ai mon portable à la main. Je ne sais pas si je devrais appeler Nina.
Je ne veux pas la mettre en danger mais il faudrait quand même la prévenir. En même temps, je suppose que s’ils me suivent depuis plusieurs jours, ils l’ont également repérée. Elle est peut-être déjà en danger.
Je ne suis pas très loin de la porte de sortie, mais ai-je une chance de réussir à m’enfuir sans créer un mouvement de panique et risquer la vie des humains autour de nous ?
Quelqu’un s’assoit sur le siège juste derrière moi. Il grogne, menaçant les trois jeunes humains qui étaient installés là. Je les entends déguerpir.
À l’odeur, je sais que celui qui vient de s’assoir est un loup. Mais cette odeur est différente de celles que j’ai senties jusqu’à présent, elle est exquise. C’est un mélange de caramel et de cannelle, deux de mes odeurs préférées.
L’homme qui vient de s’assoir, se penche en avant, se rapprochant de moi. Je sens son souffle près de mon oreille.
-« Ça fait longtemps, Kalista !
Tu n’as pas changé, tu es toujours aussi jolie, et ton odeur…»
Il prend une longue inspiration.
« Toujours aussi délicieuse. »
Il soupire puis reprend.
« Ça n’a pas été facile de te retrouver, tu sais. Tu m’as donné du fil à retordre. »
Le son de sa voix me fait l’effet d’une bombe. Cette voix, je ne l’ai jamais oubliée.
Les souvenirs du passé me reviennent d’un coup.
Cinq ans plus tôt...
C’était une journée tranquille, une belle journée ensoleillée de printemps. Ça sentait déjà l’été.
J’étais avec Nina, assise au bord de la rivière, les pieds dans l’eau. Nous discutions de nos projets d’avenir. Nina allait avoir vingt ans le mois suivant, et moi à la fin de l’année. On avait décidé qu’on s’installerait dans la petite ville d’à côté. Pas trop loin de la meute, mais pas trop près non plus. Nous avions des rêves d’indépendance. Ce qui était à l’opposé des idées archaïques de la meute, surtout en ce qui concerne les femmes.
La douceur de cette journée a pris fin au moment où l’alarme s’est mise à sonner, signe que nous étions attaqués par une meute ennemie.
Nous nous sommes précipitées devant l’entrée du quartier général, grand bâtiment abritant des bureaux, le logement de l’Alpha ainsi que différentes salles utilisées lors d’évènements importants.
L’Alpha de notre meute, mon père était déjà en position avec ses meilleurs hommes.
Face à lui, les hommes de la meute de la Lune Écarlate, meute particulièrement redoutée car extrêmement puissante et surtout sans pitié, avec à l’avant celui que je devinais être leur Alpha, Aleksander.
Un homme grand aux muscles saillants, un visage fin mais une expression dure, dénuée de pitié. On pouvait lire la haine dans son regard, et la ferme résolution d’en finir avec nous.
Nina prit ma main. Nous savions que notre heure était venue. Aucune meute ne fait le poids face à celle de la Lune Écarlate. Mais nous étions prêtes à mourir ensemble.
J’ai lancé un regard noir à l’Alpha en face de nous. Je voulais qu’il sache que nous n’avions pas peur. Je l’ai vu froncer les sourcils en me regardant, puis son expression a changé et il m’a souri.
Clairement, il se moquait de nous.
Soudain, il s’est redressé et a levé le poing, interrompant son attaque, puis d’une voix forte, il a demandé à parler à notre Alpha. Ça nous a étonné, ce n’était pas son genre.
En général, lorsqu’il lance une attaque, il tue tous ceux qui résistent et prend le contrôle de la meute. Point barre.
Mais ce jour-là, il a demandé une trêve et des négociations.
Mon père n’a eu d’autre choix que d’accepter de le rencontrer. Ils se sont tous deux dirigés vers son bureau.
Peut-être que j’ai rêvé, mais il me semble qu’en passant devant nous, l’Alpha Aleksander m’a fait un clin d’œil.
Ils ont discuté pendant deux heures, seuls, sans même la présence de leur Bêta, ni d’aucun autre homme. Rien n’a transpiré de cette rencontre.
Enfin jusqu’à un soir, quelques semaines plus tard. Mon père avait organisé une grande fête, pendant laquelle il avait prévu de faire une annonce importante. Toute la meute était présente, plus deux meutes voisines.
Mon père m’a demandé de m’assoir à ses côtés. C’était bien la première fois qu’il me faisait une telle demande, et ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille.
Quelle ne fut pas notre surprise quand Aleksander et ses hommes ont débarqué et se sont installés à une table en face de nous. Ça aussi, ça aurait dû m’alerter.
Aleksander a passé la soirée, la tête légèrement inclinée, le regard fixé sur moi.
Son Bêta assis à sa droite, lui chuchotait constamment des choses à l’oreille, tout en me jetant des regards interrogateurs.
Un peu après minuit, mon père a demandé le silence, puis il a levé son verre pour porter un toast, et a déclaré devant tous les invités qu’il avait signé une alliance avec l’Alpha de la meute de la Lune Écarlate, Aleksander et que nous étions maintenant sous sa protection.
Puis comme un coup de massue, son annonce suivante est arrivée.
Il l’a remercié de nous avoir laissé la vie sauve, puis il s’est tourné vers moi et a déclaré que pour sceller cette alliance et l’accord de paix, il avait accepté de m’offrir moi, sa fille unique comme épouse à Aleksander.
Le brouhaha qui a suivi cette déclaration était assourdissant. La foule était en liesse, tout le monde se réjouissait. Tout le monde, sauf moi !
J’ai senti ma poitrine se serrer, le stress m’étouffer.
J’ai levé les yeux vers Aleksander. Il avait l’air tellement satisfait de lui. Le menton appuyé sur sa main, un sourire au coin des lèvres, un sourcil arqué, l’air de dire : « Tu ne t’y attendais pas à celle-là. »
Non, clairement je ne m’y attendais pas.
Mon père a continué son discours mais je ne l’écoutais plus. J’étais sous le choc.
C’est Nina qui m’a ramenée sur terre, me secouant le bras.
-« Kali, c’est quoi cette histoire ? »
Elle était inquiète pour moi, c’était la seule à ne pas se réjouir.
Aleksander avait la réputation d’être particulièrement cruel.
Quel père sain d’esprit accepterait d’offrir sa fille en mariage à un monstre pareil ?
Finalement, mon père s’est rassis, puis il s’est penché vers moi, un sourire à peine dissimulé.
-« Je suis désolé. J’ai dû choisir entre la meute et toi. C’est Alpha Aleksander qui a fixé les termes de ce marché. Je n’ai pas eu d’autre choix que d’accepter. »
Il me sacrifie pour sauver la meute, et ça le fait sourire. Il n’y a pas une once de tristesse dans son regard.
Je ne sais pas comment je dois le prendre.
Peut-être que je devrais être fière de sauver cette meute…
Sauf que cette meute ne m’a jamais acceptée.
Je ne suis pas la fille biologique de l’Alpha. Lui et sa femme Esmée, ne pouvaient pas avoir d’enfant. Ils ont tenté pendant des années, sans succès. Puis un jour alors qu’ils avaient perdu tout espoir, il a trouvé dans la forêt, un nourrisson emmailloté dans une couverture, abandonné au pied d’un arbre.
Ce nourrisson, c’était moi.
Il m’a ramené chez eux, et ils m’ont élevé comme leur fille.
Enfin, Esmée m’a élevée et aimée comme sa fille.
Mais lui…
Il m’a toujours fait sentir que je n’étais pas son sang.
Et à la mort d’Esmée, les choses ont changé drastiquement et le fossé entre nous s’est creusé.
Il a été décidé que ce serait le fils de son Bêta qui lui succèderait comme Alpha.
Bon moi perso, être Alpha ça ne m’intéressait pas.
Les gens autour de moi, n’arrivaient pas à comprendre que ce n’était pas un problème, et que je ne convoitais pas ce poste de toutes façons.
À partir de ce moment, les membres de la meute ont commencé à me faire sentir que je n’étais pas à ma place.
On me rappelait constamment que je n’étais pas la fille légitime de l’Alpha et que je n’avais rien à faire là.
À la base dans notre meute, c’est déjà une malédiction d’être une femme. Selon nos principes, les femmes ne servent qu’à faire des enfants et à servir les hommes. Elles ne sont pas éduquées puisque cela ne sert à rien.
J’ai eu de la chance qu’Esmée s’occupe de moi dans mon enfance. Elle a tenu tête à mon père pour que j’aille à l’école et après sa mort, il m’a laissée continuer ma scolarité. Ça lui permettait de ne pas m’avoir dans les pattes.
Ce sont ces inégalités de traitements entre les hommes et les femmes, qui m’ont motivée à avancer.
C’est de là que vient notre envie de liberté et d’indépendance, à Nina et à moi.
Petit à petit, l’ambiance s’est dégradée autour de moi.
Fort heureusement, je n’ai pas eu à subir de menaces physiques. C’était plutôt d’ordre psychologique. Toujours mise à l’écart, rabrouée, rabaissée, etc...
Les autres femmes étaient jalouses de mon éducation, qu’elles considéraient comme un privilège. J’ai pourtant proposé de plaider leur cause auprès de mon père pour leur permettre l’accès à l’école, mais elles ont refusé. Aucune d’entre elles ne souhaitaient étudier.
Dans tout mon malheur, Nina est restée ma seule amie.
Peut-être parce que sa situation était un peu la même que la mienne.
Elle était arrivée quelques années auparavant. Sa meute avait été décimée par des loups sauvages. Elle est restée cachée pendant des jours, puis a erré jusqu’à arriver à la limite de notre territoire.
Je ne sais pas trop pourquoi, mais mon père a toléré sa présence.
Très vite, nous sommes devenues inséparables.
Et c’est grâce à elle que j’ai pu m’enfuir, ce soir-là.
Après l’annonce de mon père, elle m’a entraînée dans un coin. Je m’en souviens comme si c’était hier.
-« Kali, tu dois t’enfuir. Tu connais la réputation d’Alpha Aleksander, il est cruel. Tu ne peux pas accepter cette union. »
-« Nina, je ne crois pas avoir le choix. Comment veux-tu que je m’enfuie ? Tu as vu leur nombre ? Je n’ai aucune chance. »
-« T’inquiète, j’ai un plan. »
Ce soir-là, Nina a mis le feu aux grandes cuisines du quartier général. Pendant ce temps-là, j’ai été discrètement dans le bureau de mon père et j’ai pris tout l’argent liquide qu’il y avait dans le coffre. Je l’avais aperçu taper la combinaison par le passé, et il n’avait pas pris la peine d’en changer.
L’incendie a généré un mouvement de panique dont nous avons profité.
Il y avait de nombreux invités à cette fête, et donc de nombreux véhicules.
Nous avons couru jusqu’aux voitures les plus proches de la route, tout en évitant d’être vues par les gardes postés aux alentours.
Nina a sorti un sac avec une quantité innombrables de clefs de voiture. Elle avait eu la présence d’esprit de passer par la cabine du voiturier.
Il y avait tellement d’invités ce soir-là que mon père avait prévu un service de voiturier pour faciliter leur accueil. Ça nous a bien aidé.
Après avoir fait le tri par marque de voiture, nous avons essayé toutes les clefs de cette marque.
Nous avons rapidement trouvé la bonne.
Nina a pris le volant et a démarré en trombe, prenant le soin de jeter le reste des clefs sur la banquette arrière. Ils auront plus de mal à nous suivre sans clefs de voiture.
La diversion ne nous a pas laissé beaucoup de temps.
On entendait déjà les hurlements des loups derrière nous.
-« Vite Nina, accélère ! »
Je ne sais pas où elle a appris à conduire, mais ce soir-là elle nous a sauvé la mise.
Nous avons roulé quelques heures, puis nous nous sommes arrêtées dans une petite ville, nous avons abandonné la voiture et nous sommes montées dans un train.
Une fois au terminus du train, nous sommes montées dans un autre, puis encore un autre et encore un autre, puis nous avons fait du stop, et pris un bus.
C’est comme ça que du Montana, nous sommes arrivées dans le Maine, à l’autre bout du pays, avec pas mal d’argent liquide mais aucune idée de comment nous en sortir dans la vie.