Chapitre 1
L'odeur de la suie, de la poussière, de la sueur aigre emplissait l'air. Des rongeurs cavalaient à petites foulées entre les tonnelets et les sacs de copeaux de bois. Leurs museaux curieux humaient l'air et passaient leurs pattes sur leurs moustaches argentées, dans un geste répétitif.
L'écho de la rue marchande remontait jusqu'aux fenêtres fermées et se mêlait aux chants des ménestrels en provenance du temple, en contrebas de la ville. Un rayon de soleil traversait l'interstice de la persienne, s'allongeait et réchauffait la peau moite du garçon. Il haletait, son cœur palpitait dans sa poitrine qui se soulevait par à-coups silencieux. Le cagibi qui lui servait de refuge était étroit, à tel point que l'espace semblait dépouiller l'air, qui peinait à s'infiltrer. Encombré, l'espace exigu offrait peu de liberté de mouvement. Son poursuivant n'aurait eu qu'à bondir pour, d'un simple geste latéral de la lame, lui ôter ses dernières forces. Sa respiration était entrecoupée par les rares occasions qu'il avait d'avaler sa salive, écorchant davantage sa gorge sèche.
Un simple froissement de tissu. L'air happé par un pas rapide sur les lattes de parquet grinçantes. Trop perceptible dans le silence qui pesait autour de lui pour passer inaperçu. Il ferma les yeux et ravala un gémissement de panique tandis que ses cheveux noirs chatouillaient la naissance de sa nuque. Un objet s'écrasa au sol, se brisa et résonna dans l'escalier qui menait à l'étage.
Ses yeux s'écarquillèrent dans un sursaut tandis qu'il plaquait son corps contre le mur. Sur le qui-vive, il appréhendait que la porte s'ouvre. Que les gonds rouillés grincent, tel un chant risible, tandis que le battant délabré ferait naître une spirale de poussière, celle qui traînait sur le sol, remuée par les seuls habitants de l'ancienne tour de pigeonnier. Que la faible lueur qui émanait du couloir dévoile sa silhouette svelte, vêtue d'une tunique et d'un bas-de-chausses de seconde vie.
Ses yeux fiévreux lancèrent un énième doute à la fenêtre fermée par les volets. Elle donnait sur une basse-cour, à plusieurs mètres plus bas. Le mur était fin et n'offrait aucune prise. Impossible d'envisager une descente ; elle le tuerait. Épuisé, le corps tremblant, et les sueurs froides coulaient le long de ses tempes. Les courbatures sciaient ses muscles, ses mains — rouges — trop faibles pour empoigner une prise.
Néanmoins, il ouvrit les yeux et les tourna vers cette échappatoire. Il éloigna son corps du mur, posa un pied sur le sol et poussa les persiennes, qui claquèrent et éclairèrent la pièce. Ses bras tremblaient alors qu'il cherchait une prise d'appui. Un seul mouvement mal calculé lui vaudrait une chute de plusieurs mètres. Un sourire étira ses lèvres alors qu'une goutte de sueur s'arrêta aux commissures de celles-ci ; salée.
Les pas se rapprochaient ; son souffle se coupe par instinct, comme s'il pouvait disparaître simplement en arrêtant de respirer. Il leva une jambe, la porte s'ouvrit. Lourde et cinglante, elle frappa le mur avec un bruit assourdissant. Une silhouette imposante avala la lumière. La main se leva, prête à frapper le jeune homme. Malgré lui, il laissa échapper un soupir de soulagement.
Madame Grettal, le visage déformé par une moue réprobatrice, brandissait un rouleau à pâtisserie tel une hache au-dessus de son imposante carrure.
— Clayd ! Te voilà, petit délinquant !
La femme saisit le bras du fuyard et le tira prestement vers elle, loin du vide qu'offrait la cour. D'un geste vif, elle abattit le rouleau à pâtisserie sur le haut du crâne de Clayd, qui poussa un cri de douleur et de mécontentement. Il porta une main sur la bosse et releva la tête vers la femme avec provocation. Cette dernière fronçait les sourcils et pinçait les lèvres.
— Combien de fois t'ai-je ordonné de ne pas voler ! la réprimanda-t-elle. Tu sais comment cela va finir.
— Mais je te l'ai rendu, ton pain ! s'insurgea Clayd en se débattant dans la prise de gorille de la femme.
— Avec trois bouchées en moins ! souligna-t-elle, effarée.
Imperturbable, la mère Grettal le tira hors de la pièce pour s'engager dans les escaliers en spirale de la tour. Contraint, il se laissa tirer à travers les marches bancales. Il bougonnait alors que la femme l'emmenait sans ménagement dans l'avenue bondée de monde. Traîné par la poigne farineuse de la mère Grettal, il lui adressa un regard noir. La femme, indifférente, traversa l'allée de terre battue, saluant d'un signe de tête les passants qui reconnaissaient la marâtre.
Force était de constater qu'il était difficile de ne pas la remarquer. La mère Grettal avait les épaules larges d'un bâtisseur, les cheveux d'un blond de blé tressé haut, descendant jusqu'à ses hanches où était attaché un tablier de cuir taché de farine. Le visage sévère, elle avait pourtant les traits nobles des Maisons Inférieures de Lorn. Les yeux des Lorniens passaient du visage de la femme à celui du garçon traîné derrière elle, avec cette même habitude ; un soupir suivi d'un mouvement de tête, dépassé.
L'odeur du pain chaud vint chatouiller leurs narines, et Clayd se crispa quand ils s'arrêtèrent enfin devant la devanture de la boulangerie. Devant eux se tenait le mari de Madame Grettal. La bouche retroussée, les bras croisés sur son tablier, il scrutait la mine de Clayd, à la recherche d'un signe de culpabilité ; l'espoir d'une rédemption.
— Tu as volé mon pain, constata l'homme. Le garçon détourna la tête et regarda l'étalage où s'entassaient des brioches à la cannelle.
Le Père Grettal se pinça les lèvres, haussa les épaules, l'air sifflant sous son nez. Ce dernier, d'un blond plus terne que son épouse, avait la même stature large, la peau tannée par la chaleur des fours, les poils des avant-bras roussis. Son front luisait de sueur, où certaines mèches rebelles s'échappaient du chignon qu'il attachait d'une lanière de cuir, tandis que sa barbe, blanchie et tressée, soulignait la clarté de ses prunelles sous d'épais sourcils.
— J'avais faim, lança le garçon, une goutte de bave brillant au coin de sa bouche.
— Tu pourrais au moins faire semblant de t'en vouloir, sale môme, grogna la Mère Grettal en tirant le poignet du garçon toujours emprisonné dans sa main.
— Excusez-moi, se renfrogna-t-il. Le boulanger poussa un soupir avant de faire claquer ses mains contre ses cuisses.
— Ça te rajoute encore deux jours de travail, gamin. Combien de fois va-t-on devoir te le dire avant que tu comprennes ? tempêta l'homme. Il finit par pousser un énième soupir d'abdication et passa une main le long de sa barbe.
— Bien. Assez parlé, au boulot. Et ne t'avise pas de croquer dans les chouquettes ; elles viennent de sortir du four.
Les mains dans la farine, Clayd pétrissait la pâte, l'entassait et passait au fournil les miches de pain après qu'elles aient gonflé. Des gestes répétitifs, instruits à coups de rouleau sur la tête depuis de nombreuses années. Ses yeux se posèrent alors sur le dos voûté de l'homme penché au-dessus des sacs de toile que le paysan venait de livrer. Le Père Grettal prit une poignée d'orge, laissa les grains glisser entre ses doigts pour rebondir en petit bruit. Il se redressa, tira sur la besace qui pendait de sa ceinture et récupéra des pièces de cuivre qui s'entrechoquèrent entre elles. Il donna six Yad au paysan, et lui glissa du pain noir sous le bras, un demi-sourire aux lèvres.
Clayd reconnut le jeune homme au visage buriné par les longues journées passées dans les champs. Fils d'agriculteur, il vivait aux abords de la ville, à l'extérieur des murailles, dans une ferme au toit délabré, où les jours de tempête menaçaient de faire s'effondrer la bâtisse. Peu bavard, sa langue se déliait pourtant quand il passait à la taverne à la fin d'une journée de livraison, deux bières brunes dans le sang, les joues rougies et les yeux baladeurs sur la petite serveuse à la peau blanche.
Il se prenait alors à raconter aux clients des histoires loufoques, ponctuées d'effluves d'alcool et de pipe à herbe. Des histoires de bêtes sauvages et de voyageurs vêtus de noir. Ignorés et jugés par les habitants, habitués aux tendances alcooliques qu'il avait, les Lorniens écoutaient d'une oreille distraite, riaient sous cap quand le paysan divaguait sur ces voyageurs nocturnes, inconnus de la ville. Il était de notoriété publique que la Terre de Lorn était la risée du continent d'Arkadia. Elle était difficile d'accès, perdue au Nord, dans une cuve entourée de montagnes escarpées, le versant opposé tombant dans la Mer Lisse.
Certains suggéreraient, au dire des rumeurs, qu'il s'agissait de Maraudeurs, un groupe de brigands vivant dans les Terres Neutres, aux habitudes de pillards et de marchands d'esclaves. Mais la cité de Lorn était pauvre et la population vieillissante. Des rumeurs de rues, soufflé en coup de vent, disaient que les coffres du Seigneur s'asséchaient, autant que le soleil brûlait l'herbe en été.
Fut un temps où Lorn prospérerait. Après des siècles passés sur cette Terre peuplée de nomades, dans les monts escarpés, la Cité s'était élevée, de pierres blanches et de vitraux soufflés. Ils l'avaient nommé la Cité des Monts. Entourée d'une forêt de pins et d'épicéas, elle grouillait de faisans et de daims, rendus lourds et lents par les fruits sauvages et les herbes grasses. Les champs qui s'étalaient au pied du Mont étaient gorgés d'élevage bovin. Mais le temps, la malédiction et la Guerre avaient causé du tort au peuple et aux hautes tours du château. Ils avaient délaissé les murs et les rues de pierre de l'ancienne ville, laissant derrière eux les souvenirs et l'histoire d'un peuple qui sombra dans l'oubli. Les hommes et les femmes avaient reconstruit, avec la patience d'un Prieur, un semblant de ville en bois, où seuls le château du Seigneur et l'orphelinat se dressaient encore en pierre.
Rares étaient ceux qui, désormais, osaient s'aventurer entre les chaînes de montagnes et les eaux troubles de la Mer Lisse. Seul le convoi des Transporteurs, hommes de la Couronne, passant les frontières naturelles, apportant les nouvelles du continent et, contre une bourse bien remplie, du fer et des épices. Le commerce avec les autres Terres, devenu impossible, se résumait à quelques denrées rares voire inexistantes.
Il y a quelques années, un groupe d'hommes avait monté des chevaux et des charrettes marchandes, les lèvres pleines de promesses de retour, les cageots pleins et les tonneaux lourds. Ils n'étaient jamais revenus. Certains avaient bien tenté de remonter le fleuve de la Dargue, qui longeait la ville, mais leurs frêles bateaux de pêche n'avaient pas résisté au courant des eaux tumultueuses qui se jetaient dans le lac, au pied des monts. « Nous sommes des Lorniens, des nomades de sang, alors soyons les nomades de nos terres », disaient les anciens entre une tranche de viande froide et de fromage dur. Les maris hochaient la tête, tandis que les plus jeunes retroussaient les lèvres et détournaient le regard, les yeux remplis d'espoir refoulé. Les enfants, assis à même le sol sous les tables de la taverne, soufflaient entre eux avant de se faire rappeler par les mères, qui passaient la tête dans l'entrebâillement de la porte.
Clayd avait vite appris que les tavernes et les auberges étaient les lieux propices aux histoires les plus croustillantes. Par expérience, il avait vu des langues plates et des bouches fermées devenir les plus bavardes avec quelques verres de bière et d'eau-de-vie. Caché derrière les tables, un pain aux raisins entre les mains, il écoutait les babillages des hommes, plus loquaces que leurs femmes dont ils se plaignaient sans cesse.
Malie, une fille de l'orphelinat, l'accompagnait parfois, lorsqu'elle terminait ses services plus tôt. Lorsqu'ils étaient plus jeunes, c'était elle qui l'avait emmené pour la première fois dans la taverne de la ville. Elle avait attendu qu'un groupe d'hommes passe pour se faufiler derrière les cageots de pommes de terre et les tonneaux de vin. Ils pouvaient passer des heures, adossés contre le mur à l'abri des regards, à écouter les histoires et les ragots de la ville, dérobant un bout de pain ou une écuelle de ragoût refroidie.
Les mains dans la pâte, Clayd regarda le paysan sortir de la boulangerie, les yeux rivés sur les pièces de cuivre dans sa paume décharnée. Le soleil commençait tout juste sa descente dans le ciel, et le garçon connaissait déjà la destination prochaine du jeune paysan. Clayd se tourna alors vers les pains à la viande, entassés sur un support en bois, la mie fumante et la croûte chaude. Il en saisit un, le glissa dans la poche interne de sa tunique – c'était Malie qui la lui avait cousue. Il se brûla la pulpe des doigts, et la chaleur du pain contre ses côtes le fit grimacer alors qu'il traversait l'arrière-boutique. Le soleil couchant enflammait la rue et allongeait les ombres mouvantes des habitants. La chaleur réchauffait les masures de bois et faisait sécher le linge tiré sur les fils, dépendant des maisons les unes aux autres.
La farine s'envolait en petits dépôts et retombait sur le sol, tandis que Clayd frappait sa tunique d'un grand coup pour s'en débarrasser. Il passa devant le comptoir, sentant le regard brûlant de la Mère Grettal dans sa nuque.
— À demain ! lança-t-il en franchissant le seuil de la porte. Je viendrai après le poissonnier.
— Ah non ! Viens avant, la dernière fois le pain sentait les tripes de poisson ! grogna la femme.
Sans perdre de temps, il se faufila quelques pas derrière la charrette du paysan, évitant les habitants qui vaquaient à leurs occupations. Il claqua sa langue et, dans la foulée, sauta par-dessus le muret qui séparait la cour des escaliers.
Il dévala les marches, manquant de se briser le cou, esquiva un chien errant, les yeux braqués sur la silhouette du paysan assis à l'avant de la charrette. Des cageots de carottes, navets et pommes de terre s'entassaient sur celle-ci. Le cheval de trait s'arrêta devant l'étalage des primeurs, d'où sortait un vieux bonhomme, les épaules voûtées et les genoux claquants. Le paysan vint à l'arrière, tira le premier cageot de navets et suivit le vieillard. Clayd, qui observait de loin, grimpa discrètement sur la charrette, saisit un fagot de carottes, puis redescendit aussi vite.
Ses pieds touchèrent à peine le sol lorsqu'une motte de terre humide s'écrasa sur le côté de son visage. Un groupe d'adolescents, dont certains plus âgés que lui, pouffait de rire à l'angle d'une ruelle. Le plus grand le fixait avec dégoût et faisait mine de vomir lorsque leurs regards se croisèrent.
— Bah quoi, le bizarre ? ironisa l'un des garçons en se tenant le ventre, hilare. Clayd poussa un soupir et s'éloigna, mais une main saisit son bras et le tira en arrière avec force.
— Tu vas où comme ça ? demanda Egil, le chef de la bande. Clayd releva la tête et lui lança un regard assassin malgré la différence de taille. L'adolescent serra les dents et resserra sa poigne avant de le lâcher brusquement, les yeux écarquillés. Il fit mine de secouer la main, avec un râle de dégoût.
— Ah ! J'ai touché l'orphelin ! s'écria-t-il en reculant de quelques pas. Derrière lui, les autres éclatèrent de rire et feignèrent d'être horrifiés.
— J'espère que ce n'est pas contagieux ! ajouta l'un des garçons.
— Vous êtes débiles, siffla Clayd en continuant sa marche. Il jeta un coup d'œil dans son dos, espérant ne pas voir le paysan sortir de la boutique, sa botte de carottes toujours coincée dans la main.
Egil se plaça devant lui et lui barra la route, un sourire perfide sur son visage couvert de cicatrices de boutons et de croûtes fraîches.
— Tu crois qu'on va te laisser partir alors que tu viens de voler sous nos yeux, le monstre ? lança l'adolescent. Dans le dos de Clayd, les autres garçons s'étaient regroupés, lui bloquant toutes les sorties. Chacun ricanait, les mains dans les poches et l'air supérieur. Les blasons de leurs Maisons brodés sur leurs pourpoints soyeux et le cuir luisant de leurs bottes faisaient frémir Clayd de rage. Les passants jetaient de rapides coups d'œil au regroupement avant de détourner la tête ou de s'éloigner ; aucun ne voulait de problème.
Ils se retrouvèrent dans une ruelle adjacente, loin des regards et de la foule curieuse. Adossé contre un mur, Clayd gardait les poings serrés et le regard noir. Egil se positionna devant lui, le toisant avec dédain.
— Tu m'as cassé le nez la dernière fois, cracha le garçon en tapant du pied, projetant des volutes de poussière et de petits cailloux sur les savates usées de Clayd.
— J'aurais rien cassé si tu m'avais laissé tranquille, rétorqua Clayd.
— Sauf que t'as toujours pas pigé, le bizarre. Je fais ce que je veux de toi. Il n'y a personne pour t'aider, de toute façon. Pas même ceux que tu tentes de nourrir en volant chez les honnêtes gens.
— Va te faire foutre, siffla Clayd en avançant d'un pas. L'un des sbires d'Egil lui planta alors une branche dans l'épaule, le forçant à reculer. Clayd le repoussa d'un coup de bras. Egil leva le poing et l'abattit sur la joue de Clayd, qui s'effondra au sol, ramenant ses bras devant son visage. Sans perdre une seconde, le groupe s'avança et une pluie de coups de pied s'abattit sur son corps recroquevillé. Après quelques minutes, Egil se pencha à son niveau, son haleine chargée d'ail et de poisson.
— Supplie-moi de te laisser tranquille, murmura-t-il. Ou alors tu comptes encore une fois appeler ta petite amie à la rescousse ?
Clayd releva la tête, le nez en sang. Il se racla la gorge et cracha un filet de bave rosée sur le torse de son agresseur, qui s'écria et tomba en arrière. Clayd en profita pour lui donner un coup d'épaule, se redressa et agita la botte de carottes devant lui pour éloigner les autres. Il monta sur un tonneau en bois, attrapa le rebord du toit et grimpa en gémissant de douleur, les côtes meurtries. Perché au-dessus du sol, il regarda les garçons en contrebas, qui, bien que furieux, ne tentaient pas de le suivre. Avec un sourire provocateur, il leur adressa un doigt d'honneur avant de s'élancer en courant sur les toits abrupts de la ville.
Le vent sifflait dans ses oreilles, masquant à peine les insultes et les cris d'Egil derrière lui. Il baissa les yeux et aperçut ses poursuivants qui tentaient de le suivre à travers les ruelles étroites de Lorn. De toit en toit, il sautait, grimpant tel un chat en fuite. Les toits étaient son terrain de jeu depuis sa plus tendre enfance. Finalement, il s'arrêta, haletant, les mains sur les cuisses pour reprendre son souffle. Mais le bruit d'une respiration sifflante derrière lui le força à se retourner. Egil, un genou posé sur le toit en pente, se redressait lentement, le visage déformé par la rage. Clayd croyait les avoir semés, mais au silence régnant en contrebas, seul Egil avait réussi à suivre sa course.
— Je vais te tuer, l'orphelin, menaça le garçon. La trace de bave ornait encore son pourpoint vert, et ses hauts-de-chausses étaient couverts de poussière après cette course acharnée.
— Tu devrais arrêter, Egil, je vais finir par croire que tu es amoureux de moi, à force de me suivre partout, ricana Clayd en jetant la botte de carottes à ses pieds. Egil grimace et ravala un haut-le-cœur de dégoût.
— Tu me donnes juste envie de vomir, le bizarre, corrigea-t-il en avançant. Toi et ta sale gueule, tu mérites juste la mort.
Il plia les jambes, contracta le muscle de son bras et envoya son poing en direction de Clayd. Ce dernier esquiva et, avec rapidité, frappa le nez d'Egil avec sa paume. Il entendit un craquement sonore, preuve que l'arrête venait de se briser. Déstabilisé et essoufflé, Egil perdit l'équilibre. Il trébucha sur ses jambes, battit l'air de ses bras avant de basculer en arrière. Son corps s'écrasa lourdement sur le sol de terre, quelques mètres plus bas.
Inerte.