Avant-prologue : Camille
La pluie tombe en un rideau dense, transformant les pavés en miroirs sombres qui reflètent les lumières dorées de la rue. Les ombres dansent autour de moi, portées par le vent glacé qui s’infiltre à travers les ruelles. Je devrais rentrer, mais quelque chose me retient. Peut-être cette tension étrange qui plane, ou simplement cette envie incontrôlable de savoir ce qui va se passer.
Je serre la coupe de champagne entre mes doigts, son bord froid glissant contre ma paume. Mon regard se pose sur la pièce, vaste et luxueuse, remplie d’une foule de gens que je ne connais pas. Des rires étouffés, des murmures, des regards appuyés… Ce genre de soirée m’a toujours paru superficiel, un théâtre où chacun joue un rôle, masque bien accroché. Mais ce soir, je ne suis pas là pour jouer.
Et puis, je le vois.
Il est là, dans un coin, presque invisible sous la lumière tamisée des lustres. Grand, sombre, avec cette élégance brute qui attire irrésistiblement les regards. Gabriel Saint-Clair. Ce nom résonne comme une légende murmurée dans les cercles littéraires. Un génie déchu. Un homme mystérieux dont le passé est une toile sombre que personne n’a vraiment déchiffrée.
Je ne devrais pas le fixer, mais je n’y arrive pas. Il ne fait rien pour attirer l’attention, et pourtant, tout en lui commande la pièce. Sa chemise noire est parfaitement ajustée, légèrement ouverte sur une clavicule marquée. Sa posture est détendue, mais je sens une tension sous-jacente, comme si chaque fibre de son être était prête à bondir. Et ses yeux… Ces yeux gris, intenses, presque glaciaux, scrutent la foule comme s’il cherchait quelqu’un. Ou quelque chose.
Il ne me voit pas encore. Mais moi, je le vois, et une chaleur inattendue grimpe le long de ma nuque. C’est ridicule. Pourquoi cette fascination ? Ce n’est qu’un homme. Un homme que je ne devrais probablement pas approcher. Et pourtant, je n’arrive pas à détourner les yeux.
Soudain, il tourne la tête. Nos regards se croisent.
Le temps s’arrête. Je devrais détourner les yeux, faire semblant d’être distraite. Mais je reste figée. Son regard m’atteint comme un coup, me transperce. Il ne bouge pas, ne cligne pas des yeux. Il me regarde, tout simplement, comme si rien d’autre dans cette pièce n’avait d’importance. Je sens mon souffle s’accélérer, mes doigts se crispent autour de ma coupe. Il ne sourit pas. Il n’a pas besoin de sourire.
C’est lui qui rompt le contact. Il détourne les yeux, attrape son verre posé sur la table basse et le porte à ses lèvres, comme si de rien n’était. Comme si je n’existais pas. Une partie de moi est soulagée, mais une autre… Une autre est furieuse qu’il m’ignore si facilement.
— Tu devrais arrêter de le regarder comme ça, murmure Amélie à mon oreille. Sa voix me ramène brutalement à la réalité.
— Je ne le regarde pas, rétorqué-je, un peu trop vite et un peu trop fort.
Elle éclate de rire, un son léger, presque moqueur. — Bien sûr. Et moi, je ne viens pas de te surprendre à le dévorer des yeux. Elle se penche légèrement vers moi, son sourire toujours accroché à ses lèvres. Écoute, Camille, ce type, c’est l’incarnation du danger. C’est écrit sur son visage. Tout en lui hurle : Ne t’approche pas. Alors, fais-moi plaisir, oublie-le.
— Je ne compte pas m’approcher, mens- je, bien que chaque cellule de mon corps semble vouloir faire le contraire.
Amélie me fixe un instant, puis hausse les épaules. — Fais ce que tu veux, mais ne viens pas pleurer quand tu te brûleras les ailes. Elle s’éloigne, se fondant dans la foule.
Je devrais l’écouter. Je le sais. Mais mon regard revient instinctivement vers lui. Il se lève lentement, récupère son trench-coat posé sur le dossier de sa chaise, et se dirige vers une porte au fond de la pièce. Je ne sais pas pourquoi, mais je sens que je ne peux pas le laisser disparaître comme ça.
Avant même de comprendre ce que je fais, mes pieds bougent. Je pose ma coupe sur un plateau qui passe à ma hauteur et me fraye un chemin à travers les convives. Une chaleur étrange monte en moi : excitation, peur, curiosité ? Peut-être un mélange de tout cela.
Quand je franchis la porte à mon tour, je le vois, au bout d’un long couloir faiblement éclairé. Il s’arrête et tourne légèrement la tête. Nos regards se croisent une fois de plus. Un défi. Une invitation.
Je suis déjà perdue.









Ça commence super bien, avec une écriture soignée ! Merci à l'auteure !!! J'ai hâte de lire la suite...