Chapitre 1 : Le commencement
( ALVA )
Ce qui est bien, avec le Finistère, c’est que l’on est pas embêté par le monde qui s’y trouve. Du moins, normalement.
Je laisse le vent chargé de sel marin caresser mes cheveux de jais, la chaleur étouffante de l’été laisse petit à petit place à la fraîcheur de la soirée qui commence, sous les nombreuses étoiles visibles au-dessus de la mer chargée d’embruns. Je m’affaisse sur la rambarde délimitant la plage de la ville et pousse un soupire qui disparaît dans la bise. Les rues sont assez calmes ce soir, mais les rires et la musique provenant du bar sont significatifs du désordre qui reigne à Brest depuis ces derniers jours. Ce sont les vacances scolaires, et, étrangement, les gens préfèrent venir dans le Finistère plutôt que d’aller à Marseille, Nice ou d’autres villes du sud, envahissant ainsi la côte atlantique. Je pose ma tête sur mes bras pour admirer les reflets dorés sur la mer, affichant un sourire sur mon visage. Celui-ci disparait quand une voix désagréable vient chatouiller mes oreilles,
— Alva, le show va bientôt commencer, tu devrais aller te préparer.
Je me mords la lèvre, retenant de peu une insulte à l’égard du tenancier du bar et me relève. Je me tourne vers lui, coince une mèche de cheveux qui avait décidé de partir à l’aventure de l’autre côté de mon visage derrière mon oreille et passe devant lui sans le regarder, pour rentrer dans le bar. Je traverse discrètement la zone remplie de monde puis me glisse derrière le bar pour atteindre l’escalier menant au sous-sol. Je m’engouffre dans le couloir, allume la lumière et me dirige vers la porte de mon studio. Je l’ouvre et rentre dans la pièce. Je pars m’installer sur la chaise, devant la coiffeuse puis attrape ma trousse à maquillage et commence à me préparer. J’essaye tant bien que mal de trouver une couleur de phare à paupières faisant ressortir mes yeux, de la rare couleur de jaune, et de domestiquer mes cheveux noir grâce à la magie du lisseur, mais c’est peine perdu, et pour les deux.
Je m’appelle Alva, je suis une femme normale de vingt-deux ans, les cheveux noir au carré long, les yeux jaunes, une déformation rare du marron, d’environ un mètre soixante-dix. Un personne tout à fait banale donc. Si on exclu le fait que je suis une chanteuse connue. Si on exclu le fait que je suis l’une des rares personnes au monde à avoir les yeux jaunes. Si on exclu le fait que je suis en fait une espionne à la solde de mon oncle. Si, enfin, on exclu le fait que je suis un vampire.
Et oui, Alva, la chanteuse à la popularité nationale n’est autre qu’une espionne vampire à la solde de son oncle lui-même vampire. Mine de rien, les buveurs de sang existent. Tout comme les loups-garous, les banshees, les sorcières, les goules, les sirènes, les fées et j’en passe ! Nous sommes une vrai communauté d’êtres « fantastiques », vivant pour la plupart dans l’Altus, un monde parallèle au monde « réel », atteignable par deux sortes de portes magiques : les premières peuvent s’ouvrir grâce à la magie des sorcières, les autres, plus rares, s’ouvrent grâce à une sorte de baguette en diamant, un minerai bien moins précieux sur l’Altus que sur Terre, que possèdent les puissants. Dont mon oncle et moi. La raison à cela est simple : nous sommes les descendants directs du comte Dracula. Allez savoir pourquoi, notre famille s’est installée en France il y a de cela trois génération, ce qui est énorme quand on sait que la durée de vie d’un vampire est comprise entre cent et trois cent ans. Mais ce soir, je ne suis pas la nièce du grand duc Osmonn, ou l’agent secret de celui-ci. Je suis Alva, la chanteuse connue dans tout le Finistère. Je dois faire une apparition sur scène dans moins de dix minutes, et je compte bien mettre l’ambiance pour le show de la soirée !
Je termine rapidement de me maquiller en entendant la voix de ce cher tenancier me disant de me grouiller et sors du studio en vitesse. Me faire gronder par le barman, non merci ! Je remonte les escaliers quatre à quatre avant d’éteindre la lumière clignotante du couloir : ce n’est pas moi qui paye la facture d’électricité. Je me faufile derrière le bar, récupère le micro des mains de Thomas, le barman, et monte sur la scène. Je balaye la salle du regard, observant mon public : j’y observe plusieurs vampires que je connais bien se déhancher sur la piste produisant un vacarme monstre autour d’eux, sans mauvais jeu de mot bien entendu, ainsi que d’autres créatures fantastiques. Je rapproche le micro de ma bouche et inspire un grand coup,
— Okay, est-ce que vous êtes chauds ce soir, Brest ?
Le publique se met à crier dans tous les sens en hurlant des « oui » retentissant dans tout le bar. Je sens l’excitation monter en moi : j’adore ce moment où le publique m’acclame et me demande de rester après le concert, ça me fait chaud au cœur. Je lève la main en l’air et attends quelques secondes que le publique se calme. Une fois qu’ils se sont tus, je claque des doigts. Les lumières jaunes s’éteignent et des leds de toutes les couleurs s’allument, projetant leurs lumières multicolores sur la scène. Le publique s’enflamme et recommence à crier. J’ouvre la bouche lentement, et commence à chanter. Ma voix, naturellement haute, est amplifiée par le micro, couvrant le bruit provoqué par les spectateurs. J’aime tellement mon métier, c’est une passion que je cultive depuis ma plus tendre enfance et je ne l’échangerai pour rien au monde ! Ma voix s’élève dans la salle, produisant cette mélodie enflammée que je répète depuis des jours et qui me fait tant sourire. Les gens sortent leurs téléphones et allument leurs lumières, les agitants dans tous les sens. D’autres, les plus téméraires, les sortent pour prendre des photos et des vidéos malgré le panneau l’interdisant à l’entrée du bar, faisant courir Thomas de droite à gauche sous mon sourire amusé. Des gouttes de sueur perlent au coin de ma tête, me faisant rentrer dans cette sorte d’extase qui m’emporte quand je chante. Le rythme de la musique s’accélère, et j’ai l’impression de voir les notes s’élever devant moi en battant la mesure contre le micro. Les paroles se succèdent sans que je ne m’en rende compte et lorsque je redescends enfin sur Terre, le concert est terminé.
J’essaye de rapidement m’éclipser, tout en serrant les mains tendues vers moi. Je bataille encore quelques instants avant d’arriver à côté de Thomas pour souffler un peu,
— Je vais y aller Thomas, merci de m’avoir invité !
Mon ami me répond tout en servant un verre à un client,
— T’inquiète Vava, c’est cool que tu aies pu venir, ça a fait plaisir aux clients. Fais attention en rentrant, on se voit après-demain !
J’hoche la tête et attrape mon sac sur le comptoir pour me dépêcher de sortir du bar avant de devoir signer des autographes. Je claque la porte du bâtiment, atténuant ainsi les bruits en provenant, et commence ma dure nuit de travail sous les nombreuses étoiles jonchant le ciel. Mes horaires de travail ne sont pas vraiment fixes. En tant qu’espionne du grand duc Osmonn, mon oncle, il arrive que je reçoive des missions de dernière minutes, ou alors des infiltrations nécessitant des horaires particuliers. Et c’est comme ça que moi, Alva Osmonn, descendante directe du grand Dracula, me retrouve à devoir enchainer une journée de travail bien remplie, un concert au bar de mon meilleur ami, et une mission de démantelage de trafique sanguin dans les entrepôts délavrés de Brest ! Quel bonheur !
J’attrape mon portable qui n’a rien trouvé de mieux pour me faire perdre du temps que de se cacher au fond de mon sac, entre le mascara et le portefeuille, et allume la lumière pour regarder où je mets les pieds. Je savais que les entrepôts de Brest n’étaient pas propres, mais là ça dépasse l’entendement ! Au delà des canettes de bière et des nombreux papiers, cartons et déchets sur le sol, les murs sont taggés de partout, et un mélange d’odeurs des plus désagréables empeste tout autour de moi. Je me bouche le nez tout en continuant mon avancée dans la grande pièce sombre. Je jette un regard aux murs constellés d’écritures multicolores tout en observant les différentes fioles de sang étalées sur les étagères et dans les nombreux cartons. J’attrape une d’entre elles, « A98-25 » plus précisément, et la range dans une pochette pour la faire analyser plus tard. J’avance un peu plus, jusqu’à sentir une odeur que je reconnaîtrai entre milles. Je m’accroupis, éteins la lumière de mon téléphone, et laisse mes yeux chercher les tâches rougeâtres symbolisant notre principal fluide corporel : le sang. Les tâches s’agrandissent de plus en plus, jusqu’à ce que je remarque une forme humaine, alongée à côté. J’adapte un peu plus ma vision à l’obscurité ambiante avant de pousser un cri,
— Hé-Héloise ?
Je m’approche du corps ensanglanté à mes pieds,
— Héloise ? Non ! C’est impossible ! Ça ne peut pas être toi !
Héloise, la fille du grand duc Osmonn, ma cousine. C’est impossible ! Ce n’est pas son corps ! J’attrape immédiatement mon portable et compose le numéro de mon oncle pour lui demander des renforts, mais toutes les lumières l’entrepôt s’allument simultanément, ne laissant pas à mes yeux le temps de s’adapter convenablement à la luminosité, tandis qu’une voix retentit, me stoppant instantanément,
— Eh ! Qui êtes-vous ?