Chapter / L’avant goût
Le sable chaud me brûlait les pieds, mais je m’en fichais. Mes yeux étaient rivés sur l’océan, sur cette étendue bleue qui s’étirait à perte de vue.
Rio. Enfin.
J’avais rêvé de ce moment pendant des mois. C’était devenu une obsession, presque une nécessité. L’idée de partir, de tout quitter pour un temps. L’Italie, les études, les horaires à la cafétéria, les trajets entre la maison et la fac, les regards pleins de jugement ou d’indifférence. J’avais besoin d’air. Et j’étais venue le chercher ici, de l’autre côté du monde.
Le vent soulevait mes cheveux, les mêlait à l’odeur du sel et du sable. L’air était lourd mais vivifiant. Il avait ce goût d’aventure que je n’avais encore jamais connu.
Je marchais lentement, mes sandales à la main, les pieds nus dans ce sable brûlant qui me piquait la peau mais me rappelait que j’étais bien là. Pas dans un rêve. Pas dans un fantasme de carte postale. Non. J’étais vraiment à Rio de Janeiro.
Devant moi, l’océan s’agitait doucement. Ses vagues venaient mourir sur le rivage avec une régularité presque apaisante. J’apercevais au loin quelques silhouettes debout sur des planches, dansant sur les crêtes d’écume. Des surfeurs. Leur fluidité me fascinait. On aurait dit qu’ils faisaient partie de l’eau, qu’ils s’y fondaient naturellement, comme si les vagues les connaissaient et les portaient avec complicité.
Je suis restée là cinq bonnes minutes. Peut-être plus. Le temps s’était figé autour de moi. Mes bagages étaient encore avec moi. Je n’avais pas faim, pas soif. J’étais juste happée.
Le Brésil. Mon rêve de gosse. Une idée née je ne sais plus trop comment — peut-être à cause d’un reportage, d’un film, ou simplement du besoin viscéral de découvrir un endroit à l’opposé de ce que je connaissais. Ici, tout était plus intense. Les couleurs. Les sons. L’air.
Je pris une grande inspiration, fermant les yeux une seconde. J’avais envie de me fondre dans ce paysage, de devenir une partie du décor, de m’effacer dans la chaleur et les vagues. Mais il fallait quand même que je pose mes affaires, que je m’installe un minimum avant de profiter pleinement.
Je rebroussai chemin, remontant la plage en direction de la rue où mon logement se trouvait. Un petit studio trouvé en ligne, pas très cher, pas très grand, mais suffisant pour moi. L’immeuble était simple, un peu vieillot, avec une porte métallique qui grinçait quand on l’ouvrait. L’ascenseur était en panne, bien sûr. Je montai les deux étages avec ma valise, le souffle un peu court à cause de la chaleur.
En entrant, je déposai mes affaires sans faire attention à l’agencement. Une table, un lit une place, une kitchenette minuscule, une salle de bain avec une douche au débit capricieux. Rien de très confortable, mais je ne comptais pas rester enfermée ici. Ce studio n’était qu’un point de chute, un endroit pour dormir, se laver, recharger mes batteries. Le vrai voyage, lui, commençait dehors.
Je pris une douche rapide, histoire de faire disparaître la sueur et le sable collé à ma peau. L’eau était froide, presque glacée, mais ça me réveilla complètement. J’ouvris ma valise, enfilai un short en jean, un débardeur blanc et remis mes sandales. Mon maillot de bain était déjà en dessous, au cas où j’aurais envie de me baigner.
Avant de sortir, je pris un moment pour me regarder dans le miroir accroché au mur. Mes cheveux bruns, gonflés par l’humidité, m’encadraient le visage en mèches folles. Mes yeux, un peu cernés par le voyage, brillaient pourtant d’une lueur nouvelle. De l’excitation. De la liberté.
Je descendis les marches deux par deux et retrouvai l’agitation de la rue. Des voix parlaient portugais autour de moi, rapides, chantantes, que je comprenais à peine malgré mes mois d’apprentissage sur des applis. Mais je m’en fichais. Je n’étais pas là pour tout comprendre. J’étais là pour ressentir.
En dix minutes à peine, j’étais de retour sur la plage. Cette fois, je m’autorisai à m’y aventurer un peu plus loin. Des enfants jouaient au ballon près de l’eau, riant aux éclats. Des femmes allongées sur des serviettes discutaient en sirotant des boissons colorées. Des vendeurs passaient entre les serviettes, criant le nom de leurs produits. C’était vivant, chaleureux, un peu bruyant — mais jamais agressif.
Je marchais au bord de l’eau, les pieds trempés par les vagues, le regard perdu dans cette animation douce. Je me sentais bien. Pas comme chez moi. Mieux, peut-être. Personne ici ne me connaissait. Personne ne m’attendait. Je n’avais aucun rôle à jouer, aucune image à maintenir. Je pouvais être moi, ou même une autre.
Je repérai un coin un peu plus calme, étalai ma serviette et m’allongeai. Le soleil cognait fort, mais la légère brise venue de la mer rendait l’air supportable. J’observais les gens, les gestes, les éclats de voix, les expressions. Je notais tout mentalement, comme pour m’en imprégner. Ce n’était que le premier jour, mais j’avais déjà cette impression étrange d’être loin de tout depuis des semaines.
Je sortis mon carnet de voyage de mon sac et y inscrivis quelques lignes.
Jour 1. Je suis à Rio. J’ai encore du mal à y croire. C’est bruyant, chaud, vivant, mais étrangement apaisant. Je crois que c’est exactement ce dont j’avais besoin. J’espère que ça durera.
Je refermai le carnet et soupirai d’aise, la tête posée sur mes bras. Je n’attendais rien de ce voyage. Rien de précis en tout cas. Juste vivre un peu. Voir autre chose. Me retrouver, peut-être.
Je m’endormis presque, bercée par le son des vagues et le vent qui faisait frémir la serviette. Mon téléphone vibra légèrement dans mon sac, me sortant de ma torpeur. Un message de ma mère, simplement pour savoir si j’étais bien arrivée.
Je répondis vite, avec une photo de la plage pour la rassurer. Puis je rangeai l’appareil. Je n’avais pas envie de retomber tout de suite dans ce monde. Je voulais rester ici, dans cette bulle salée, ensoleillée, douce et libre.
Je me relevai lentement, pris une longue inspiration. Il n’était que le début de l’après-midi. J’avais tout le temps devant moi.
Je décidai de marcher un peu plus loin, vers les rochers. Là, les touristes étaient moins nombreux, et on entendait surtout le ressac et les cris lointains des mouettes. Je m’assis sur un rocher plat, observant l’eau scintillante.
Tout semblait irréel, et pourtant plus vrai que tout ce que j’avais vécu ces derniers mois. Je ne savais pas ce que j’allais faire demain, ni même ce soir. Et c’était peut-être ça, la liberté.
Je souris, toute seule, les bras autour des genoux.
Bienvenue à Rio, Vittoria.








