Chapter 1
À celles qui sont en colère.
Celles qui ne savent pas toujours pourquoi.
Ou qui le savent très bien… mais ne trouvent pas les mots.
Celles qu’on a laissées tomber, celles qu’on n’a pas crues, celles qu’on a trop fait taire.
Celles qui serrent les dents, qui encaissent, qui hurlent en silence.
Ce livre est pour vous.
Parce qu’il faut bien un endroit où on peut être brouillée, explosive, instable, fragile…
Et survivre quand même.
Roxanne est peut-être imparfaite. Mais elle avance.Et vous aussi. 🛼🛼
ROXANNE
…J’ai trop faim, je vais crever. Bordel ! Je n’ai même plus un centime en poche. Mon dernier billet, je l’ai donné à Ellie. Elle n’a que treize ans et elle est encore plus mince que moi. Je veux qu’elle mange à sa faim, c’est tout ce que je peux faire pour l’instant. Ça devient urgent. Il faut que je trouve un moyen de la sortir de cette famille. En attendant, je marche vers la pizzeria, comme tous les jeudis, espérant que Gregory ait des restes de pizza pour moi.
En longeant l’avenue, je vois le marché de nuit s’animer alors que le soleil se couche. L’air est empli d’odeurs alléchantes de tacos grillés, brochettes marinées et desserts sucrés, et ça n’aide pas à calmer ma faim. Alors que je suis perdue dans mes pensées, je bouscule un homme qui passe à côté de moi.
— Merde, désolée ! je m’excuse rapidement, un peu pressé.
Nos regards se croisent. Mais je le vois à peine. Il porte une capuche qui cache son visage. Je perçois une odeur de parfum assez forte qui s’échappe de lui. Il me lance un regard rapide, puis s’éloigne sans dire un mot.
Il y a quelque chose dans sa manière de faire qui attire mon attention, mais je ne m’attarde pas. Je secoue la tête, me disant que ce n’est pas le moment de me laisser distraire. Je continue ma route, déterminée à atteindre la pizzeria avant qu’il ne soit trop tard.
Sunset Bay est une ville côtière dynamique et ensoleillée avec une atmosphère accueillante et décontractée. Elle est bordée de magnifiques plages de sable fin, attirant les amateurs de surf, de bronzage. Sans oublier les couchers de soleil spectaculaires au bord de l’eau qui sont un point d’attraction pour les habitants et les visiteurs. Je passe à travers les stands et passe à côté d’une étale de fruits. Les pommes me font des clins d’œil, pire encore, elles me supplient, me drague même de les manger. Je regarde autour de moi mais rien. J’en prend une rapidement et la mets dans ma poche tout en marchant plus vite pour me faufiler à travers la foule assez dense. Ce soir, la projection de film dans le parc central les rues sont encore plus chargés.
Je continue le long de la route, passant près des bars et des restaurants animés l’ambiance vibrante. Je me faufile enfin dans la ruelle sombre qui mène à l’arrière du resto et me tien devant la porte décolorée avec le temps. Je regarde autour de moi et frappe plusieurs fois avant d’entendre un bruit de l’autre côté.
La porte s’ouvre sur Grégory, comme d’habitude. Un jour, il m’a proposé de me donner des restes sur la piste de skate, et depuis, je viens le voir une fois par semaine. Ces soirs là, je suis sûr de manger. Il jette un coup d’œil derrière lui avant de s’avancer, refermant légèrement la porte.
— Roxy ? me dit-il. Tu arrives beaucoup trop tôt, chuchote-t-il.
Je fronce les sourcils. J’ai horreur qu’on m’appelle comme ça.
— J’tai déjà dis de ne pas m’appeler comme ça ! Et je suis désolée, mais je crève la dalle et je suis pas loin de clamser.
— Désolé ! Le chef est là, et si jamais il me voit te donner à manger… je suis foutu. Tu sais bien qu’il ne veut pas donner ce qui lui reste.
Mes épaules s’affaissent alors que mon ventre gargouille.
— Non, tu ne peux pas me faire ça. Mon ventre crie famine depuis ce matin. Tu as forcément un truc à me re fourguer ! Allez soit cool, s’il te plaît. J’ai une petite sœur à nourrir.
— Non, je ne peux rien faire, je te jure. Je crois que ce soir ce sera pas possible.
Il grimace, et je sais que c’est mort. La déception m’envahit alors que je laisse tomber mon sac à terre, mes rollers tombant sur le sol.
— Je suis désolé, je voudrais t’aider mais je ne peux pas. Ta sœur est dans une famille d’accueil Roxanne. Elle mange forcément.
Je grimace.
— Je vais me débrouiller. Je te remercie pas, tu es un vrai pote. Bon, je n’ai plus qu’à me débrouiller.
— Ne le prends pas comme ça ! Je t’aurais donné si je pouvais.
Je ramasse mon sac et mes rollers sous le regard de Grégory avant qu’il ne ferme la porte, appelé de l’autre côté. Je m’éclipse rapidement et sors la pomme de ma poche, cherchant un plan de secours pour ce soir. J’ai la trouille, mais je sais ce que je peux faire pour manger. Je voudrais éviter de me retrouver à nouveau dans cette situation, sauf que je n’ai pas le choix ce soir. Ce n’est pas la première fois, et ce ne sera sûrement pas la dernière. Quand il faut, il faut.
Je pars vers le nord, là où certaines épiceries sont plus accessibles. Je mets ma capuche et entre dans le premier petit magasin, toujours sur mes gardes. Le propriétaire, un homme au visage fatigué, range des bouteilles sur une étagère derrière lui, sans me regarder, absorbé par sa tâche. Je m’infiltre discrètement dans le rayon des snacks, mes yeux scrutant l’espace à la recherche d’un client.
Chaque seconde compte. Tout en feignant de parcourir les rayons, je jette un œil à l’entrée. L’adrénaline monte, et je respire profondément. J’essaie de garder mon calme, mais les pensées de ce que je pourrais faire pour me débrouiller m’assaillent.
Mes yeux tombent sur un homme qui se tient là, observant un article sur l’étagère, avant de relever les yeux vers moi. Un frisson me parcourt. Son regard me détaille vaguement. Il ne s’attardent qu’un instant, puis se détourne, passant à un autre rayon. Profitant de ce moment, je saisis rapidement un sachet de chips et une bouteille de soda, les glissant sous mon pull, ainsi que des pop corn et des bonbons gélifié ainsi que des chewing gum. Le froissement du plastique me semble soudain assourdissant dans ce silence, et mon cœur bat la chamade dans ma poitrine.
Je jette un dernier coup d’œil au propriétaire qui pourrais être mon grand-père, me demandant si mon acte de désespoir va être découvert. Puis, je m’éloigne lentement, espérant que cette fois-ci, ma chance me sourira. Son regard se pose sur moi alors que j’essaie de paraître normal. Je dis ça, mais je ne sais pas comment on fait pour paraître normal. On a quelle allure ?
— Je peux vous aider ? demande-t-il un brin soupçonneux.
Je secoue la tête, regarde les cartes postales, et me tourne vers l’entrée quand l’homme aux cheveux noirs s’avance vers la caisse pour payer deux barres de chocolat, des chips, et deux boissons énergétiques et autres. Il se tourne légèrement vers moi, ses yeux captivants rencontrant les miens. Mes pensées s’embrouillent et je me perds pendant deux secondes sur la situation dans laquelle je me trouve en ce moment. On se regarde un instant, puis je secoue la tête, réalisant que je dois m’en aller rapidement. Je commence à partir quand le caissier s’adresse à moi.
— Vous cherchiez quelque chose, mademoiselle ? me demande-t-il de nouveau alors que l’homme part déjà.
J’ai peur qu’il m’attrape et mon cœur accélère.
— Non ! J’ai oublié mon porte-monnaie. Une vrai idiote. J’ai les cheveux rose mais je suis une vrai blonde. Je repasse tout à l’heure.
Je sors rapidement et souffle une fois à l’extérieur. Je n’étais pas loin. Pas fière, mais peu importe. Je sors le soda et le reste, puis je mets le tout dans mon sac avant d’ouvrir le paquet de chips qui me fait saliver. J’arrive au bout de la ruelle quand une silhouette imposante d’un mètre quatre-vingt-cinq à tout casser me barre le chemin. Je lève légèrement la tête et croise son regard. Le mec de l’épicerie.
Mon cœur rate un battement. Il veut quoi, au juste ? Je baisse la tête et tente de le contourner.
— Désolée, mais je ne suis pas de service ce soir. J’ai trop la dalle, ce paquet de chips doit disparaître en un rien de temps.
Il rit doucement, un sourire moqueur sur les lèvres, et fait un mouvement vers mon snack.
— Les chips ?
— Pas moyen. Vous savez qu’on était dans la même épicerie, et que je vous ai vu faire vos courses. Donc, je partage pas, moi. Bonne…
Je n’ai même pas le temps de dire la fin de ma phrase qu’il me colle déjà une plaque d’agent de police sous le nez. Je m’apprête à prendre la fuite mais il me retient d’une main. Et merde ! Putain, mais bien sûr, ses courses, c’est le parfait pack du flic en planque ! Comment ai-je pu être si aveugle ? D’habitude, j’arrive à les flairer, mais je ne sais pas si c’est la faim ou le fait qu’il soit… beau, car il faut l’avouer, il l’est.
— Est-ce que tu as payé pour ça ?
Je tarde trop à répondre car il enchaîne.
— Je vais te demander d’ouvrir ton sac !
Je souffle, exaspérée, et me passe une main dans les cheveux coincés. Son attitude dégage une assurance qui me fait grincer des dents.
— Écoutez, je n’ai pas que ça à faire. Vous croyez vraiment que je serais assez stupide pour voler des chips ? J’ai rien dans mon sac.
Mon regard croise le sien alors qu’il m’observe, un sourire en coin, ses bras croisés sur son torse, dégageant une aura de défi.
— C’est justement ce que j’essaie de vérifier. T’as pas l’air de comprendre la gravité de la situation. Si tu es innocente, ouvre-le.
Réfléchis, Roxanne.
Mon instinct se mets en place. Je le regarde et joue dans mes cheveux tout en me rapprochant de lui, défiant son autorité avec une confiance feinte. J’ai bien conscience de ce que je fais, mais je voudrais éviter les ennuis.
— Vous savez quoi ? Tout bien réfléchi, on pourrait reconsidérer le fait que je ne sois pas libre. On pourrait aller chez vous ou…
Il lève les yeux au ciel, l’air fatigué mais amusé, comme si je n’étais qu’une enfant capricieuse.
— Ne fais pas l’idiote et ouvre ton sac. Je veux savoir si tu as payé ou si tu as volé ce pauvre homme.
— Vous rigolez ? Il n’est pas pauvre, ce type ! Et puis, c’est juste un sachet de chips… Vous êtes vraiment sérieux là ?
Il secoue la tête, exaspéré, et range sa plaque. Son expression se durcit alors qu’il me fixe.
— Ok. Donc, tu me confirmes que tu viens de voler ?
Je le défie du regard, mais je sais bien que je vais perdre ce combat. Je souffle et retire mon sac de mes épaules pour l’ouvrir devant lui.
— Voilà, servez-vous ! Faites vous plaisir.
— C’est vrai qu’il n’y a rien là-dedans !
Je lève les épaules et croise son regard.
— Je vous promets que je n’ai rien fais. C’est sûrement dû au fait que j’ai trébuché, c’est à partir de là que ces jolies friandises sont tombées dans mon sac toutes seules. Ça peut arriver, vous savez !
Il sourit mais celui-ci s’estompe rapidement.
— Ok ! Maintenant, je veux voir tes papiers d’identité.
Je fronce les sourcils, un mélange d’incrédulité et d’agacement.
— Vous plaisantez, là ? Pour un sachet de chips ? Et..et quelques sucreries.
Son regard perçant ne me lâche pas.
— Non, je ne plaisante pas. Je fais mon travail. Montre-moi tes papiers.
Je sors ma carte et lui montre. Il analyse un moment.
— Roxanne Graham ! … Roxanne Graham.. répète-t-il doucement.
— Oui, parfait, félicitation, vous savez lire..
Il me jette un coup d’œil rapide avant de les fourrer dans sa poche. Puis, il prend son téléphone et s’éloigne un peu plus.
— Ouais, c’est moi. Tu pourrais me faire une petite vérification sur Roxanne Graham ?
Je le regarde du coin de l’œil, sentant une vague d’appréhension monter. Il n’y a rien dans son ton qui laisse présager quoi que ce soit de bon, juste cette froideur calculée qui me hérisse. Je commence à avoir peur de passer la nuit en cellule.
— « Attends une seconde », j’entends l’autre type répondre à travers sa radio.
Quelques secondes passent, puis la réponse tombe comme une sentence.
— « Elle a déjà été arrêtée quelques fois pour vol. Toujours des petites épiceries et autres. Rien de bien méchant, mais elle a un passif. »
Un sourire, presque imperceptible, effleure ses lèvres, et ça me fait bouillir de l’intérieur. C’est quoi son problème.
— Intéressant, répond-il d’un ton neutre. Merci.
Il raccroche, son visage toujours impassible, mais je sens une tension sourde dans ses mouvements, comme s’il venait de confirmer quelque chose qui l’amusait à mon sujet.
— Un problème ? je demande, ma voix à peine stable, essayant de masquer la nervosité qui grimpe.
— Non, juste une petite vérification. Rien d’important… pour l’instant, ajoute-t-il avec un sourire en coin qui me fait grincer des dents.
Il me rend ma carte d’identité avec le bout des doigts, comme si j’étais contagieuse. Il est peut-être sexy, mais ce type commence sérieusement à me gonfler.
— Ok, Roxanne. Soit tu retournes payer, soit je t’emmène au poste. Et vu que ce n’est pas ta première fois, j’imagine que tu sais déjà comment ça va fonctionner.
Mon estomac se serre. Pas le poste, pas encore. Je me suis promis que cette fois-ci, ce serait différent. Je l’ai promis à Ellie. Je suis majeure maintenant, ça ne va plus être un simple avertissement. Je pousse un soupir, cherchant à garder mon calme.
— Je n’ai pas d’argent sur moi, dis-je en fixant le sol. S’il vous plaît, je ne veux pas aller au poste. Ça pue la pisse, il fait froid et…
Je suis interrompue par un grésillement qui émane de sa radio une nouvelle fois. Une voix sèche lui demande, presque agacée :
— « Qu’est-ce que tu fous, Ashford ? » — « Tu en as encore pour longtemps ? »
Il lève brièvement les yeux au ciel, clairement irrité, et plonge sa main dans sa veste pour attraper la radio. Il appuie sur le bouton tout en me jetant un regard en biais, chargé de reproches.
— Je m’occupe d’un incident. Je ne serai pas long.
Il relâche le bouton, mais son regard ne se radoucit pas pour autant. Il reste planté là, me fixant avec cette expression de mépris à peine voilé, ses yeux scrutant chaque détail de mon visage avant de glisser vers mon sac. Il inspire profondément, pesant chacune de ses options.
— Écoute, dit-il lentement, comme s’il savourait chaque mot, je vais être clair. Si tu veux éviter le poste, il va falloir que tu coopères.
Sa voix a cette dureté qui me fait comprendre qu’il ne bluffe pas. Je serre les dents, furieuse d’être coincée comme ça, piégée par cette situation absurde. Mais je n’ai pas d’autre choix que de hocher la tête, bien consciente que toute tentative de rébellion me coûtera cher.
— Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? J’ai faim, et j’ai rien mangé. Soyez cool, merde.
Il grimace légèrement, le froncement de ses sourcils trahissant une irritation à peine contrôlée.
— Pas de gros mots ! lance-t-il sèchement en me prenant le bras, mais sans violence. Viens par là ! On va faire quelque chose.
Je me dégage d’un coup sec, mon sac à moitié ouvert, et je ramasse à la hâte mes affaires qui menacent de tomber.
— Hé ! Vous m’emmenez où ? je m’écris, la voix chargée d’indignation. Et puis, sérieux, j’ai pas trop le temps pour m’envoyer en l’air. Ma proposition est annulée depuis que vous êtes devenu chiant !
Je le provoque, bien consciente que ça le pousse dans ses retranchements. Mais il ne bronche pas, son visage toujours aussi impassible, comme si mes mots glissaient sur lui. Ça m’énerve encore plus. On marche en direction de l’épicerie, et il m’entraîne à l’intérieur sans dire un mot.
L’homme derrière le comptoir nous observe avec méfiance, cherchant à comprendre ce qui se passe.
— Un problème ? demande-t-il, prêt à intervenir.
— Non, aucun, répond calmement l’agent en posant deux billets froissés sur le comptoir. Je règle ce que cette demoiselle vous doit. Et si elle revient pour voler, appelez-moi, ajoute-t-il en tendant une carte avec une froideur bureaucratique.
Il se tourne ensuite vers moi, un regard perçant, et je sens la pression monter. Il s’avance, et par réflexe, je recule, sentant l’étau se resserrer autour de moi.
— Je passe pour cette fois, murmure-t-il, la voix empreinte d’une autorité tranquille qui me fait bouillir. Maintenant, rentre chez toi et ne recommence pas. Sinon, c’est direct au poste. C’est clair ?
Je fais remonter là manche de ma veste d’un coup d’épaule.
— Ouais, c’est bon, pas besoin de s’énerver, je rétorque, avec plus d’insolence que je ne le devrais. Je ne suis pas une gamine.
— Pourtant, on pourrait le croire.
Il tourne les talons, l’air de ne plus vouloir perdre une seconde de plus avec moi, et sort rapidement. La rage monte en moi comme une vague. C’est tout ? C’est juste ça ?! Il ne m’arrête pas !
— Et c’est tout ?! je hurle en le suivant dehors sans savoir pourquoi, ma voix résonnant dans la rue.
Il s’arrête un instant, ses épaules tendues, puis se retourne juste avant de monter dans la voiture qui l’attend.
— Oui, à part que tu devrais dire merci, réplique-t-il avec un calme glacial. Ça ne te ferais pas de mal ! De plus, je suis pratiquement sûr qu’on t’a appris la politesse.
— Hé ! Ho ! J’ai rien demandé, moi ! Pourquoi je devrais vous dire merci, hein ?! Je me débrouille toujours toute seule ! J’ai pas besoin de votre charité ou de votre putain de pitié !
Ses yeux s’assombrissent un instant, mais il ne me répond pas tout de suite. Au lieu de ça, il secoue lentement la tête, un geste qui m’irrite au plus haut point. C’est du mépris pur et simple, comme s’il voyait en moi une gamine incapable de gérer quoi que ce soit.
— C’est pas de la pitié, Roxanne. Juste du bon sens. Et un peu de gratitude ne t’écorcherait pas la bouche. Tu sais quoi, laisse tomber. Bonne soirée. Je suis sûr qu’on se reverra.
Je serre les poings, mes ongles s’enfonçant dans mes paumes. Gratitude ? Il n’a aucune idée de ce que ça coûte de dire ces mots. Ça a toujours un goût amer dans ma bouche, comme un rappel que je suis en dette envers quelqu’un. Et ça, jamais. Je ne dois rien à personne. Même pas envers Milo.
Il monte cette fois, prêt à s’éloigner. Juste avant de partir, il baisse la vitre et me lance une dernière pique :
— Si tu veux vraiment te débrouiller toute seule, arrête de te mettre dans ce genre de situation et trouve un boulot. C’est préférable pour éviter le vol.
Je reste figée, mes pieds cloués au sol. La voiture démarre, disparaissant dans la nuit. Ses mots me hantent, mais je refuse de les laisser me toucher. Je serre mon sac contre moi, les dents serrées, et je me remets en marche, le bruit de mes pas résonnant dans le silence.
Je sais qu’il est tard, mais je pars voir Ellie dans sa famille d’accueil. C’est à cette heure-là seulement que je peux la voir sans me faire remarquer. Sa famille d’accueil pense que je suis une mauvaise influence, alors que c’est eux qui ne la traitent pas correctement. Elle ne mange pas à sa faim, ce qui ne devrait jamais être le cas. Je dois la sortir de cette maison, mais je ne sais pas comment m’y prendre.
Arrivée devant la maison, je cherche un caillou et le lance contre sa fenêtre. Elle met un moment à apparaître, puis ouvre enfin la fenêtre, les cheveux en bataille et baillant largement.
— Je t’ai réveillée, princesse !
Elle s’appuie sur le rebord et se penche pour mieux me voir.
— Oui, tu viens de gâcher mon rêve ! Je te déteste !
Je ris doucement, tentant de rester discrète.
— Pauvre chou… dis-je en sortant les snacks. Regarde ce que je t’ai apporté.
Elle jette un œil à mes mains et soupire, agacée.
— Garde-le pour toi, j’ai déjà mangé ce soir.
— Tu es sûre ?
Elle secoue la tête et range une mèche de cheveux derrière son oreille.
— Oui, j’ai encore ce que tu m’as ramené…
Je sens qu’il y a un « mais ». Elle n’en dit pas plus, et je sais qu’il y a quelque chose qui ne va pas.
— Il se passe quoi, Ellie ?
— Hum… je n’ai plus de serviette, tu sais…
Merde. Elle commence à avoir son cycle, et j’ai oublié de lui acheter des protections, une chose qu’elle devrait avoir tout le temps avec elle.
— Tu n’as rien dit à Rita ?
Elle secoue la tête, et un air triste passe sur son visage.
— Tu sais bien que j’ai peur de Jim. Il n’aime pas trop quand je demande des choses, et puis il me regarde bizarrement.
Mon cœur se serre, et je suis tout à coup en alerte. Je jure que si ce mec touche à un seule cheveux de ma soeur, je lui brise les os. Je dois vraiment la sortir de là.
— Eli, écoute-moi ! Je vais te trouver ce qu’il te faut et je ramène ça demain. Tu sais comment te débrouiller pour l’instant, mais je te demande une chose : ne laisse pas ce mec t’approcher, ni te toucher. Est-ce que tu as compris ?
— Oui !.. Tu me manques Roxanne !
— Moi aussi Eli.. Garde mon nounours auprès de toi, il te consolera toujours quand tu en auras besoin.
— Roxanne, tu penses trouver bientôt une maison pour nous deux.
Je déglutis sans savoir quoi répondre. J’en ai envie mais je ne sais pas comment. Surtout avec mes séjours en cellule. J’ai peur qu’on me dise que je ne pourrais jamais la prendre ni m’occuper d’elle.
— Je suis contente que la police ai arrêté Milo mais tu t’en sors sans lui ? Depuis qu’il n’est plus là, tu n’as plus d’argent.
Je baisse la tête honteuse.
— Je gère !
— Tu devrais surtout partir ! J’ai pas une vie de princesse mais au moins j’ai un endroit où dormir. Ailleurs, tu auras peut-être plus de chance.
— Si on pars, c’est ensemble.
Elle s’apprête à me répondre mais elle se retourne affolé et me fait signe de me taire. Il y a une personne réveillé. Les lumières s’allument et je lui fais signe à mon tour de partir se coucher. Je n’ai pas le droit d’être là. Je l’observe pour être sûr que tout va bien et pars une fois qu’elle ferme la fenêtre.
Je me sens déjà bien mieux sur mes patins, avec le ventre à moitié plein. Le vent frais sur mon visage aide à me vider l’esprit alors que je roule, casque sur la tête qui m’emporte au son de « Me&U » de Cassie en direction du lycée. Les roues glissent doucement sur le trottoir, alors que je me balance au rythme de la musique. C’est dans ces moments-là que j’ai l’impression d’avoir un peu de contrôle sur ma vie, même si tout autour semble vouloir m’échapper.
Mon ancien lycée se dresse au loin, sa silhouette familière, mais dénuée de l’agitation habituelle. Les heures de cours sont terminées depuis longtemps, et les couloirs sont vides. C’est peut-être pour ça que j’aime traîner par ici à cette heure. Aucun regard, aucune obligation, juste moi, mes patins et le bitume et surtout l’endroit où je dors espérant chaque nuit ne pas me faire prendre.
Mon casque, un peu trop grand, tombe légèrement en avant, et je le réajuste rapidement. Puis, mes pensées dérivent encore vers ce flic. Ce foutu flic qui m’a fait la leçon. Je secoue la tête, essayant de me débarrasser de cette conversation, mais ses paroles tournent en boucle dans mon esprit.
“Si tu veux vraiment te débrouiller toute seule, arrête de te mettre dans ce genre de situation.”
Facile à dire quand tu es flic et que tu es bien payé ou mieux encore une famille. Moi, j’ai… quoi, exactement ? Rien de tout ça.
Je patine un moment avant de passer par l’arrière du bâtiment. J’atteins une vielle porte, abandonné et barricadé par une poubelle et des palettes en bois. Bien joué, Monsieur Charogne. Voilà comment le cher proviseur sécurise son lycée pour mon plus grand plaisir. Je pousse le tout et entre dans le gymnase, où l’odeur de poussière et de mousse me rappelle mes années de pratique.
À l’intérieur, il y a des tapis usés et des coussins un peu durs, je l’admets, mais c’est déjà mieux que rien depuis que la maison de Milo a été saisi. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est mon refuge, un endroit où je peux dormir et m’abriter. La douche en plus, c’est un luxe que je savoure chaque fois que j’en ai l’occasion.
J’attrape mon sac de vêtements caché dans un placard, un coin secret que j’ai fait mien. J’y range les tenues que je portais certains soirs. Des robes élégantes, des chaussures à talons, tout y est soigneusement plié. Je n’ai pas réussi à m’en débarrasser.
Après m’être glissée sous l’eau chaude, je ressors plus tard, prête à me coucher. Je m’assois sur le sol, le dos contre le mur, et fais défiler, comme chaque soir, les vidéos de moi en train d’apprendre le patin avec mon père chaque image est un souvenir, une bouffée d’air frais dans cette solitude pesante.
Je m’arrête sur une autre vidéo où ma sœur, et lui apparaissent , son sourire bienveillant, comme s’il n’avait jamais disparu. C’est la seule vidéo que j’ai encore, et une vieille photo que je tiens toujours dans mes mains le soir, c’est celle d’une de nos balades habituelles. C’est un moment simple, mais précieux. C’est aussi seule photo où ma mère est là, à mes côtés, même si on voit à peine son visage. C’est tellement lointain que je peine à quoi elle ressemble vraiment. Mon père ne cessait de dire qu’elle avait dû nous abandonnés du jour au lendemain. J’avais sept ans, mais je m’en souviens encore, même si tout reste flou. On vivait bien, jusqu’à ce qu’il meure dans un accident, après son départ à elle.
Aujourd’hui, la photo dans mes mains semble s’être fanée avec le temps, comme un écho d’une vie que j’ai perdue. Je me sens abandonnée, seule. Pourtant, je n’ai jamais pu m’en séparer, parce qu’elle est tout ce qu’il me reste de cette époque, même si elle ne me renvoie plus qu’une image floue de ce que j’ai perdu.
La vidéo se termine, mais la douleur persiste, mêlée à un réconfort fragile. Je garde les souvenirs enfouis, là où ils restent à l’abri. Je serre la photo dans mes mains, comme pour garder tout ça figé, intact, un dernier vestige d’un temps révolu. Et je m’y accroche, malgré tout.
Généralement, le matin est assez dur, surtout avec le soleil qui filtre à travers les grandes fenêtres dès l’aube, m’empêchant de dormir. Mais ce matin, il n’est pas à son point culminant. Il brille juste d’une faible lueur. Ce qui me réveille, ce sont les coups que je reçois dans mes pieds et dans mes côtés. J’ouvre les yeux, comprenant qu’il y a un problème. Barry, le gardien du lycée, me donne des coups avec un manche à balai. Je me lève rapidement, le regardant prudemment. Cet homme est juste exécrable sans parler du fait que lui aussi a une sacrée réputation de porc.
— On ne vous a jamais dit qu’on ne réveille pas une personne de cette façon, espèce de gros malade ?
Il donne un coup de pied à mon sac, son regard vicieux me transperçant.
— Fais attention à ce que tu dis. Tu n’as pas le droit d’être ici. Surtout avec ce que tu manigances.
Je le regarde perplexe.
— De quoi vous parlez ?
— J’ai entendu des rumeurs, tu sais ? Des histoires sur toi et ce skater, Milo. Ils disent que tu vends ton corps en échange d’argent pour lui et que tu lui rends des services.
Mon cœur s’accélère à cette idée. Des rumeurs, toujours des rumeurs.
— Mêlez vous de vos affaires, dis-je d’une voix tremblante. Et pour info, je ne fais rien de mal ici !
Il me fixe un moment et s’approche de moi, un sourire tordu sur les lèvres.
— Tu sais, si tu veux rester ici, il y a un moyen de rendre ça intéressant pour nous deux.
Je plisse les yeux, comprenant soudain où il veut en venir.
— Si tu passe la nuit avec moi, je peux te laisser dormir ici gratuitement. Qu’en dis-tu ?
Ma colère monte en flèche. Cet homme ne fait que confirmer mes pires craintes. Il prend son balai et tente de remonter mon t-shirt. Je recule rapidement, trébuchant légèrement, mais je me redresse aussitôt.
— Connard, tu peux dormir dessus. Je te laisserais pas me toucher.
— Alors casse toi d’ici. Il pleut tout la journée. Il annonce une tempête dans la soirée. Bonne chance pour trouver un endroit où dormir.
Je cours, déterminée à prendre mes affaires avant qu’il ne puisse faire quoi que ce soit d’autre. J’entasse tout dans mon sac et sors rapidement. Je réalise que le temps est déjà mauvais. La pluie s’intensifie, et je cherche désespérément un abri. Mon ventre gargouille déjà, me rappelant que je n’ai rien mangé de solide depuis des heures. Il ne me reste qu’un fond de sachet de pop-corn et quelques bonbons gélifiés. La pluie tombe par intermittence, et je me retrouve trempée. Génial, je ne sais pas où je vais dormir ce soir.
Peut importe, pour l’instant je dois aider Ellie. Normalement, je n’ai pas à faire ça. Elle devrait avoir ce qu’il lui faut mais non. Je dois chercher une nouvelle épicerie.
J’en trouve une ouverte et rentre avec ma capuche sur la tête. Je suis seule à l’intérieur cette fois, et j’ai vraiment peur de me faire prendre cette fois. Quand le caissier passe à l’arrière, je saisis des serviettes, quelques produits et d’autres snacks pour elle. Je m’enfuie juste au moment où il revient.
Je passe rapidement la porte, pensant qu’il ne me suivra pas, mais il me suit jusqu’à l’extérieur. Ma capuche tombe avec le vent, et je sais qu’il a vu de quoi me décrire aux flics. C’est vrai que mes cheveux roses n’aident pas. Finalement il ne me suit plus mais ce n’est pas pour autant que je suis tiré d’affaire.
Alors que je traverse le parc, le vent souffle, me glaçant jusqu’aux os. Je me hâte d’un abri à l’autre, évitant les flaques d’eau qui se forment sur le bitume. Mes pensées s’emballent. Je m’apprête à aller voir Ellie, mais soudain, une voiture de police passe près de moi. Je retiens ma respiration, espérant qu’elle continue son chemin. Mais elle s’arrête. Je suis dans la merde.
Je plisse les yeux pour mieux voir la voiture à travers la pluie battante. La porte s’ouvre, et je le vois. Non, pas lui. L’homme de la veille. Ses cheveux trempés collent à son front, son regard sérieux me transperce, et malgré la pluie qui dégouline sur sa veste, sa posture reste impeccable, presque intimidante. Il marche vers moi avec une calme détermination.
— J’ai rien volé ! je m’écris d’une voix trop aiguë, tentant de couvrir le bruit de la pluie.
Il s’arrête à quelques pas, son expression neutre mais ses yeux chargés d’une certaine dureté.
— C’est marrant, je t’ai rien demandé, lance-t-il d’une voix grave. On vient de signaler un vol dans le coin. Une jeune femme aux cheveux roses. Tu ressembles beaucoup à la description.
Je serre les dents, sentant l’eau froide me couler dans le dos. Il esquisse à peine un mouvement, mais ses bras croisés et son regard fixe suffisent à me faire taire. Il n’a même pas besoin d’élever la voix.
— Qu’est-ce que tu fais dehors par ce temps ? demande-t-il, son ton un peu plus bas, presque cassé par l’inquiétude.
— C’est bon ! C’est juste de la pluie. Et occupez vous de vos affaires.
Il pince les lèvres, son visage se durcissant légèrement, mais il ne répond pas tout de suite. C’est comme s’il me laissait volontairement m’agiter, attendant que je me rende compte de ma propre absurdité.
— J’essaie juste d’aider !
— Bin, je n’ai pas besoin de votre aide. Ça me soûle les gens comme vous.
Je tente de partir mais il m’arrête. Qu’est qu’il me veut ?
— Si, laisse moi au moins te déposer quelque part.
Je regarde autour de moi nerveusement. Je ne réponds rien et il reprends.
— Monte ! me dit-il, d’un ton autoritaire sans aucune réponse de ma part.
Je plisse les yeux.
— Non, je n’ai pas envie de monter dans une voiture de flic, surtout si il n’y a aucune raison pour que je monte là-dedans. Ma mère m’a appris à ne pas monter dans la voiture des inconnus.
Il ouvre la portière un peu plus.
— Dépêche-toi. Sauf-ci tu veux que je t’arrête pour vol. Ça fait deux fois de suite. Je suis trop gentil là, non ?
Je me rapproche la pluie tambourinant sur ma tête un peu plus, et le vent me fait frissonner.
— Parce que vous n’allez pas m’arrêter ?
— Ça dépend ..
— Je peux savoir où vous m’emmenez au moins ? demandai-je, méfiante.
— On va payer pour ce que tu as voler encore une fois et je vais t’emmener manger quelque chose, insiste-t-il, déterminé et après je te dépose où tu veux. Ça te va comme programme ?
Je ne comprends pas. Il devrait m’arrêter pourtant, mais est-ce que je vais vraiment me plaindre de dessus ? Je soupire, le ventre grognant en réponse à l’idée de pouvoir manger.
— Bon, d’accord, je suppose que ça ne peut pas être pire. Je monte, mais ne vous attendez pas à ce que je sois reconnaissante et je vous préviens, vous ne me touchez pas. Je vais vous le dire cash, j’ai horreur des flics. Désolée de vous décevoir.
Il lève les sourcils et esquisse un sourire en coin. Il part ouvrir la porte alors que je le rejoins.
— Je vais survivre à cette déception, lance-t-il, toujours aussi détendu et sérieux en me faisant un signe de la main pour que je monte. Je suis habitué à ce genre de réactions, crois-moi. Tu es ni la première, ni la dernière.
Il incline la tête sans émotion et ça a le don de m’énerver encore une fois.
— Vous êtes toujours aussi insensible, ou c’est juste avec moi ? je balance, essayant de le faire réagir.
— Un talent naturel, réplique-t-il en haussant les épaules. Et encore, tu ne me connais pas assez bien pour voir le pire.
Son ton est léger, presque taquin. Comme s’il trouvait mes insultes divertissantes, rien de plus. Il ouvre la porte côté passager et me fait signe de rentrer. Je glisse doucement dans la voiture et il referme la porte. Son parfum embaume l’air intérieur. Il n’est pas fort, légèrement musqué. Ce n’est pas un parfum qui fais tourner la tête. Je tente de me réajuster, mais l’humidité me colle à la peau. L’agent monte à son tour et fini par démarrer. On part payer l’homme de la supérette qui se montre étrangement compréhensif puis nous prenons la route vers un petit café que je reconnais, un endroit où je n’ai jamais pu mettre les pieds.
De l’extérieur, l’ambiance du café me semble accueillante alors qu’il se gare. Nous sortons et je me rends compte qu’il fait chaud une fois dans le café. Je soupire de soulagement et frissonne légèrement à cause du contraste de température. Une fois assise à une table, je commande un chocolat chaud et un sandwich, l’odeur de la nourriture éveillant mes sens. J’engloutis presque mon pain, le sentant même descendre dans mon estomac, tellement il est creux.
Je sens son regard posé sur moi alors que je mange, son uniforme impeccable avec ce nom – Ashford – brodé sur la poitrine. Ce genre de nom typique qui pue la richesse. Il tient un verre de jus d’orange dans sa main, silencieux. Ce mutisme m’angoisse. Je n’ai vraiment pas besoin qu’il me juge en silence. J’avale difficilement mon morceau de pain.
— Putain ! J’ai un truc sur le visage ou quoi ?
Il secoue légèrement la tête, surpris par ma question.
— Non. Je me demandais juste… quand c’était la dernière fois que tu as eu un vrai repas.
Je lève les épaules, comme si ça n’avait aucune importance. Je mord dans le pain.
— Et alors ? Qu’est-ce que ça peut vous faire ? je demande la bouche pleine. Vous avez fait votre bonne action de la journée, non ? C’est le plus important. D’ailleurs, bravo ! Ce soir, vous pourrez dormir tranquille.
Il ne détourne pas les yeux, et ça commence sérieusement à m’agacer. Son regard est trop direct, presque intrusif. Puis il se penche légèrement, comme pour réduire la distance entre nous.
— Tu fais toujours ça ?
Je fronce les sourcils.
— Ça quoi ?
— Ça. Jouer la fille insupportable qui n’a besoin de personne.
Je serre les dents, sentant ma colère monter.
— Et vous, vous jouez toujours à faire semblant de comprendre des gens que vous ne connaissez pas ? Vous ne savez rien de moi. Alors, évitez les leçons.
Son visage se ferme légèrement, mais il garde un ton posé.
— Ce n’est pas une leçon. Je ne te juge pas. Je dis juste que ça doit être fatiguant à force.
Je croise les bras, le défiant du regard.
— Vous êtes tellement sûr de vous, pas vrai ? Mais vous ne savez rien de moi. Rien.
Il pousse son verre sur le côté et s’appuie sur la table, ses yeux toujours fixés sur moi.
— Je sais que tu es Roxanne Graham. Que tu as une sœur qui a treize ans. Que tu vis dans la rue depuis un moment. Que tu es partie de ta famille d’accueil à dix huit. Tu as eu pas mal de soucis. Bagarre, vole, agression. Et maintenant, tu vis comme tu peux.
Je reste figée. Les mots tombent comme des pierres. Mais il ne s’arrête pas.
— Tu es excellente en roller, à un point où tu pourrais en faire quelque chose, mais tu préfères traîner et voler dans des épiceries.
Sa voix reste stable, mais chaque mot tape juste. Je sens mon cœur s’emballer, mais je fais mine de rester impassible.
— Et, oui, j’ai entendu les rumeurs. Ce que tu fais… ou ce que tu serais prête à faire pour t’en sortir. D’où la tentative de me corrompre.
Je serre les poings sous la table, le souffle coupé. Il voit mon expression et lève une main pour m’arrêter avant que je ne réagisse.
— Ce n’est pas pour ça que je suis là. Je m’en fiche des rumeurs. Mais tu devrais être à la fac, en train de chercher ce que tu veux faire de ta vie.
Mon cœur tambourine dans ma poitrine, mais je refuse de me laisser submerger. Il pense m’avoir percée à jour, mais il ne sait rien. Alors, je choisis de jouer la provocation.
Je me redresse légèrement, le défi dans le regard, et fixe sa bouche, insistant sur ce contact visuel, pour essayer de le déstabiliser.
— Je comprends maintenant, dis-je d’une voix tranquille, en écartant mes cheveux pour dégager mon cou. Vous êtes là pour ça, hein ? Ça ne me dérange pas. Vous êtes plutôt canon, dans le genre autoritaire.
Ses sourcils se froncent un instant, et je remarque la tension dans sa mâchoire. Mais il ne flanche pas. Il n’est pas là pour ça. Il garde une distance, un air de calme qui me déstabilise plus que tout.
Il ne répond pas tout de suite, mais je vois ses yeux se fermer brièvement, comme s’il se protégeait de mes provocations. Finalement, il secoue la tête, presque en soupirant.
— J’ai pas le temps pour ce genre de jeu, Roxanne.
Sa voix est ferme, sans colère. Juste fatiguée. Comme s’il avait déjà trop vu ce genre de scène, trop de fois.
Il se lève, paie rapidement au comptoir, puis revient vers moi. Son regard est déterminé, presque inquiet.
— Si un jour tu veux vraiment t’en sortir, tu sais où me trouver.
Je lève les yeux vers lui, un sourire moqueur accroché aux lèvres.
— Et vous, vous savez où me trouver… si jamais vous vous lassez des filles trop sages.
Il ne répond pas. Son regard se fige une seconde.
Puis, il glisse sa carte sur la table, me fixant une dernière fois, mais sans insister. Puis il se détourne et part, sous la pluie, me laissant avec cette étrange sensation de n’avoir pas réussi à l’atteindre.
Je prends la carte d’un geste un peu agacé avec un goût amer. Je la range dans ma poche. Peu importe ce qu’il pense. J’ai plus important à faire.