Chapitre 1
Accoudé à une barrière, j'observais les lumières. Je tentais de masquer mon énervement, mais personne n'était dupe. Tous avaient le visage fermé, les traits tirés.
« Vous ne pouvez pas faire attention ! L'accès est interdit, au cas où vous ne l'auriez pas remarqué ! »
On se retourna derrière nous, Mimi criait sur un homme saoul qui chancelait sur la piste. À la vue de sa position bancale, nous comprîmes immédiatement qu'il lui avait foncé dessus.
C'était comme ça tous les soirs, tous les soirs de match.
Ces soirs-là se déroulaient toujours pareil.
D'abord, les lumières s'éteignaient, plongeant la piste dans l'obscurité.
Puis les acteurs entraient en scène, les "bedaines grisonnantes", comme j'aimais les appeler.
Ces hommes vieux, riches à souhait, et pas très neutres du point de vue alcool.
Puis l'orchestre attaquait : hurlements, applaudissements, et musique entêtante.
Tout n'était que frasques, rien n'était concret.
Les gens venaient pour se montrer, pour apprécier la "beauté d'un beau jeu".
Ils se disaient férus de sport, admirateurs des athlètes...
Mais la seule chose qu'ils admiraient se résumait à un seul et même objet : une coupe.
Pour une coupe, toute une ville avait changé.
Pour une coupe, tout un paysage avait changé.
Pour une coupe, toute une population avait changé.
Et pour une coupe, tout un budget avait changé, toute une mentalité avait changé.
Pour juste une coupe.
Ces admirateurs du sport oubliaient même de respecter les sportifs. Ils en admiraient certains, et jetaient les autres aux oubliettes. Ceux qui étaient admirés avaient tout gagné : célébrité, argent, et, plus important encore, le cœur des supporteurs.
Mais ceux qu'on avait jetés comme de vieilles chaussettes avaient tout perdu. Plus de moyens, plus de public... plus rien. Juste le froid, le vide, et ce détestable sentiment d'impuissance.
Je faisais partie de ces sportifs oubliés. Dans cette ville où tout tournait autour d'un seul mot : rugby. J'étais un des oubliés. Dans n'importe quelle autre ville, j'aurais été reconnu. Mais ici, où on mangeait rugby, parlait rugby, et au final vivait rugby, je n'étais rien.
Nous n'étions rien. À tel point que les gens nous rentraient dedans sans s'excuser, à tel point qu'on se moquait de nous, à tel point qu'on nous coupait les vivres. Plus d'eau, plus de lumière
et surtout... plus de compétition. Ce qui signifiait encore moins que rien, car après tout, s'il n'y avait plus de compétition, nous étions encore moins reconnus, et encore moins aidés.
Tandis que d'autres, eux, étaient reconnus, aidés, et aimés. Un en particulier : le célèbre...
« Icario entre à présent en scène ! En libérant l'espace pour Velázquez, il nous permet de franchir la ligne des 22 mètres...
Mais quelle vitesse ! Ce jeune homme est une vraie flèche !! »
Évidemment... Ses exploits sont toujours présents. Après tout, tout le monde ne jure que par lui ici. Même ailleurs, il est considéré comme le génie du ballon ovale et l'étoile montante du rudby.
« Pff... Il commence à me faire suer, cet énergumène. Toujours à gagner, toujours à prendre toute la place! Grommela Max, mon meilleur ami.
— Il pourrait pas en laisser un peu aux autres ? Après tout, nous aussi on a le droit de vouloir être célèbres.
— Déjà qu'on n'a pas la lumière pour s'éclairer... Si on l'avait comme projecteur, tu imagines ? Ce serait du luxe ! Rigola-t-il »
Je secouai la tête en signe de défaite. On n'avait plus rien, même pas la lumière. Tout ça parce que le système électrique du rugby était branché sur le nôtre, et que si on allumait les deux, tout sautait... Donc, interdiction d'allumer la lumière, parce que sinon, l'obscurité allait envahir leur précieux rugby.
Une idée me vint alors à l'esprit.
Folle, peut-être. Risquée, sûrement. Mais c'était une idée. Et on n'avait pas grand-chose à perdre.
De toute façon, je n'avais jamais vraiment aimé respecter les règles. J'aimais foutre le bazar. Et puis, je détestais tout cet univers. J'avais envie de leur faire mal. Autant qu'ils m'avaient fait mal.
Ils nous avaient privés de lumière ? Très bien. J'allais les en priver aussi.
« Non. À quoi que tu penses, c'est non ! dit Max avec un regard sérieux.
— Mais...
— Tu sais bien comment ça a fini la dernière fois, ma belle.
— Oui, mais là, je sais ce que je fais affirmai-je, têtue. »
Il secoua la tête, désabusé. Lorsqu'il s'éloigna, je l'entendis murmurer :
— Une folle... C'est une folle...
Je lui fis un grand sourire, puis me retournai. Tout le monde autour de moi rigolait. Ils savaient que, même lui, ne me retiendrait pas.
Une de mes amies, Violette, pouffa. Elle me suivrait, je le sentais, je le voyais dans sa manière d'agir. Je ne tardai pas à en être convaincue, car quelques instants plus tard, elle me le chuchota.
« Bon, on fait quoi maintenant ?
— On leur coupe la lumière.
— Vraiment ? demanda-t-elle, surprise.
— Ils ont pris la mienne, pourquoi ne prendrais-je pas la leur ? »
Elle rigola face à ma détermination.
Je ravalai ma colère et ma tristesse, puis, d'un air conspirateur, je lui susurrai :
— On y va...