L'imprimerie du père
(Du point de vue d’Élise)
Le ciel de novembre n’a plus de lumière. Il est comme Paris ce soir-là : lourd, chargé, sur le point d’éclater. Je serre mon châle contre moi et referme à double tour la porte de l’imprimerie. Le bois a craqué comme un soupir. Peut-être était-ce le mien.
— “Élise, prends garde aux rondes, surtout ce soir”, m’a dit mon père avant de descendre à la cave. Il vérifie une dernière fois la presse, toujours convaincu qu’un engrenage pourrait trahir un pamphlet en gestation.
La rue est presque vide. Quelques voix, au loin, se répercutent contre les murs suintants. Depuis que Robespierre a les mains sur la ville, même les ombres se font plus prudentes. On ne respire plus librement ici, pas même les mots. Les mots… c’est pourtant eux que je protège, ceux que mon père imprime avec une foi fébrile. Et ce soir, je me sens seule à en porter le poids.
Je ramasse les derniers feuillets oubliés, les range dans une boîte sous le comptoir. Mon regard s’attarde sur l’affiche à moitié arrachée près de la porte :
“Citoyens, la patrie ou la mort !”
C’est alors que je l’entends.
Un bruit. Un froissement. Comme un corps contre le pavé.
Mon cœur se tend d’un coup, et je reste figée une seconde. Peut-être une bête. Ou pire, un homme saoul. Je me penche vers la lucarne, soulève doucement le loquet.
Là, dans la ruelle, un homme est étendu. Il ne bouge presque pas.
Il saigne.
Je n’ai pas le droit de sortir. Je n’ai pas le droit de désobéir à mon père, ni de me mêler d’affaires qui ne sont pas miennes.
Mais je ne peux pas le laisser là.
Je saisis ma lampe, une couverture, et ouvre doucement la porte. Le froid s’engouffre aussitôt dans l’atelier, glacé comme une lame.
Je m’approche. Il respire. Difficilement. Du sang s’écoule lentement de son flanc gauche, assombrit ses vêtements noirs. Il est vêtu d’un manteau de bonne facture, mais usé, sale. Ses bottes, pleines de boue séchée, parlent d’un long voyage. Sa main droite serre quelque chose que je ne distingue pas.
Je regarde à droite, puis à gauche. Pas un chat.
Je me penche, pose la lampe au sol.
— “Monsieur ? Vous m’entendez ?”
Ses paupières frémissent. Il veut parler. Je n’entends qu’un râle. Ses lèvres forment un mot que je ne comprends pas.
Je prends une décision.
C’est insensé, mais je le tire, centimètre par centimètre, dans l’ombre de l’imprimerie. J’ai l’impression de commettre une trahison, de signer un pacte avec le Diable. Chaque craquement de planche sous nos pas me paraît un coup de tonnerre.
Quand enfin la porte se referme derrière nous, je m’effondre à ses côtés.
Il a perdu connaissance.
Je m’active. Je déchire une chemise en tissu de lin propre, que j’imbibe d’eau bouillante. Mes mains tremblent. La blessure n’est pas mortelle, mais elle est profonde. Il a été tailladé. Une lame fine. Probablement un soldat. Ou un voleur.
Je nettoie la plaie, le panse doucement. Ses traits sont tirés, sa mâchoire serrée. Même inconscient, il semble vouloir dissimuler ce qu’il est.
Je n’ai pas de nom. Juste un silence.
Alors je parle. Pour remplir l’air.
— “Tu ne mourras pas ici. Pas dans cette maison.”
Je ne sais pas pourquoi je l’ai dit. Peut-être parce que j’ai besoin d’y croire, aussi.
Il pousse un gémissement. Sa tête tourne légèrement. Un mot m’échappe enfin :
— “...Élise...”
Je me fige.
— “Comment sais-tu mon nom ?”
Pas de réponse.
Je recule d’un pas. Une goutte de sueur me coule dans le dos.
J’allais refermer le manteau pour le couvrir à nouveau, quand mes doigts heurtent quelque chose. Sous la doublure. Un renflement. Un objet dissimulé dans une couture intérieure.
Je tire doucement.
Un anneau.
Pas n’importe lequel.
Une chevalière, lourde, gravée d’un blason.
Je recule d’un coup, comme brûlée.
Un noble.
Je viens de faire entrer un noble blessé dans l’imprimerie d’un républicain militant.
Mon cœur cogne contre mes tempes. Mes doigts serrent la bague sans m’en rendre compte.
Je l’ai laissé entrer. Je l’ai soigné.
Et maintenant, je suis complice.








