Chapitre 1
Emma
Californie, 24 avril 2053
Je vais au lycée comme d’habitude, les écouteurs à peine enfoncés dans mes oreilles, le regard accroché au béton fissuré du trottoir. Et, comme d’habitude, je croise les Miliciens, ces hommes en uniformes noirs aux insignes rouges, armés jusqu’aux dents, les yeux aussi vides que ceux des statues. Leur simple présence suffit à glacer le sang. On les appelle les Miliciens, mais dans ma tête, ce mot rime avec “monstres”. Ils incarnent le pouvoir brutal, la soumission imposée, comme une réminiscence moderne des SS d’autrefois. Je baisse les yeux en les croisant. Toujours. C’est un réflexe. Ils sentent la peur. Ils s’en nourrissent.
Voilà maintenant un an et demi qu’ils ont envahi notre ville, notre Californie. Ils sont arrivés comme une marée sombre, silencieuse, mais implacable. Et personne n’a levé le petit doigt. Pas un mot. Pas un cri. On avait tous trop peur. Ce nouveau parti politique, l’Ordre National, a balayé la démocratie comme une main écrase une mouche. Raciste, misogyne, anti-progressiste, homophobe… ils veulent tout contrôler. Nos corps, nos pensées, nos rêves. À leur tête : Asker Holt, un nom qui gronde et qui glace. Un homme sans âme, sans remords, qui n’a eu aucun scrupule à faire exécuter ceux qui ne rentraient pas dans ses cases. Ils ont pris le pouvoir par la force, par la terreur. Et nous, les civils, on n’a rien fait. La peur ? L’impuissance ? Ou peut-être un mélange des deux. Moi-même, je ne saurais dire ce qui m’a retenue à l’époque.
Mais il y a eu une étincelle. Une flamme minuscule dans l’obscurité. À Los Angeles, la plus grande ville de notre État ravagé, un réseau clandestin s’est formé. Ils l’ont appelé LUX. Trois lettres, comme un cri, comme une promesse. LUX, ça veut dire lumière. Et c’est exactement ce que c’est devenu pour beaucoup d’entre nous : une lueur d’espoir. Petit à petit, LUX s’est propagé à travers toute la Californie, infiltrant les villes, les esprits, les consciences. Mais s’y engager, c’était risquer la mort. Très peu osaient franchir le pas. Le silence, une fois de plus, faisait taire les justes.
Et moi ? Moi j’avais la rage. Une rage sourde, insidieuse, qui grondait un peu plus chaque jour dans mes entrailles à force d’entendre les fusillades dans les rues, à force de voir les Miliciens abattre des enfants, des Indiens, des Arabes, des Noirs, des personnes transgenres ou queer, tous ceux qui, selon eux, n’étaient pas “de vrais Américains”. J’avais peur, oui. Mais j’étais aussi triste. Dévastée. Et un jour, tout a basculé.
Je marchais dans la rue, les mains dans les poches, quand j’ai entendu une femme hurler. Ses cris ont transpercé le vacarme ambiant. Elle était à terre, plaquée contre le bitume, un genou dans le dos. Un Milicien lui tirait les cheveux. Elle pleurait, hurlait, se débattait. Son crime ? Avoir avorté. Un avortement clandestin. Elle n’avait blessé personne. Et pourtant, ils l’ont rouée de coups. L’un d’eux a même ramassé une pierre pour la lui lancer en pleine tête. La rue entière s’était figée. Personne ne bougeait. Personne ne disait rien. Il n’y avait plus que ses cris, rauques et déchirants, qui résonnaient dans le silence pesant.
Ce jour-là, je me suis forcée à regarder. Je n’ai pas détourné les yeux. J’ai imprimé chaque image dans ma mémoire, jusqu’à la nausée. Et je me suis fait une promesse : ne jamais oublier. Ne jamais détourner le regard. Et surtout, me battre. Du haut de mes seize ans, j’ai franchi le pas. J’ai rejoint LUX.
Depuis, je mène une double vie. Le jour, je suis Emma, l’élève modèle. Celle qui arrive toujours à l’heure, bien coiffée, bien habillée. Jamais en jogging, toujours en jupe ou en jean taillé. Je souris à tout le monde, même aux Miliciens qui patrouillent dans les couloirs du lycée, arme en bandoulière et regard assassin. Je joue la comédie. Je suis douce, inoffensive, irréprochable. Personne ne soupçonne rien.
Mais dès que la sonnerie retentit et que je quitte l’enceinte de l’établissement, je ne suis plus la même. Je fonce vers la planque de LUX, dissimulée dans une vieille imprimerie abandonnée. Là, je me transforme. J’enfile un bonnet noir qui serre mes cheveux contre mon crâne. Une veste de running trop grande. Un pantalon masculin. Je compresse ma poitrine, malgré la douleur. Je deviens un garçon, ou presque. Anonyme. Méconnaissable. Parce que je ne veux pas que mes actions mettent ma famille en danger. Parce que si jamais quelqu’un découvrait que la gentille Emma du lycée est une résistante… ce ne sont pas que mes secrets qui tomberaient.
Je sors de mes pensées. J’arrive au portail rouillé du lycée. Deux Miliciens m’observent, le regard froid. L’un d’eux mâche lentement un chewing-gum, son doigt posé négligemment sur la gâchette de son fusil. Je baisse les yeux et ravale ma colère.
Je pousse la porte du lycée. Le brouhaha m’engloutit aussitôt — éclats de voix, chaussures qui crissent contre le carrelage, conversations superficielles... Et puis, je le vois.
Lui.
Ethan.
Adossé à un casier, bras croisés sur un tee-shirt trop bien ajusté. Il rit à moitié, lève un sourcil, balance une phrase que je n’entends pas, mais qui fait glousser la fille à sa gauche. Une autre, à droite, lui touche le bras comme si c’était du cristal.
Ses yeux. Bleu glacé. D’un bleu presque cruel, tranchant comme une lame posée sur la peau.
Sa mâchoire est carrée, nette, comme sculptée dans la pierre. Et ses cheveux — des boucles épaisses, d’un noir d’encre, qui retombent sans effort sur son front. Il a ce truc… ce magnétisme insolent. Ce genre de beauté qui attire, puis écrase.
Et pourtant, tout en lui m’agace.
Toujours en retard. Toujours entouré. Toujours ce sourire en coin qui dit je m’en fous de tout sauf de moi-même.
C’est le genre de mec qui s’envoie trois filles par semaine et qui trouve encore le moyen de passer pour un romantique. Le genre que tout le monde admire, mais que moi… moi, je méprise.
Je détourne les yeux. Je ne suis pas là pour lui.