Chapitre 1 -Texto (presque) parfait
Bon je sais que c’est arrivé à tout le monde d’envoyer un message à la mauvaise personne. Ce moment de panique où ton doigt appuie sur “envoyer” et que ton cerveau hurle “NON” mais il est déjà trop tard. Ce frisson glacé qui remonte le long de ta colonne vertébrale quand tu réalises l’ampleur du désastre. On est tous passés par là. C’est un classique, un grand classique de l’humanité, au même titre que la roue ou la tartine qui tombe toujours du côté beurré.
Mais là, moi, Anna, j’ai réussi l’exploit de transformer ce petit accident de parcours en potentiel crash d’avion nucléaire. Et si je vous disais que c’était peut-être le début de la nouvelle la plus ridicule – heu, pardon, érotique– de ma vie ? Voici l’histoire d’Anna.

Point de vue Anna
Oh mon dieu ! Je viens d’avoir le numéro de mon collègue super sexy ! Je le tiens dans ma main, ce petit bout de papier froissé, et je crois que mon cœur va exploser. Mes doigts tremblent, mes joues sont en feu, je souris toute seule comme une idiote. Ok, on recommence.
Je m’appelle Anna. Brune, yeux verts. 1m60. Oui, pas très grande mais qu’importe. Ce n’est pas la taille qui compte, c’est ce qu’on en fait. Enfin, c’est ce que je me répète depuis toujours. Aujourd’hui c’était mon premier jour. Je travaille pour un journal de mode et pas n’importe lequel :le Fashion! Le genre d’endroit où tout le monde est tellement beau qu’on se demande s’ils sont humains ou s’ils sortent d’un laboratoire secret. Y a que des gens trop beaux... et sexy.
Notamment Antoine. Antoine qui a été mannequin et aujourd’hui c’est mon supérieur. Quand il m’a souri ce matin dans le hall, j’ai failli oublier mon propre nom. Il m’a écrit son numéro sur un bout de papier. À moi. Une inconnue. Il a sorti son stylo – un stylo plume, parce que bien sûr – il a griffonné des chiffres, il a plié le papier en quatre. Puis il s’est penché vers moi. J’ai senti son souffle chaud contre ma joue, l’odeur de son parfum, un truc boisé et cher. Ses lèvres ont frôlé mon oreille et il m’a chuchoté d’une voix grave : « Envoie-moi un texto coquin. »
Merde. Comment je m’y prends ? Euh, bon, je suis pas très douée avec les hommes. Ma plus longue relation a duré 3 mois. Oui, j’ai 25 ans et alors ? Ce n’est pas de ma faute si je tombe toujours sur des mecs qui me larguent pour des raisons débiles.
Je ressors le papier de ma poche. Il est un peu froissé, humide à force de le tripoter. Je tape le numéro sur mon téléphone.
Étrange. Quand j’enregistre le contact, une photo apparaît. Un profil sobre, avec un nom :Jackson. Jackson ? C’est pas très Antoine comme prénom. Mais qu’importe. Les top-modèles ont souvent des pseudos chelous, des noms de scène mystérieux. Jackson, ça fait américain, ça fait dangereux. Peut-être que c’est son deuxième prénom.
Je relis le message. Il faut que ce soit coquin. Coquin. Je n’ai jamais envoyé de texto coquin de ma vie. La dernière fois que j’ai essayé de flirter, j’ai envoyé “ton sourire éclaire ma journée” et on m’a répondu “merci c’est le dentiste”. Alors là, “tu m’excites”, c’est bien ? C’est assez direct ? Trop direct ? Mon cœur bat à cent mille à l’heure. Mon pouce hésite au-dessus de l’écran.
Mon doigt appuie sur “Envoyer”.
(16h45) Anna – Coucou ? C’est Anna. Tu m’excites… 😉
Je reste figée, le téléphone collé contre ma poitrine, le souffle coupé. Je viens d’envoyer “tu m’excites” à un type que je connais depuis six heures.
Mon téléphone vibre. Je sursaute tellement que je manque de le faire tomber dans les toilettes. Mon cœur s’emballe. Il a répondu. Déjà. Il a répondu.
Point de vue Antoine
Avec des potes, on est au café. Dylan est en face de moi, sa bière à la main, son regard malicieux.
« Hey Antoine, apparemment t’as passé ton numéro à la nouvelle ? » dit Dylan en plissant les yeux.
Je souris.Pose la tasse avec une lenteur calculée.
« Oui. Enfin, pas le mien. »
Dylan pose sa bière d’un coup sec. La mousse déborde un peu sur la table. « Comment ça ? »
« Bah, je lui ai passé celui du directeur... Jackson. »
Dylan écarquille les yeux. Il me fixe comme si je venais de lui annoncer que j’allais sauter du pont. Sa bouche s’ouvre, se ferme, s’ouvre à nouveau.
« Baha, mais s’il l’apprend t’es mort... »
Je hausse les épaules. Je prends une olive dans le petit bol, la fais tourner entre mes doigts, la croque. « Oui, mais bon. La pauvre, elle était toute contente d’avoir mon numéro. Tu aurais vu sa tête. Elle avait les joues rouges, elle souriait bêtement, elle osait même pas me regarder dans les yeux. J’imagine bien sa tronche quand elle le découvrira. »
Je marque une pause. Je fais tourner ma tasse entre mes doigts, le bruit de la céramique sur la soucoupe. « Et puis, on sait jamais. Peut-être qu’elle va pas tomber dans le panneau. Mais ça peut paraître méchant, mais aussi naïve qu’elle est, elle ne survivra pas longtemps dans ce monde. Donc, vaut mieux qu’elle apprenne la vérité, quitte à ce qu’elle me déteste. »
Je bois une gorgée de café. La chaleur du liquide contraste avec la fraîcheur de la terrasse. Je sens le soleil sur ma nuque, le bruit de la ville autour de nous.
« Et aussi, ça m’amuse de caser mon meilleur pote Jackson, le PDG, avec une inconnue. »
Dylan secoue la tête, un sourire en coin. « T’es un malade, Antoine. Un vrai malade. »
Je ris. Je me cale dans ma chaise, les bras croisés derrière la tête. La journée s’annonce intéressante. Très intéressante.
Point de vue Anna
AHHH il vient de lire mon message ! Je suis trop contente ! Mon cœur fait des cabrioles dans ma poitrine, mes joues sont en feu, je souris toute seule dans ma cabine comme une idiote. Mais faut pas que je le montre. Je veux dire, faudrait pas me faire cramer. Surtout pour mon premier jour. Je range mon téléphone dans ma poche, je sors des toilettes, je traverse l’open space en faisant semblant d’être parfaitement normale, parfaitement professionnelle, parfaitement indifférente. Mes jambes tremblent un peu. Je croise Antoine dans le couloir. Il me sourit. Je lui rends son sourire et je file vers mon bureau sans me retourner.
Je tiendrai jusqu’à ce soir. Je lirai sa réponse en rentrant chez moi. Tranquillement. Dans mon canapé. En pyjama. Avec un chocolat chaud. Et là, je pourrai jubiler en paix.
Le soir.
Je me pose dans mon canapé. Enfin. La journée est finie. J’ai survécu. J’ai même réussi à faire semblant de travailler. Je me suis changée, j’ai enfilé mon pyjama préféré – un short tout doux et un t-shirt trop grand qui me donne l’impression d’être dans un nuage. Je me love dans les coussins, je prends mon téléphone, et là... je vois un message. De sa part.
Un message. D’Antoine. Antoine a envoyé un message. À moi.
Je n’y crois toujours pas. Je suis en train de parler avec Antoine. Antoine. Un des plus beaux hommes du monde. Et dire qu’il a snobé plein de mannequins, des filles incroyables avec des jambes interminables et des cheveux parfaits. Et moi, Anna, 1m60, ancienne relation de trois mois...
Je clique sur la conversation. Je remonte un peu. Mon message à moi :
(16h45) Anna – Coucou ? C’est Anna. Tu m’excites… 😉
Et en dessous, sa réponse. Je retiens mon souffle.
(17h00) Jackson – “Pardon”
Pardon. Il a écrit pardon. Je relis une fois. Deux fois. Trois fois. Mon cœur s’emballe.
Oh. Il m’a répondu “pardon”. Oh, j’imagine qu’il a fait un truc coquin pour qu’il me dise pardon. Un truc qu’il n’oserait pas avouer. Un truc qui le rend un peu honteux. Je l’imagine, lui, le mannequin, le supérieur, le mec parfait, en train de faire quelque chose qu’il ne devrait pas faire. Et il s’en excuse. Mais pas vraiment. Un “pardon” comme ça, entre guillemets, c’est presque une invitation. C’est un “pardon, je suis un vilain garçon”.
Je mords ma lèvre. Mon ventre se serre. Je réfléchis à ma réponse. Je dois être coquine. Je dois être à la hauteur. “Raconte coquin” ? Non, trop basique. “Qu’est-ce que tu as fait de coquin ?” Non plus, trop long. Oh, j’ai une meilleure idée. Une idée qui va le faire rougir. Une idée qui va le faire réagir.
Je vais lui demander s’il se touche.
Oui. C’est direct. C’est osé. C’est exactement ce qu’il attend, non ? Il m’a dit “envoie-moi un texto coquin”. Alors je vais être coquine. Très coquine.
Je tape. J’efface. Je retape. Je me sens rougir toute seule dans mon canapé. Mes doigts tremblent un peu. Je relis une dernière fois.
(18h12) Anna – Tu te branles 😏 ?
J’appuie sur envoyer. Mon cœur bat à tout rompre. Je pose le téléphone sur ma cuisse, je prends une grande inspiration. J’ai osé. J’ai vraiment osé.
Le téléphone vibre presque immédiatement. Il a répondu. Déjà. Il a répondu tout de suite.
(18h13) Jackson – Comment tu as eu mon numéro ?
Je cligne des yeux. Je relis. Je suis un peu déstabilisée. Ce n’est pas la réponse que j’attendais. Il ne répond pas à ma question. Il ne joue pas le jeu. Il demande comment j’ai eu son numéro. Mais pourquoi il demande ça ? Il le sait bien, non ? C’est lui qui me l’a donné.
Et puis... il m’a tutoyé. Il a dit “tu”. Il me tutoie. Oh, qu’il est coquin. Il passe au tutoiement. C’est un signe. C’est un rapprochement. Il ne fait plus semblant d’être professionnel. Il entre dans le jeu. Il veut être plus proche. Il veut être intime.
Je me mords la lèvre inférieure. Mon ventre est tout chaud. Je devrais peut-être lui dire qu’il mériterait une fessée. Oui. Après, c’est pas très pro. Mais bon, si je fais rien, si je reste sage, si j’attends qu’il fasse le premier pas, je vais garder ma virginité toute ma vie. À 25 ans, c’est un peu tard pour être encore coincée. Surtout avec un mec comme Antoine. Un mec qui a été mannequin. Un mec qui a des mâchoires en béton armé et un sourire à faire fondre la banquise. Un mec qui pourrait avoir n’importe quelle fille et qui a choisi de donner son numéro à moi.
Alors je me lance.
Je tape doucement, un sourire en coin, le cœur qui s’emballe. Je sens mes doigts trembler un peu sur l’écran. Je visualise la scène. Je l’imagine en train de lire mon message, ses yeux noisette qui s’écarquillent, sa bouche qui s’ouvre, sa pomme d’Adam qui bouge quand il avale sa salive. Je l’imagine rougir. Je l’imagine excité.
(18h15) Anna – Tu me tutoies, vilain petit garçon. Ça se voit que tu veux une punition.
J’appuie sur envoyer.
Et j’attends.