-1-
— Nikolaï ? demanda une petite voix rendue aigüe par l’inquiétude.
— Maman ?
Le téléphone crachota quelques soupirs de soulagement mêlés aux sanglots retenus.
— Où est-ce que tu es mon chéri ? interrogea un peu trop brutalement la voix.
— Je... commença Nikolaï avant de lancer un regard vers Jun et Ruben au loin. Je peux pas te le dire pour l’instant maman.
Sa mère psalmodia quelques paroles inintelligibles, mélange incompréhensible d’excuses, de colère et de remords.
— Ne t’inquiète pas, je vais bien. Je suis avec des amis d’Arthur.
Silence. Avec une faible respiration pour seul signe de vie au bout du fil. Jun lui avait permis d’utiliser le nom d’Arthur dans sa conversation. Non pas qu’elle craignît que l’on pût interférer sa communication, mais moins elle en saurait à leurs propos, moins elle risquait de se retrouver en danger. De plus, la jeune femme l’avait prévenu que son grand-père était allé à la rencontre des trois familles pour les avertir de la situation.
— Je suis désolé Nikolaï... se déchargea soudainement sa mère. J’espérais pouvoir te maintenir éloigné de tout ça...
Un sanglot étouffé acheva sa phrase, suivi de légers spasmes larmoyants.
— Non, insista le garçon dont une angoisse entamait une pression au creux de sa gorge. C’est pas de ta faute. Ca nous est tombé dessus sans qu’on s’y attende. Je te jure qu’on a rien fait qui puisse justifier tout ça !
— Je sais, je sais... Et pour Az et Noah . Est-ce qu’ils sont avec toi ?
— Ils... Ils...
S’en fut trop pour que son corps ne retînt davantage ses tremblements. Ce fut d’une voix éraillée par un mal-être contenu qu’il déclara.
— Je sais pas maman... Noah a été emmené par la Brigade et Az est... Je sais même pas où...
— Mon dieu... se lamenta Kristina Maskarov à l’écoute de son fils.
— Ecoute maman je... Je dois y aller. Mais t’inquiète pas surtout, on donne des nouvelles régulièrement. Je suis sûr qu’ils te les retransmettront.
— Sois prudent mon chéri, d’accord ? souffla sa mère à fleur de peau. Ne te met pas en danger, tout ça ne nous concerne plus.
— Oui, je te promet maman.
Et il raccrocha, n’attendant pas le fatidique“Je t’aime”qu’elle lui aurait sûrement donné. Nikolaï ne put jurer qu’il n’aurait alors tout bonnement pas fondu sur place. Ils avaient toujours été très proches tous les deux, et pour cause ! Ces six dernières années passées à se soutenir mutuellement malgré sa crise d’adolescence avait soudé entre eux un lien familial puissant depuis le décès de Piotr Maskarov, son père.
Après avoir retrouvé ses esprits, le regard perdu sur les grandes étendues champêtres, la morne cité d’Izzyr aux structures délabrées en bout de course, une des paroles de sa mère lui traversa l’esprit.
“J’espérais pouvoir te maintenir éloigné de tout ça.”
Voilà. L’information était tombée, comme un bloc posé en un coin de son esprit. La révélation qu’il avait cherchée depuis longtemps, à peine voilée dans ce petit bout de phrase.
Noah, Az et lui-même n’était pas vraiment là par hasard. Ils ne faisaient que réitérer les actes passés de leurs parents.
Nikolaï se demanda si sa mère et son père s’étaient un jour retrouvés dans ce genre de situation, à sillonner l’Enceinte cachés dans un camion, leurs visages marqués dans les fichiers de l’armée.
Le garçon percuta alors. Se put-il que Jun eût connu son paternel ? Les pères de ses amis décédèrent bien longtemps avant le sien, la jeune femme devait être beaucoup trop jeune à ce moment là. Se pouvait-il que la jeune femme eût rejoint les rangs de la résistance plus de six ans auparavant ?
Peut-être bien. C’est alors qu’une autre évidence s’imposa à lui.
Arthur Lebrèse. Chef du mouvement. Il était probablement certain qu’il pût les rencontrer un jour ou l’autre.
Nikolaï décida de garder cette idée dans un coin de sa tête pour en discuter avec l’intéressé lorsque l’occasion se présenterait.
Par de grands gestes de la main, Jun l’avertit qu’il était temps de se remettre en route.
Après plus d’une longue heure de route, Asha ne se situait désormais qu’à trente minutes d’attente. Bientôt, le petit groupe pourrait s’offrir le luxe d’un vrai repas dans une ville moderne et équipée. Le lit demeurait toutefois en option, les économies dont bénéficiait Jun ne leur permettaient pas de s’octroyer une chambre où passer la nuit. Toutefois, Ruben gardait bon espoir d’obtenir un léger pécule en revendant ses marchandises à quelques magasins. Il leur faudrait néanmoins urgemment trouver de quoi gagner un peu d’argent avant qu’ils ne se retrouvent sans un sou et affamés.
Une fois au camion, Ruben lui asséna une tape ferme et amicale sur l’épaule devant sa mine défaite. Un geste bien plus utile qu’aucun mot et tous reprirent leur route commune sans plus en ajouter, rien que le silence pour toute discussion.
La ville d’Asha se révéla bien plus revigorante que ne l’eut cru Nikolaï. Avec ses allures de ville avant-gardiste, le citadin s’imaginait être retourné dans le quartier de son école en zone 3. Bien sûr, cela ne faisait qu’appuyer les différences économiques des différents secteurs, mais le jeune homme avait toujours aimé se balader dans les nombreuses rues et parcs verdoyant éparpillés aux quatre coins du secteur. Ici, il retrouvait un peu de ce plaisir et un sourire timide naquit au coin de ses lèvres.
— On devrait être un peu tranquille ici, constata Jun en jetant plusieurs coups d’œil aux alentours. Il y a beaucoup de monde et personne ne sait qu’on est là. Ça nous changera.
Malheureusement pour eux, le groupe ne bénéficiait que d’un seul téléphone portable, celui de Jun. Nikolaï n’avait jamais eu l’occasion d’en avoir un pour lui seul, partageant celui de sa mère lorsque l’un quittait l’appartement, l’autre toujours joignable par la ligne fixe. Quand à Ruben, le fait même d’avoir une ligne fixe revêtait d’un luxe dont peu d’habitants d’Ashelia pouvaient se vanter ! Aussi leur était-il difficile de se séparer. C’est ainsi qu’à l’unanimité ils jugèrent préférable de se diriger vers la zone commerciale dans l’espoir d’y dénicher de quoi vendre les marchandises que Ruben et ses compagnons transportaient dans de lourds sacs de toile. De la nourriture, essentiellement, de l’orge pour les brasseries, quelques aubergines, betteraves, pomme de terre et autre choux pour les restaurateur. Pas de quoi crouler sous la fortune, d’autant qu’une bonne partie des consommables restèrent dans le camion en vue d’une consommation personnelle. Lors du trajet, Ruben se révéla un cuisinier pour le moins ingénieux, n’hésitant pas à fouiner au sol pour y trouver quelques herbes aromatiques dont il assaisonna les pommes de terre grillées au feu. Un moment de détente comme ils n’en avaient que trop peu eu depuis quelques semaines.
Les heures suivantes virent les trois compagnons en pleine activité au marché couvert d’Asha. Jun et Nikolaï s’affairaient chacun à décharger d’imposantes cargaisons de maraîchers sensibles à la volonté des deux jeunes travailleurs en échange d’un petit billet. Quant à Ruben, l’Ashelois explorait le marché à la recherche d’un quelconque intéressé par ses marchandises. Ce qui ne se révéla pas des plus triomphal, néanmoins, le jeune homme parvint à écouler de quoi se payer un repas pour trois le soir venu. Additionné aux sommes de ses compagnons, les trois se sentait même le luxe de dormir au sec, à condition d’accepter de dormir à même le sol, leur fortune ne leur permettant tout de même pas d’investir dans deux chambres.
Tandis que Nikolaï parvenait enfin à voir le fond de la remorque qu’il s’acharnait à vider, son regard fut attiré par la cohue du bazar. Aux premiers abords, le citadin ne remarqua rien qui pût l’accrocher ainsi, il déposa alors son dernier paquet avant de comprendre.
Une jeune femme en tenue militaire vaquait à ses occupations au sein de la foule. Son plastron affichant fièrement son appartenance aux forces de l’ordre. Nonchalamment, les pouce engoncés dans ses poches avant, stéréotype infatigable de la dégaine d’un policier, la militaire avançait droit sur lui.
Nikolaï mit sa parano de côté l’espace d’un instant. Non, elle ne se dirigeait pas vers lui, elle patrouillait, purement et simplement. Inutile de perdre sa lucidité pour si peu, peut-être bien qu’il était désormais fiché, mais n’oublions pas qu’il n’était encore pour eux qu’un gamin sans importance. Jun, à la limite, aurait plus à s’inquiéter que lui de ce genre de situation. Du moins le pensait-il.
Finalement, une deuxième personne se détacha de l’image, un grand gaillard aux cheveux blond, le haut du corps légèrement courbé du type trop grand pour le monde qui l’entoure. Le coeur de Nikolaï manqua un battement, envahi par un sentiment de soulagement qui lui fit perdre toute notion de risque. Une voix inopportune s’extirpa de son petit corps.
— Az ?
Le nom fusa à travers la foule bruyante sur les quelques mètres qui les séparaient l’un de l’autre. Pourtant, son ami ne le manqua pas, sa tête se relevant comme un suricate étonné, jusqu’à ce que ses yeux marrons viennent se poser dans les siens.
Alors il s’élança. Nikolaï aurait pu littéralement sauter sur son ami tant l’euphorie de le revoir après ces moments d’incertitude l’étreignait. Pourtant, quelque chose clochait. Une chose dérangeante que Nikolaï ne parvint pas de suite à pointer. Ce qui ne l’empêcha pas de ralentir son rythme, cherchant à comprendre la raison de son malaise.
Elle lui apparut comme une évidence, sous la forme de la militaire qu’il avait repéré auparavant. Et, pire que tout, par le geste presque amical que lui asséna Az lui demandant de lui accorder un instant.
— Niko ! s’enthousiasma Az dans une étreinte amicale fortement accentuée par de nombreuses tapes dans le dos.
Comme à son habitude, Nikolai se contenta de recevoir l’étreinte sans vraiment y participer, son engouement retombant toujours peu avant, comme si son esprit se refusait tout bonnement à ces contact amicaux qu’il désirait pourtant avant qu’ils n’arrivassent. Encore une imperfection de sa conscience parfois défaillante...
— Comment tu t’es débrouillé pour arriver ici ? lui demanda Az curieux d’en apprendre davantage sur l’aventure de son ami.
— On nous a déposé en camion, Jun est finalement sortie de la grotte.
Az observa un regard rond et ahuri à cette révélation, demeurant le premier à penser que la résistante croupirait, au choix, au fond de cette antre ou d’une prison de la Brigade.
— C’est pas vrai... Et vous avez réussi à fausser compagnie à la Brigade ?
Nikolaï éluda rapidement la question, soucieux par celle qui lui brûlait les lèvres actuellement.
— Ouais, on a réussi... lança-il, puis en chuchotant, Az, tu m’explique ce que tu fais avec elle ?
Le jeune homme suivit le regard inquiet de Nikolaï droit vers celle avec qui il “travaillait” ces derniers temps.
— C’est une longue histoire Niko, il s’est passé des trucs bizarres ici la nuit dernière ! Si seulement tu savais !
— Elle fait partie de l’armée ? Est-ce que t’as des soucis ?
— Non, non, t’inquiète pas, ils sont cool ici...
— Cool ? le coupa Nikolaï au bord de la stupéfaction. On parle bien de ceux qui ont enlevé Noah ? De ceux dont t’étais prêts à arracher la tête à Ashelia ?
— Ça c’est la Brigade Niko, tempéra Az quelque peu surpris lui aussi de sortir un tel argument, eux il font partie de l’armée du sud, ils ont rien avoir avec tous ces fumiers.
Nikolaï aurait aimé partager la certitude de son ami, mais une barrière invisible l’empêchait tout bonnement de rompre avec cette idée. À croire que les rôles s’étaient aujourd’hui inversés ! Lui qui était plutôt du genre à réfléchir posément à chaque point de vue se retrouvait sermonné par celui qui fonçait tête baissée sans réfléchir.
— Ecoute, poursuivit Az, pour l’instant ça me permet surtout de pas dormir dans la rue, et c’est déjà pas mal !
Son ami y consenti, lui trimballait bien des caisses remplies de melons et autre dans l’espoir de se nourrir une journée de plus.
— Fais attention Az... Je te rappelle qu’on est peut-être tous fichés par la Brigade, et quoi qu’on en dise, l’armée et la Brigade partagent leurs informations.
— Très franchement, je pense qu’ils ont mieux à faire ici que de nous pister...
Az laissa s’étendre un peu le silence interrogateur de son ami. Du coin de l’oeil, il aperçut Livia observer un étalage, le regard toujours aux aguets, scrutant les rues bondées. Son attitude démontrait assez clairement l’exaspération d’être ainsi arrêtée dans son job, ainsi qu’une pointe de tension qui la maintenait visiblement en alerte. Az ne pouvait pas rester ici indéfiniment, quand bien même il aurait aimé pouvoir rester aux côtés de son ami, ne serait-ce que pour s’assurer que tout allât bien pour lui. Néanmoins, il jugea bon de l’informer des récents événements survenus dans la ville la veille. Les habitants portaient encore les traces d’une nuit agitée et l’on pouvait lire sur les visages, pour qui vivait ici depuis longtemps, une peur camouflée derrière des actes anodins du quotidien.
— Il y a eu une espèce d’attaque, commença Az en baissant la voix.
— Une attaque ? tilta immédiatement Nikolaï. Comme à Ashelia ?
Le visage de ce dernier se décomposa en une moue apeurée d’où transparaissait encore toute l’angoisse de cette sombre nuit.
— Non, non, le rassura son ami, j’ai cru aussi au début. C’était pas ces racines bizarres, il y avait un gars, enfin... Je crois.
— Tu crois ? T’es pas sûr que c’était un homme tu veux dire ?
Nikolaï observait son camarade, perplexe. Un début d’idée ineffable se formait dans son esprit. Idée que son cerveau refusait tout bonnement d’appréhender, la laissant dans un recoin oublié.
Az se triturait les mains, comme cherchant ses mots pour mieux expliquer ce qu’il tentait d’exprimer. L’incompréhension, la crainte, le mystère terrifiant.
— Il... Il s’est mis à y avoir plein de vent, au début on à pas fait attention, mais après...
Az s’approcha un peu plus de son ami, vérifiant de biais que la militaire n’écoutait pas leur conversation. Le jeune homme avait pu être au devant de l’action cette nuit là, et nul doute que l’armée préférait garder les détails pour eux, même si de nombreux habitants avaient pu constater le carnage de leurs fenêtres.
— Il a dégommé une énorme statue sur la place, sans rien.
— Sans rien ?
— Non, Niko, sans rien ! Il se contentait d’agiter les bras et la statue explosait comme une bouteille en verre ! Le vent empêchait tout le monde de bouger tellement il était violent ! Et son cri... Je te jure Niko, Ashelia s’était quelque chose mais ça... C’était juste... Anormal.
Un cri. Nikolaï ne put retenir la chair de poule qui lui remonta le bras. L’indicible ébauche de théorie se formant dans sa tête ne finissait pas de le mettre en horreur.
— Est-ce que... Est-ce qu’il avait genre un long manteau à capuche ? Un peu comme... Comme la faucheuse ?
Nikolaï aurait presque ri de sa métaphore si seulement elle ne s’approchait pas autant de la réalité !
Az planta son regard dans celui de son ami, une incertitude effroyable et inquiétante agitait ses synapses. Celle d’un lien imperceptible mais néanmoins presque palpable qui se fabriquait entre les différents éléments. Ashelia, Asha.
L’un n’allait pas sans l’autre et même si rien ne le prouvait, les deux amis le ressentait au plus profond d’eux-mêmes, leurs entrailles torturés par un frisson indicible.









On remercie Inkitt pour la notif du livre V, hein! (ironie) A bientôt pour la suite. Il manque juste Noah, il devrait tellement être avec eux :c