Chapitre 1 – J’suis née pour rien, et j’crève pour
Putain de vent. Putain de froid. Putain de vie. J’ai l’impression que même la neige me déteste. Elle me frappe le visage comme si elle voulait me crever les yeux, et moi, comme une conne, j’avance encore. J’ai plus de gants, plus de semelles dans mes bottes, et plus vraiment d’espoir non plus. Mais j’avance. C’est ça ou crever dans la forêt, la gueule ouverte, bouffée par les corbeaux.
Y a des jours où je me demande si j’aurais pas mieux fait de me laisser cramer dans l’incendie, quand j’avais dix piges. Mais faut croire que j’ai toujours été trop têtue pour crever gentiment.
Ce matin, j’ai volé trois pommes pourries sur l’étal du vieux Marl dans le village. J’ai failli me faire choper. Encore. Faut dire qu’à force, ils m’ont repérée. La sauvageonne du Nord, la bâtarde sans meute, sans nom, sans rien. Juste Lyra. Même moi j’suis pas sûre que ce soit mon vrai prénom. Ça m’irait bien, remarque. Un prénom qui veut rien dire. Comme moi.
Je longe les arbres, mes doigts sont bleus, mes lèvres fendues, mais c’est pas ça le pire. Le pire, c’est le silence. Le genre de silence qui hurle dans tes oreilles, qui te rappelle que t’es seule. Complètement. Abandonnée comme une merde par un monde qui s’en fout. Y a qu’une chose que j’ai compris dans cette vie : si tu comptes pas sur toi-même, t’es morte. Et si tu comptes sur quelqu’un, t’es encore plus conne.
Je m’arrête sous un vieux chêne tordu, un machin dégueulasse avec une branche qui pend comme un bras cassé. Je m’assois au pied et je bouffe une des pommes volées. Elle est acide, un peu moisie. Mais c’est ça ou rien. Et rien, j’ai déjà trop goûté.
J’ai vécu chez un vieux, Orlan. Un type qui sentait le bois pourri et la culpabilité. Il m’a recueillie, ou plutôt ramassée. Comme on ramasse un chat crevé sur le bord de la route. Il parlait peu, moi encore moins. Puis un jour, il s’est pas réveillé. Crise ou punition divine, j’en sais rien. J’ai pas pleuré. J’ai juste pris son couteau, son manteau, et j’suis partie.
Depuis, c’est moi contre le monde. Et franchement, c’est pas un bon match. Je dors où je peux, je mange ce que je vole, et je cogne si quelqu’un s’approche trop. J’suis pas gentille. J’ai jamais prétendu l’être. J’ai de la colère plein les veines, et du feu dans la gorge. J’crache, j’insulte, je mords. Et ouais, j’suis seule. Mais au moins, j’suis libre.
Enfin… c’est ce que je me répète pour pas sombrer. Parce qu’au fond, j’suis qu’un animal enragé, blessé, et un peu fatigué de courir.
Ce soir, je dors dans une cabane abandonnée. Une ruine. Trois murs, un toit qui fuit, mais y a une cheminée. J’ai volé un bout de bois sec à un vendeur, et j’arrive à faire du feu. Mes doigts recommencent à bouger. Mes pensées aussi.
Je pense souvent à eux. Ceux qui m’ont laissée. Ceux qui ont regardé ma maison brûler sans rien faire. Ceux qui m’ont vue mendier et qui ont détourné les yeux. Je me demande s’ils dorment bien, la nuit. Moi, j’me réveille en sueur, en sursaut, avec les flammes dans les yeux.
Et puis, y a ce rêve. Ce putain de rêve qui revient chaque nuit. Un trône noir. Un loup immense. Des chaînes. Et moi, pieds nus, en robe blanche, qui hurle. Une voix me dit que je suis à lui. Et moi je crache au sol. Je suis à personne. À. Personne.
Mais chaque matin, le rêve reste collé à ma peau comme de la suie. Il me laisse tremblante, énervée, et paumée.
J’me dis que c’est la faim. Que c’est mon cerveau qui déraille. Peut-être que j’suis juste en train de devenir folle. Mais au fond, j’sais que non. J’sens que quelque chose approche. Quelque chose de gros, de sale, de dangereux.
J’me lève, je tends l’oreille. Rien. Et pourtant, j’me sens observée.
Je serre le manche du couteau volé. Je dors avec sous l’oreiller, au cas où. On m’a appris à pas faire confiance à la paix. La paix, c’est juste la pause entre deux merdes. Et moi, j’suis pile entre les deux.
Demain, j’repars. Toujours plus loin.
J’ai aucun plan. J’ai aucune foi. J’ai rien. Mais j’ai moi. Et pour l’instant, ça suffit.
Parce que tant que j’respire, j’me rends pas. Et s’il faut que je brûle le monde pour pas finir enchaînée à genoux, j’le brûlerai.
Le vent s’est levé pendant la nuit.
Il fait un froid de chien dans cette foutue cabane.
Je tire la couverture sur moi, mais ça change rien. L’humidité s’est glissée jusque dans mes os, comme une main froide qu’on peut pas repousser. Ça sent la moisissure et la vieille suie. J’ai le nez bouché, la gorge qui gratte, et même mes pensées grelottent.
Je me redresse, péniblement. Mon dos craque comme si j’avais soixante ans.
Putain… j’ai juste vingt ans.
J’attrape ma veste en peau racornie, j’enfile mes bottes, et je sors. Le ciel est gris, les arbres bougent à peine. Même la nature a l’air fatiguée ici.
Je fouille dans mes affaires. Deux pommes fripées. Un quignon de pain dur comme de la pierre. Super festin. J’en croque une bouchée, en serrant les dents.
— T’as connu mieux, hein, Lyra…
Je parle toute seule. C’est devenu une habitude. C’est ça, quand t’as personne à qui parler depuis des semaines. Tu deviens ta propre coloc reloue.
Je descends le petit sentier qui mène à la rivière. Je me penche, je me rince le visage. L’eau est glaciale, mais elle me réveille un peu. Je me regarde dans le reflet : les cernes me mangent la gueule, mes cheveux sont en bataille, et j’ai l’air d’une fille perdue depuis des mois.
Ce qui est vrai.
J’ai fui.
Fui mon ancienne vie, les gens, les obligations, les mensonges. J’ai fui tout ce bordel.
Et j’ai trouvé quoi ? Une cabane moisie et du silence. Bravo Lyra.
Je me relève. Je sens mes jambes fléchir un instant, la fatigue collée au corps. Mais je serre les dents. C’est pas aujourd’hui que je me laisse aller.
En haut de la pente, j’aperçois de la fumée. Pas la mienne. Une cheminée active. Un hameau ? Peut-être trois, quatre maisons. Rien de bien impressionnant.
Mais pour moi, c’est un danger potentiel.
Ou une opportunité.
J’hésite.
Puis je me dis : à force de crever la dalle, on finit par oublier qu’on a peur. Alors j’y vais.
Les premières maisons sont en pierre, basses, avec des toits couverts de mousse. Y’a pas âme qui vive dehors, juste un vieux chien qui me regarde sans bouger.
Je passe lentement. Mon cœur cogne, mais je garde l’air sûr. Personne doit sentir que j’suis pas à ma place.
Devant une maison, un gars me voit. Il plisse les yeux.
— T’es qui, toi ?
Je le fixe, sans baisser les yeux.
— Une voyageuse. De passage.
— Y’a rien ici pour toi.
— Parfait. J’ai rien demandé.
Il me dévisage, hésite, puis hausse les épaules et rentre chez lui en claquant la porte.
Sympa l’accueil.
Je continue. J’entends des voix derrière une palissade, des rires d’enfants. Ça me serre le cœur. C’est con, hein ? J’suis même pas mère, mais ça me manque. La chaleur, les gens, les petites choses simples. Même les engueulades me manquent, parfois.
Je trouve un banc en pierre. Je m’assois. J’observe. Je fais profil bas.
Et pourtant, y’a toujours quelqu’un pour venir fourrer son nez où faut pas.
— T’as besoin d’aide ? me demande une voix féminine.
Je lève les yeux. Une femme, la quarantaine peut-être, avec un panier sous le bras. Pas méchante, mais méfiante. Comme tous les gens de campagne.
— Non. Merci. J’fais juste une pause.
— T’as pas l’air d’ici.
— Parce que j’le suis pas.
Elle me regarde encore une seconde, puis elle hausse les épaules et repart.
Je souffle. J’ai l’impression d’avoir traversé un champ de mines. Les humains… parfois, c’est pire que les bêtes.
Je me lève et repars vers la forêt. Ma cabane m’attend. Pourrie, mais tranquille.
Mais alors que j’arrive à la lisière des bois, je sens quelque chose. Une présence. Pas humaine. Une pression étrange, comme si l’air lui-même s’était figé.
Je me retourne. Y’a rien.
Mais mon instinct me dit que quelque chose approche.
Quelque chose de puissant.
Je frissonne.
Et pour la première fois depuis longtemps, j’ai peur. Pas de la faim. Pas du froid. Pas des gens.
Mais de ce que je ne vois pas encore.
Et que je sens déjà.









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