En face

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Résumé

Maggie n'a besoin de personne pour la sauver. Elle a vingt-deux ans, elle est fauchée, épuisée, et farouchement indépendante—le genre de fille qui est partie de chez elle à quinze ans sans jamais se retourner. Son appartement est un taudis, les voisins sont insupportables, et la seule bonne chose dans cet immeuble, c'est le flic silencieux aux larges épaules qui vit en face de chez elle. Il ne parle jamais. Ne sourit jamais. Mais Maggie sent son regard quand elle rentre en titubant après minuit, lessivée par son service au diner. Il l'observe. Pas méchamment—juste conscient. Comme s'il la voyait vraiment. Et d'une certaine manière, c'est ce qui lui fait le plus peur. Bill Weston ne fait pas dans le voisinage. Plus maintenant. Plus après tout ce qu'il a vu dans le métier. Mais la fille d'en face—Maggie—bouge comme si elle survivait depuis sa naissance. Pas de filet de sécurité, pas de plan B. Juste des repas bricolés et des vêtements de seconde main et une sorte de silence qui le hante. Elle est trop jeune. Trop sur ses gardes. Trop habituée à se débrouiller seule. Alors il garde ses distances. Jusqu'à ce soir-là… où elle frappe à sa porte. Un sandwich. Une conversation. Un basculement qu'aucun d'eux ne voit venir. Parce que quand deux personnes solitaires se rencontrent dans le silence entre les chambres, parfois ce qui commence comme un service rendu se transforme en quelque chose qui compte vraiment.

Genre :
Romance
Auteur :
Vero Cavendish
Statut :
Terminé
Chapitres :
20
Rating
4.9 38 avis
Classification par âge :
18+

Chapitre 1

Maggie

Je ne sais même pas pourquoi je m'embête à payer pour cet appart de merde. J'y suis presque jamais. La plupart du temps, je croule sous les doubles services au resto. Je sers du café et des burgers gras à des routiers et des oiseaux de nuit qui laissent à peine un pourboire. Quand je rentre enfin, j'ai mal partout comme si un semi-remorque m'était passé dessus. Tout ce qui m'attend, c'est un plan de travail ébréché et des placards jaunes qui n'ont pas vu de peinture depuis des lustres. Il y a aussi cette cuisinière qui marche quand elle en a envie. Le frigo ronronne trop fort, le plancher craque comme s'il murmurait des secrets et l'eau met une éternité à chauffer. Mais c'est chez moi. C'est du moins ce que je me dis quand je lâche le loyer chaque mois.

Je me suis tirée à quinze ans. Je suis partie pendant que ma mère était trop défoncée pour s'en rendre compte. J'ai pris un sac à dos et cinquante-trois dollars piqués dans son sac. J'avais ce genre d'instinct de survie qu'on développe quand on sait qu'on ne peut compter sur personne. À l'époque, je pensais que la liberté serait plus légère. En fait, ça ressemble juste à de l'épuisement. C'est l'odeur du café brûlé sur mon uniforme et cette douleur aux pieds qui ne s'en va jamais.

Mais je ne regrette pas d'être partie. Pas une seule seconde. Surtout quand je me rappelle comment elle me regardait sans me voir. Elle préférait courir après sa prochaine dose plutôt que de s'occuper de sa propre fille. Parfois, quand le resto est calme et qu'il n'y a plus que les lampadaires qui clignotent dehors, je me demande si elle sait encore que j'existe. Puis je chasse cette idée de ma tête.

J'ai ma propre vie maintenant. Même si ce n'est qu'un appart pourri et un badge qui dit Maggie.

L'immeuble est une vraie décharge. La peinture s'écaille en tristes lambeaux dans le couloir. L'ascenseur tremble tellement qu'on se demande s'il ne va pas s'écraser à chaque fois qu'on monte dedans. De l'autre côté de ma cloison fine comme du papier, j'ai un voisin qui ronfle comme un sourd. À trois heures du matin, j'ai l'impression qu'il me scie la tête. Mme Levinson, la vieille deux portes plus loin, met Jeopardy ! si fort que je parie qu'Alex Trebek hante l'endroit. Elle ne se contente pas de regarder, elle hurle les réponses, même quand elle a tort. Et puis il y a les connards du deuxième. Je ne connais pas leurs noms, mais je vois le genre. Ils sont bruyants, toujours en train de picoler et ils rient comme s'ils n'avaient aucun souci. Ils laissent traîner des canettes de bière dans l'escalier et claquent leurs portes à pas d'heure. Ils croient que le couloir est leur fumoir personnel.

Le seul truc bien dans ce trou à rats, c'est le gars d'en face. Un flic. Je ne connais pas son nom, mais il a le look : de larges épaules, une mâchoire carrée et un regard qui ne rate rien. C'est le genre sombre. Il rentre toujours tard avec son uniforme à moitié déboutonné. Ses clés tintent dans sa main quand il ouvre sa porte sans dire un mot. Je ne l'ai jamais entendu dire bonjour. Je ne l'ai même jamais vu me faire un signe de tête, mais je sais qu'il surveille. Pas comme un pervers, c'est juste qu'il est… attentif. Comme s'il avait un radar intégré pour les emmerdes. Et dans un endroit pareil, je parie que son radar s'affole souvent.

Ce ne sont pas mes oignons. Je baisse la tête, je serre mes pourboires au fond de ma poche et je verrouille ma porte. C'est comme ça qu'on survit ici. S'occuper de ses affaires. Ne pas s'en mêler.

Pourtant, chaque fois que j'entends ses bottes lourdes dans le couloir, je me surprends à écouter.

C’est rassurant d'avoir un flic dans l'immeuble. Ça éloigne la plupart des problèmes, enfin ceux qui traînent d'habitude ici. Pas de cambriolages, pas de camés qui essaient de forcer les serrures en pleine nuit. Même le proprio, un petit enfoiré huileux avec un regard fuyant, garde ses distances. J'en ai connu des proprios minables. Des types qui pensent que si tu es une femme seule, ils peuvent « oublier » un retard de loyer en échange d'une petite faveur. Pas celui-là. C'est peut-être un rat, mais il est assez malin pour ne rien tenter avec un flic juste en face.

Et puis, il y a les détraqués.

On m'a déjà volé des culottes. C’est toujours le même genre de type. Ceux qui traînent trop longtemps à la laverie ou qui te matent un peu trop quand ils pensent que tu ne regardes pas. Une fois, dans mon ancien appart, j'ai chopé un abruti en flagrant délit. Il fouillait dans mon panier et tenait un de mes strings en dentelle comme si c'était un trophée. J'ai piqué une crise, mais le proprio a juste haussé les épaules. « Il faut bien que jeunesse se passe », il a dit. Comme si c'était normal. Comme si ce n'était pas dégueulasse.

Mais pas ici.

Pas dans cet immeuble.

C'est peut-être de la chance. Ou peut-être que les mecs ici ne veulent pas risquer de chauffer un flic. Dans tous les cas, je n'ai pas peur de perdre mes sous-vêtements ou d'avoir un pervers qui me colle aux fesses quand je relève mon courrier. Je ne connais pas le voisin, mais j'en sais assez. Il marche comme quelqu'un qui ne supporte pas les conneries. Il a l'air d'avoir déjà cassé plus d'un nez.

Et pour une raison que j'ai du mal à avouer, ça me rassure.

Parfois, je le vois rentrer avec un pack de six, surtout les soirs de match. C'est toujours la même marque, un truc pas cher. Juste de quoi décompresser. Il n'en prend jamais plus. Il ne rentre jamais en titubant ou en puant le whisky comme d'autres voisins. Juste un pack de bières, un air fatigué et ce regard toujours aux aguets. Même quand il n'est pas de service, il n'arrive pas à décrocher.

J'ai parfois aperçu l'intérieur quand il ouvre sa porte. C'est un appart sombre et presque vide. On voit le reflet de la télé qui passe des infos sportives. Pas de déco, pas de chaleur. Juste un canapé, une table basse couverte de papiers et la lumière blafarde d'une lampe. C'est un homme qui vit là, mais sans vraiment y être.

Parfois, quand je sors dans le couloir au bon moment, j'entends le son du match. Les commentaires bas, la foule qui hurle de temps en temps dans les haut-parleurs. Je me demande s'il gueule devant sa télé. Est-ce qu'il jette sa casquette quand son équipe se loupe ? Ou est-ce qu'il regarde en silence, la mâchoire serrée, une bière à la main ?

Je ne sais pas pourquoi je m'y intéresse.

Peut-être parce que c'est le seul dans l'immeuble que je n'arrive pas à cerner. Les bruyants, les connards, les solitaires… je les ai tous pigés. Mais lui ? C'est un mystère. Un flic qui rase les murs, qui ne discute pas et qui n'a jamais frappé à ma porte alors qu'il entend sûrement le même bordel que moi.

Il devrait être un étranger comme les autres. Mais ce n'est pas le cas.

Parce que je sais que si les ennuis arrivaient, c'est lui qui répondrait le premier.