Chapitre 1
Savannah
Qu’il pleuve ou qu’il vente, je suis là. Au même endroit tous les dimanches, à l’angle de la 86e rue. Je m'installe devant ce petit café qui fait tout pour avoir l'air décontracté. Il y a des plantes en pot partout et des vignes grimpantes qui semblent vouloir prendre le contrôle des lieux. Un tourne-disque trône au milieu de la pièce comme une relique sacrée. Il est entouré de vieux vinyles aux pochettes usées. Si on est courageux, on peut en passer un. La plupart des gens ne le font pas.
À l’intérieur, des gars avec des lunettes rondes parlent de l’origine des grains de café comme des sommeliers. Des filles en longues robes fluides discutent des chakras, de la pleine lune ou de Mercure qui rétrograde. Je n’écoute pas. Je sirote juste mon cappuccino en laissant le temps couler.
Ça fait trois ans que je fais ça. Même place, la grille en fer à ma droite et le grand parasol au-dessus de moi. Deux heures à ne rien faire. Pas de presse, pas de bruit. C’est juste la vie qui suit son cours.
Et chaque dimanche, il arrive.
Je ne connais pas son nom. Je sais juste qu’il commence par un D. Il a un chien, un de ces petits trucs mignons qui ont l’air anxieux dès qu’on les laisse seuls. Il commande toujours des americanos glacés. Et dernièrement, il voit cette fille. Je ne sais pas non plus comment elle s’appelle, mais elle en jette.
C’est le genre de beauté qui éclipse tout quand elle entre dans une pièce. Elle a sûrement des books de mannequin plein son sac et sait exactement quel coin de SoHo met le mieux sa mâchoire en valeur. Elle bouge comme si on allait la prendre en photo à tout moment. Elle n'essaie pas d'avoir l'air riche. Elle l'est, c'est tout.
Lui aussi est peut-être mannequin. Franchement, s’il ne l’est pas, c’est louche. Sa mâchoire est tellement dessinée qu’elle pourrait couper du tissu. Ses cheveux tombent parfaitement, un style faussement négligé qui crie l'héritage familial et les pubs Ralph Lauren. Il porte ses t-shirts ajustés avec une assurance folle. Il sait exactement l'effet qu'il produit. Vu le galbe de ses bras, il passe du temps à la salle entre les haltères et les shakes de protéines.
Et pour être honnête, il est canon. Objectivement, universellement, le genre de mec qui vous fait couper votre phrase. Essayez donc de rester naturelle quand quelqu'un comme ça se trouve dans votre champ de vision tous les dimanches. Je vous défie.
On ne s’est jamais parlé. Juste quelques regards, rapides et discrets. Moi, je fais semblant de lire. Lui est à moitié distrait par son chien, son téléphone ou la fille. Je n’ai jamais tenté d'approche. Pas même un petit sourire. À quoi bon ? Elle, c’est la tête d’affiche. Moi, je suis... au second plan. Elle n’est pas juste hors de ma portée, elle ne joue pas dans la même catégorie.
Pourtant, je regarde.
Pas comme une maniaque. Plutôt comme on regarde une scène de film qu'on connaît par cœur. On sait ce qui va arriver, mais on regarde quand même. Ils ont leur rythme. Il arrive toujours le premier. Il commande sa boisson et s’installe avec le chien. Elle arrive cinq ou dix minutes plus tard. Elle porte toujours des vêtements amples, parfaits, sans aucun pli.
Certaines semaines, ils rient. Il se penche vers elle, elle jette sa tête en arrière avec un rire qui prend toute la place. D’autres semaines, c’est plus calme. Elle reste sur son téléphone. Il gratte l’étiquette de son gobelet. Une fois, elle est partie avant même que le serveur ne l'appelle par son nom.
J'ai remarqué.
Mais je n'ai pas fixé. J'ai tourné une page, comme d'habitude. J'ai bu une gorgée. J'ai laissé passer le moment, comme je laisse passer la plupart des choses. C'est mon rituel. J'observe. Je bois mon café. Je regarde la ville s'agiter sans moi.
C’est devenu un genre de passe-temps voyeuriste. Une petite évasion tranquille. Moi, Savannah, vingt-six ans, banale, moyenne à en mourir. Des cheveux bouclés qui n’en font qu'à leur tête. Un boulot qui paie juste assez pour que j'y retourne le lendemain. Un agenda rempli de rappels pour acheter du lait d'avoine ou rappeler ma mère. Ma vie n'est pas tragique, elle est juste... standard.
Et là-bas, sur le trottoir d'en face, il y a tout ce que je ne suis pas.
Cette vie-là, avec le petit ami mannequin, la copine parfaite et le chien au nom tendance. Ce rire qui semble sortir d'un film. Rien de tout cela ne paraît réel. On dirait une publicité sur papier glacé. Mais je regarde quand même, comme si c’était ma vie. Ou comme si ça pourrait l’être dans une autre version de mon existence, si j'avais fait d'autres choix ou si j'étais née avec un autre visage.
Il y a quelque chose chez eux, et chez lui surtout, qui attire mon regard. Pas seulement parce qu’il est beau, même s'il l'est vraiment. C'est surtout qu'il a l'air d'appartenir à cette ville, contrairement à moi. Il n'a pas besoin de faire d'efforts pour exister ici. Il est juste là. Sûr de lui. À l'aise. Visible.
Alors que moi, je me fonds dans le décor. Dans le siège, sur le trottoir, entre les pages de mon livre. Je regarde toujours, sans jamais avoir le premier rôle.
Alors je reste assise là, semaine après semaine. Je suis le témoin passif de la vie d'un autre. C’est peut-être triste. Ou peut-être que c’est plus prudent. Parce que rien ne fait jamais mal quand ça arrive aux autres.
Un autre dimanche. Comme d'habitude.
J’entre dans le café. La porte grince toujours, il y a cette même odeur de café et de lait chaud. La même musique rétro passe en fond sonore, comme si les haut-parleurs ne voulaient pas gâcher l'ambiance. Je vais direct à ma place habituelle dehors, sous le grand parasol près de la grille rouillée. C'est mon petit coin à moi, où je peux rester immobile pendant que le monde bouge.
Je n’ai pas besoin de regarder la carte. Un cappuccino, très chaud, avec beaucoup de mousse. Je m’assois avec ma Kindle et je reprends mon thriller. Un détective poursuit un tueur dans les ruelles brumeuses d'Europe. Berlin ? Prague ? Aucune idée. Mes yeux lisent les mots, mais je ne rentre pas dans l'histoire. Ma tête est ailleurs. Je suis dans le rituel.
Et puis, pile au bon moment, il apparaît.
Il arrive par le côté est, comme toujours. Il a la même démarche assurée. Ce style décontracté qui ressemble pourtant à une séance photo. Son petit chien trotte à ses côtés, la laisse détendue, les oreilles sautillant à chaque pas. On dirait deux personnages d'un film qui ne passerait que le dimanche.
Il s'approche du comptoir et commande un americano glacé. Pas d'hésitation, pas de blabla. C’est efficace. Mais aujourd’hui... il est seul.
Pas de robe longue qui frôle le sol. Pas de lunettes de soleil géantes ni de peau parfaite pour Instagram. Juste lui. Et son chien.
Je lève les yeux par réflexe. Puis je les rebaisse. Puis je les relève encore.
Il a l'air identique. Enfin, techniquement. Mais quelque chose a changé. La position de ses épaules, peut-être. Il n'attend rien. Il ne regarde pas partout dans la pièce. Il ne surveille pas la porte. Il reste juste là, tranquillement, comme quelqu'un qui a été planté. Ou qui a fini d'attendre.
Ils se sont disputés ? Elle est partie ? Elle a simplement disparu du décor ?
Je ne devrais pas m'en soucier.
Mais ça m'intrigue.
Pas par méchanceté. Je ne veux pas de drame. C'est juste que je sens le changement. Le rythme habituel a sauté une mesure. C'est la première fois en trois ans que je le vois vraiment seul. Soudain, ce dimanche ressemble moins à une habitude qu'à un point d'interrogation.
Je tourne une page sans rien comprendre, mon café commence à refroidir.
Et je regarde.
Juste un peu plus longtemps que d'habitude.
Il boit son café et caresse son chien derrière les oreilles. Il fait défiler l'écran de son téléphone avec cet air absent que les gens prennent quand ils s'occupent pour ne pas s'ennuyer. Je jette un œil à ma liseuse, faisant semblant de lire un paragraphe que j'ai déjà parcouru deux fois.
Puis, il lève la tête.
Et pour la première fois, il regarde vers moi. Pas à côté de moi. Pas à travers moi. Il me regarde, moi.
Comme s’il réalisait seulement maintenant qu’il y a toujours eu quelqu’un dans ce coin, près de la grille. Quelqu’un qui vient ici aussi souvent que lui.
Nos regards se croisent.
Il me fait un petit signe de tête poli. Simple. Décontracté. Ce n'est pas de la drague, c'est juste un signe de reconnaissance.
Pendant une seconde, je me dis que ce n'est pas pour moi. Peut-être que quelqu'un marche derrière moi, ou que son ex arrive sur le trottoir en furie. Je me retourne par instinct.
Il n'y a personne.
Quand je me retourne vers lui, il sourit. À peine. Mais c’est bien un sourire. Un petit air amusé qui semble dire : « Je t'ai vue ».
Et avant d'avoir le temps de réfléchir, je lui réponds par un signe de tête. Un peu gênée. Un peu en retard.
Ce n’est rien. Juste un instant. Un contact fugace au milieu du bruit de la ville.
Mais c’est plus que tout ce qu’on a partagé jusqu'ici.
Et soudain, ce dimanche ne ressemble plus à tous les autres.
On finit par partir chacun de son côté comme si de rien n'était. Aucun mot, pas de regards insistants. Juste un signe de tête au-dessus d'un café tiède dans le brouhaha de la ville.
Pourtant, ça reste gravé dans ma tête.
Le reste de la semaine, je me surprends à y repenser beaucoup trop souvent. Ce moment ultra court où le Beau Mannequin (c’est son titre officiel maintenant) a remarqué mon existence. Moi. La fille dans son coin avec son café et sa Kindle, qui porte toujours les mêmes jeans et des pulls trop larges.
C’est absurde. Je bosse dans une banque, pour l'amour de Dieu. Je passe mes journées sur une chaise rigide derrière une vitre blindée à demander aux gens s’ils veulent des petites ou des grosses coupures. Mon plus grand frisson de la semaine, c'était quand quelqu'un a déposé un chèque avec des paillettes dessus. Voilà où j'en suis.
Et pourtant, pendant ma pause déjeuner, je rêve éveillée. Je mélange un yaourt dont je n'ai même pas envie en repensant à ses yeux quand il a souri. À ce signe de tête si naturel. Ça a ouvert une porte que je ne connaissais pas.
Je me repasse la scène comme si c'était un film qui m'obsède. Celui où la fille ordinaire attire l'attention du beau gosse inaccessible. Rien de dramatique. Pas de musique de fond. Juste un moment. Une pause. Un « et si ».
C’est ridicule. Je ne me fais pas d’illusions. Il m'a sûrement déjà oubliée. Il a dû faire deux séances photos et trois soirées depuis ce dimanche.
Mais quand même.
C’est fou ce qu’un petit instant peut faire à une semaine tout à fait banale.
— Tu as quelqu'un en vue ? demande Betty sans lever les yeux de son bureau. Elle tape au clavier avec deux doigts, de façon agressive. Betty a la cinquantaine, elle est dans cette banque depuis toujours. Elle vit à Brooklyn et jure qu'elle ne partira jamais, même si l'arrivée d'un nouveau supermarché gâche l'âme du quartier.
— Quoi ? Je la regarde, surprise.
— Bien sûr que non.
Elle grogne, pas convaincue. — Tu planes complètement depuis quelques jours. Ne me mens pas, Savannah. Je connais cet air-là.
— Je n'ai pas d'air particulier, je réponds. Ce qui veut dire le contraire, évidemment.
Betty s’arrête. Elle tourne lentement sa chaise vers moi. — Laisse-moi deviner. Il est grand, il a sûrement un beau manteau et il ne sait pas que tu existes.
Je reste bouche bée.
— Mon Dieu, murmure-t-elle. C’est pire que ce que je pensais.
Je finis par rire. — Ce n’est rien. C’est juste un gars dans le café où je vais. On ne s’est même jamais parlé.
Elle hausse un sourcil. — Donc tu es en train de me dire que tu as craqué pour un fantasme.
— Je n'ai craqué pour rien du tout, je dis. Il m'a fait un signe de tête. C'est tout.
Betty me lance un regard plein de pitié. — Un signe de tête. Waouh. C’est ça qu’on appelle du romantisme aujourd'hui ?
— Je travaille dans une banque, Betty. Je suis ici depuis mes vingt-deux ans. Tu crois que je croule sous les occasions ?
Elle ricane. — Pas faux.
Je me remets devant mon écran, mais les chiffres ne sont que des gribouillis. Je pense encore à ce signe de tête. À ce sourire. Au fait qu'il m'a regardée comme si je faisais partie de son monde.
C’est stupide.
Mais je n'arrive pas à m'en défaire.
Un autre dimanche arrive, et je suis plus stressée que je ne veux l'admettre.
Est-ce qu’il va encore me saluer ? Est-ce qu’il va dire quelque chose ? Est-ce qu'il va enfin se passer un truc ?
Je n'en sais rien. Je me dis que c'est idiot, que ce n'était qu'un regard. Mais je mets quand même un peu de gloss avant de sortir de chez moi.
Pas pour lui, évidemment. Juste comme ça. Pour l'hydratation. Pour prendre soin de moi. Enfin, vous voyez.
J’entre. Le café sent toujours la même chose. Le lait chaud, le café torréfié et la cannelle. Je fais comme d'habitude. Je commande mon cappuccino sans regarder le menu. Je salue le serveur qui me reconnaît maintenant.
Je sors m'installer à ma place. Même siège. Même parasol. Même grille. Je m'assois comme si c'était un rituel vital. Je sors ma liseuse et je relis trois fois le même paragraphe.
Et là, je l'aperçois.
Il arrive par le chemin habituel, avec son allure décontractée et son petit chien fidèle.
Mais il y a autre chose.
Une fille. La fille. Le mannequin.
Elle est accrochée à son bras, toute proche de lui. Elle rit à ce qu'il dit. Elle porte une tenue simple qui coûte probablement plus cher que mon loyer. Ses lunettes de soleil sont posées sur sa tête comme une couronne.
Et d’un coup, ma petite bulle éclate.
D'accord. Ils sont ensemble.
Je fixe mon cappuccino. La mousse a déjà commencé à retomber.
J’essaie de me concentrer sur mon livre, mais les mots sont flous. Je tourne une page juste pour me donner une contenance, mais je ne comprends rien à l'histoire. Le détective pourrait bien se faire tuer, je m'en fiche.
C’est pour ça que je ne devrais jamais espérer. L’espoir est un piège. C’est juste de la déception déguisée avec un peu de gloss.
Ils s'assoient à quelques tables de là. Ils discutent avec animation. Je n'entends pas ce qu'ils disent, dieu merci, mais je vois tout. Sa main à elle qui frôle son bras. Son sourire à lui, détendu. Ils sont complices, sans avoir besoin d'en faire trop.
Je regarde à nouveau mon café. La mousse est plate. Comme mon moral.
À quoi je pensais ? Que ce gars, qui ressemble à un modèle de couverture de magazine, m'avait saluée parce que... pourquoi ? Il me trouvait mignonne ?
Laisse tomber.
Il était sûrement juste poli. Ou il s'ennuyait. Peut-être qu'il trouvait que j'avais une tête familière. Ou alors j'avais un truc entre les dents et il essayait de ne pas rire.
Les mecs comme lui ne s'intéressent pas aux filles comme moi.
Ils ne s'intéressent pas à une employée de banque en jean d'entrée de gamme qui passe ses dimanches à lire des thrillers sur une liseuse comme une vieille fille avec trois chats.
Ils aiment ce qui brille. Ce qui est parfait. Le genre de beauté qu'on repère dans la rue. Les filles qui n'ont pas besoin de filtres et dont la vie ressemble à un rêve.
Je bouge sur mon siège. J'ai envie de partir. Mais ça ferait trop dramatique, comme si je faisais une scène dans un film où personne ne me regarde.
Alors je reste.
Je lis une page sans rien imprimer.
Je bois une gorgée. Je me brûle un peu la langue.
Je me rappelle qu'il n'y avait rien entre nous au départ. On ne peut pas avoir le cœur brisé pour un simple signe de tête.
Pourtant... j'aurais aimé qu'il ne me sourit pas comme ça.