Chapitre 1
Noah Archer
Le soleil se lève, et avec lui, le rythme de Red Lodge.
Tout commence comme une horloge bien huilée.
Le moulin à café grince au moment précis où Mme Simmons pousse la porte du diner. Elle appelle la pauvre Nancy « Maggie », comme elle le fait depuis cinq ans. Nancy ne bronche même plus. Elle lui tend simplement un muffin aux myrtilles et un petit café filtre, deux nuages de lait, pas de sucre. On rince et on recommence. C'est tout Red Lodge, ça. Prévisible à mourir.
Je suis à ma place habituelle : le box dans le coin, avec une bonne vue sur la rue et le dos au mur. J'ai mon mug de café noir à la main. M. Dobbs passe lourdement avec son coupe-vent, faisant toujours comme si on était en plein cœur de l'hiver. Il me fait un signe de la main. Je réponds d'un signe de tête. Comme d'habitude.
Et c'est là qu'elle entre.
Juliet Briar.
Pile à l'heure. Comme si elle faisait partie de ce foutu programme.
Une tresse lâche sur l'épaule, ses cheveux blond miel qui prennent la lumière, elle affiche un sourire comme si elle n'avait aucune idée du chaos qu'elle provoque. Elle ne flotte pas et ne brille pas, contrairement à toutes ces conneries poétiques. Elle est là, tout simplement. Et bizarrement, c'est pire.
« Un grand caramel mocha, supplément chantilly, un shot d'expresso et de la cannelle par-dessus... N'oublie pas la cannelle cette fois, Nance ! »
Nancy ne perd pas une seconde. « Jamais, Jules. »
L'ambiance change toujours quand Juliet arrive. Les conversations s'animent. Les râlements s'estompent. Même le vieux jukebox tout pourri choisit un morceau moins déprimant.
Je fais mine de ne pas regarder. Je bois une gorgée de café. Je tourne la page du journal.
C'est du flan, évidemment. Je la vois. Chaque foutu matin.
Elle s'assoit deux box plus loin. Elle sort une pile de fiches d'exercices avec des pommes dessinées et un stylo rose qui ressemble à un satané flamant rose. Elle est maîtresse en maternelle. Elle parle aux gamins comme à des êtres humains. Elle est douée. C'est le genre de bonté qui vous prend par surprise.
Et elle n'a pas la moindre idée que je suis toujours désespérément accro à elle.
D'accord, ce n'est pas tout à fait vrai. Elle sait que j'existe. On était au lycée ensemble. On était assis à deux rangs l'un de l'autre en chimie. Elle avait ces stupides crayons qui sentent la fraise et des notes parfaites. Moi, j'ai failli faire sauter le labo. Deux fois.
« Bon sang, va lui parler, c'est tout », lance Jake, sans même lever les yeux de son café.
« Ferme-la », je grommelle en tournant la page comme si la politique locale me passionnait.
Jake s'étale en face de moi, les bottes en l'air, comme s'il possédait l'endroit. Les flics en uniforme se permettent ce genre de choses ici. On fait pratiquement partie des meubles maintenant.
« Et pour dire quoi ? » je rouspète. « "Salut, je suis amoureux de toi depuis que tu m'as rétamé au ballon prisonnier et que tu m'as fait fondre le cerveau à chaque sourire" ? On dirait une comédie romantique pour débiles. »
Jake sourit en coin. « C'est toujours mieux que la semaine dernière, quand tu as failli t'étaler sur le distributeur de serviettes en voulant lui dire bonjour. »
« C’était un accident. »
« Elle t’a dit "Bonjour". On aurait dit que tu étais sous le feu d'un sniper. »
Je le fusille du regard.
Il ricane. « Admets-le. Juliet Briar te tient par les couilles depuis la seconde. »
« Elle a l'esprit de compétition », je réponds.
« Elle t'a fumé. »
« Parce qu'elle visait la tête ! »
« Et tu es en plein mode "soupirant secret" depuis ce jour-là. »
Je me frotte le visage et je regarde par la fenêtre. Je fais semblant de ne pas entendre Juliet rire.
Jake se penche vers moi et baisse la voix. « Tu n'as même pas le style du "solitaire ténébreux". On dirait un Golden Retriever avec un insigne. »
« Pourquoi on est potes, déjà ? »
« Parce que je te donne l'air d'un dur. »
Dean s'installe dans le box à côté de Jake. Il mord déjà dans un beignet à la confiture. Il a du sucre glace partout sur son uniforme.
« Qu’est-ce qu’on bousille aujourd’hui ? » demande Dean.
« Les chances de Noah en amour », répond Jake.
Dean ne sourit même pas. « C’est audacieux de croire qu’il en avait. »
« Putain... » je marmonne.
Dean fait un signe de tête vers Juliet. « Tu vas faire quelque chose ou tu vas continuer à la mater comme un stalker avec un badge ? »
« Elle me connaît depuis toujours. Ce serait bizarre. »
Dean hausse les épaules. « Et alors ? Je connais Jake depuis toujours. Ça ne l'empêche pas de me draguer dès qu'il peut. »
Jake lève son café. « Tu es irrésistible. »
Dean ricane. « Tu es délirant. »
Je m'enfonce dans mon siège. C’est ça, ma vie. Je me fais tailler un short tous les matins avant de commencer mon service.
« Elle ne va nulle part », je dis. C'est calme et honnête. « Elle a construit sa vie ici. Elle a sa routine. Elle est posée. »
Jake me regarde. « Toi aussi. »
Dean ajoute : « La seule différence, c'est qu'elle, elle aime sa vie. »
Je leur jette un regard noir. « Merci pour le soutien, les connards. »
Jake me donne un coup de coude. « Parle-lui, c'est tout. Au pire, elle te jette et ça te fera une histoire tragique à raconter. Au mieux, tu arrêteras de ressembler à un chiot battu tous les matins. »
Dean acquiesce. « Ça nous ferait des vacances. »
Je regarde Juliet. Elle coince une mèche derrière son oreille en souriant à ses fiches. Ça me retourne les tripes. C'est aussi simple que ça.
J'ai eu cent occasions. Cent matins comme celui-ci.
Et je n'ai absolument rien fait.
Elle commence à ranger ses papiers. Elle bouge avec cette grâce lente et naturelle qui n'est même pas censée être séduisante. On dirait qu'elle n'a jamais conscience de l'effet qu'elle produit.
Elle est juste là, douce et chaleureuse, et ça me fout en l'air. Ce gilet lilas avec des petites fleurs brodées sur les épaules... Il glisse sur ses formes comme s'il était fait pour elle. Son corps devrait être livré avec un avertissement de danger.
Puis elle se penche légèrement pour ramasser une feuille au sol. Je vous jure, son jean se tend d'une manière qui court-circuite toutes mes pensées correctes.
Le tissu moule ses hanches et son cul à la perfection. On dirait que celui qui l'a cousu savait exactement ce qu'il faisait et qu'il détestait les types comme moi. Ce n'est pas juste sa silhouette, c'est son côté charnu. C'est une douceur dans laquelle on n'a pas seulement envie de poser la main, on a envie de s'y noyer.
Elle a des cuisses qui pourraient bercer un homme et un cul qui me fait contracter la mâchoire. Elle bouge comme si elle n'avait aucune putain d'idée du carnage qu'elle provoque.
Mes yeux la parcourent malgré moi. La chaleur me grimpe dans la nuque comme une marque au fer rouge. Je me force à détourner le regard. Je fais semblant de m'intéresser à mon café froid, mais c'est inutile. Je l'ai dans mon champ de vision. Ses courbes, ses cheveux miel, son odeur de pêche et de sortilège... Tout ce que je veux, c'est poser mes mains sur ses hanches pour voir si elles y logent. Voir si cette chair fond sous mes paumes ou si elle résiste juste assez pour me faire perdre la tête.
Elle est tellement pulpeuse que ça devrait être un péché.
Et le pire dans tout ça ? Elle ne remarque rien. Ni les regards, ni le silence qui s'installe dans le diner quand elle entre. Elle ne voit pas la chaleur qu'elle laisse derrière elle comme une trace de parfum.
Non. Elle rassemble juste ses papiers avec son sourire rêveur. Elle fredonne un truc pour elle-même. Elle est inaccessible. Et moi, je reste assis là, avec mon badge, les dents serrées et les mains crispées sur mon mug au point de risquer de l'éclater.
Parce que Juliet Briar n'a aucune idée de ce qu'elle me fait.
Et il est hors de question que je lui dise.
Elle se lève et passe son sac sur l'épaule. Cette satanée tresse balance à nouveau. Elle brille sous la lumière, mettant l'accent sur tout ce que je ne peux pas avoir.
Elle va sûrement à l'école maternelle au bout de la rue. Les gamins arrivent vers huit heures. Juliet arrive toujours en avance. Elle installe les tapis pour l'heure du conte. Elle prépare l'atelier de dessin. Elle doit fredonner tout le long, comme elle le faisait à l'instant.
Elle ne se presse pas. Elle n'est pas stressée. Elle bouge comme si elle avait une confiance aveugle envers le monde, et pour une raison obscure, la vie lui rend bien. Les gens l'aiment. Toute la ville l'adore. Même les vieux grincheux de la table cinq l'appellent « rayon de soleil ».
Et moi ?
Je reste assis là, dans mon gilet pare-balles et mes bottes usées. Je pense à des trucs interdits. J'ai envie de choses que je ne m'autoriserai jamais.
Jake suit mon regard. « Tu vas mater son cul jusqu'à ce qu'elle soit dehors ou tu veux que je te commande un doggy-bag ? »
« Est-ce que tu la fermes, parfois ? » je marmonne d'une voix rauque.
« Jamais », répond-il joyeusement.
Dean se penche pour regarder aussi. « Pour être honnête, elle a vraiment un cul d'enfer. »
Je grogne et j'avale le reste de mon café froid d'un trait, comme si ça pouvait m'aider.
« Elle n'est pas pour toi », je finis par dire. C’est plus dur que ce que je voulais.
Jake ricane. « Qu'est-ce que ça veut dire ? Tu es devenu son prêtre ? »
Je quitte la table, la mâchoire contractée. « Ça veut dire qu’elle est douce. Elle est... bien. Les filles comme elle ne finissent pas avec des types comme moi. »
Dean hausse un sourcil. « Tu es flic, pas taulard. Calme-toi. »
Jake ajoute : « Tu serais parfait pour elle. C'est juste que tu n'y crois pas. »
Je ne réponds pas. Je n’y arrive pas. Ils ont peut-être raison. Peut-être que je suis resté trop longtemps à regarder de loin, au point de me convaincre que c'est là ma place. Regarder sans toucher. Protéger cette foutue ville sans jamais m'autoriser à en faire partie. Pas vraiment.
Je jette quelques billets sur la table et je me lève. « Je vous vois au poste, les idiots. »
« Essaie de ne pas frapper un civil », me crie Dean.
Jake lève son mug pour me saluer. « Dis bonjour à Juliet de notre part. »
Je leur fais un doigt d'honneur sans me retourner.
Dehors, le matin est piquant avec cet air frais des montagnes. Le soleil commence déjà à faire fondre le givre sur le trottoir. Je l'aperçois devant moi. Elle marche de ce pas régulier et léger. La brise soulève le bord de son gilet. Pendant une seconde, j'ai presque envie de l'appeler.
Presque.
Mais je ne le fais pas.
Parce que je suis Noah Archer.
Je fais mon boulot. J'assure la sécurité. Je ne cherche pas à obtenir ce qui m'est inaccessible.
Et Juliet Briar ?
C'est un rayon de soleil enrobé de cannelle et de coton doux.
Et moi, je suis juste le type qui la regarde s'éloigner. Chaque foutu jour.
Juliet Briar
La chaîne de montagnes est magnifique depuis la fenêtre de ma classe.
C'est l'une des raisons pour lesquelles je n'ai jamais voulu quitter Red Lodge. La façon dont les sommets prennent la lumière du matin, entre le rose doré et le bleu doux. On dirait qu'ils s'éveillent lentement, tout comme la ville. Il y a quelque chose dans cette vue — encadrée par des papillons peints à la main et des cœurs gribouillés au crayon — qui m'apaise le cœur chaque jour.
J'adore cette ville.
J'adore son rythme. Le café chaud dans des mugs dépareillés. L'odeur des roulés à la cannelle qui s'échappe de la boulangerie de Fran. La façon dont tout le monde connaît votre nom, celui de vos parents, et probablement la note que vous avez eue au permis de conduire au lycée.
Ici, on ne vous oublie pas. Jamais.
Il y a Mme Cranston, par exemple. C'était ma maîtresse de maternelle. Elle est à la retraite depuis cinq ans, mais elle passe toujours deux fois par semaine à l'école pour « vérifier ». Elle passe la tête pendant la sieste, murmure un bonjour de sa voix rauque et dépose une boîte de biscuits à l'avoine sur mon bureau. C'est réglé comme du papier à musique. Elle appelle les enfants « ses bébés », même s'ils n'ont jamais été dans sa classe. Je ne la reprends jamais. Je la serre simplement dans mes bras et je la remercie avant de lui offrir un thé.
C'est comme ça ici.
Tout est lié. Tout le monde se connaît. L'amour n'est pas bruyant ou superficiel. Il est constant, discret. Il se manifeste par des petites attentions : des moufles tricotées main devant votre porte ou la neige déblayée devant chez vous avant même votre réveil.
Cette ville a son propre cœur qui bat, et je n'ai jamais eu envie d'aller voir ailleurs.
Sauf peut-être pendant la semaine de préparation de la Journée des Métiers.
Ça commence de façon adorable, comme toujours. Je scotche une grande feuille de papier kraft sur le mur de la classe et j'écris au feutre violet :
« Qui devrions-nous inviter ? »
Ensuite, je donne aux enfants des crayons de toutes les couleurs et je les laisse s'exprimer.
En cinq minutes, la feuille est couverte d'un joyeux bazar. Des cœurs au crayon. Des lettres à l'envers. Des bonshommes avec des capes et des sourires immenses. Et une liste de suggestions qui s'allonge, criée avec enthousiasme par des petits doigts tout collants.
« Un astronaute ! »
« Un vétérinaire avec une tortue ! »
« Ma tante qui fait les meilleurs cupcakes du monde ! »
« Une licorne ! » (Toujours. Chaque année.)
Et — encore et encore — « un policier ! »
Apparemment, c'est le grand favori.
« Est-ce qu'ils ont le droit d'avoir des épées ? » demande Max, les yeux brillants d'admiration.
« Non », je réponds doucement en m'accroupissant près de lui. « Ils ont des radios. Et ils aident les gens quand ils ont des problèmes. »
Il hoche la tête. On sent qu'il est déçu, mais il accepte la nouvelle.
« Ils devraient venir nous montrer les menottes », dit Nora très sérieusement, avant d'ajouter solennellement : « Mais sans les utiliser. Juste pour regarder. »
Je souris. « Bonne idée. »
« Ils ont des chiens qui montent dans la voiture ! » s'exclame Charlotte. « Des vrais. Pas des peluches ! »
Je jette un coup d'œil à la liste. Policier a été souligné deux fois en orange, entouré d'un autocollant brillant en forme d'insigne. Il y a aussi trois étoiles, un cœur et ce qui ressemble à un bonbon très enthousiaste.
C'est logique, au fond. Les policiers, c'est passionnant. Ils sont grands, courageux et portent des trucs qui brillent à la ceinture. Pour ces enfants, ce sont des héros, le genre de personnes qui vous font vous sentir en sécurité rien qu'en étant là.
Et je veux qu'ils ressentent ça. Je veux qu'ils apprennent que les uniformes ne sont pas forcément effrayants. Qu'on peut être fort et gentil à la fois. Que l'aide, ça peut être quelqu'un qui se baisse pour lacer votre chaussure, ou quelqu'un qui veille sur vous sans même que vous le sachiez.
Je prends une photo de la liste finale avec mon téléphone. C’est pour le tableau d’affichage, mais aussi parce que ça me fait sourire. Je commence ensuite à ranger pour l'activité suivante.
Pourtant, mes doigts s'attardent sur la page un peu plus longtemps que prévu.
C’est une suggestion tout à fait raisonnable. Inoffensive. Classique. Pour la Journée des Métiers, on invite toujours quelqu’un du poste. Ils sont toujours adorables avec les petits. Ils sont patients et laissent les enfants essayer une casquette trop grande ou poser mille questions sur la sirène.
Pourtant, au moment de ranger la liste dans mon agenda, j'hésite un court instant.
Et puis, je chasse cette pensée.
Ce n’est qu’un nom sur une liste. Un visiteur de plus parmi tant d’autres qui viendra sourire, distribuer des autocollants et rappeler aux enfants de bien regarder des deux côtés avant de traverser.
C'est simple.
Tout à fait simple.
« Allez, les amis ! » j'appelle en frappant deux fois dans mes mains. « On va se laver les mains. Le Professeur Chamallow va faire une expérience scientifique ! »
(Le Professeur Chamallow, c'est juste moi avec des lunettes de protection, une blouse blanche et un accent très bizarre.)
La salle explose de rire. Je me replonge dans le moment présent. J'ai des paillettes sur mon pull, des gommettes sur le coude et vingt enfants qui pensent que je suis la personne la plus intelligente au monde parce que je sais faire mousser du vinaigre.
C'est juste une journée de plus dans le meilleur métier du monde.