Garance
Garance
Paris est magnifique. Cruellement magnifique.
Les guirlandes s’accrochent aux balcons haussmanniens comme des souvenirs qu’on ne peut pas décrocher. Les vitrines brillent de toutes parts, saturées de fausses neige et de musique scintillante. Et les couples – bien sûr – sont partout. Serrés l’un contre l’autre, emmitouflés, riant sous les lumières dorées.
Moi je marche seule, la gorge nouée, le cœur en miette, avec l’étrange sensation d’être un fantôme au milieu d’une carte postale.
Il a suffi d’un message.
Maxence : Je préfère qu’on arrête là. Ce n’était pas sérieux. Tu le savais.
C’était un mardi. Pluvieux. J’avais relu ses mots trois fois, comme s’ils pouvaient changer. Ils ne changèrent pas.
Le pire, c’est de savoir qu’il avait raison. Que je m’étais menti à moi-même. Que j’avais confondu les regards d’auteur, passionné avec ceux d’un homme sincère.
Il m’avait prêté des phrases, des chapitres. Mais jamais le moindre avenir.
Le lendemain, j’avais cessé de corriger son manuscrit. Le surlendemain, j’avais refusé le dîner chez mes parents.
Et ce matin-là, alors que les cloches de l’église voisine sonnent midi sous un ciel sans chaleur, je referme la porte de mon studio sans me retourner. Pas parce que je suis forte. Juste parce que si je l’avais fait, j’aurais pleuré.
Dans mon sac à dos, il y a un carnet vierge, deux stylos plume, une écharpe volée à mon frère et un vieux roman de Stevenson dont j’ai oublié la fin. Rien de bien héroïque. Juste de quoi fuir Paris dignement, sans bruit, comme on quitte une scène trop pleine d’air vicié. Dans ma tête, une fatigue immense. Un vide propre.
Je ne dis rien à personne. Ni à mes amis. Ni à mon frère. Je laisse mon téléphone en mode avion et mes émotions sur le palier.
La course des taxis autour de la place de la République ressemble à une fuite organisée. Le mien m’attend en bas. Le conducteur ne me sourit pas. Ça me soulage. Je ne fais pas l’effort de parler. Ni l’un ni l’autre n’en avons envie de toute façon.
A Roissy, les gens courent. Moi je dérive. Les enfants portent des bonnets à grelots, les vitrines vendent des chocolats en forme de rennes, et moi j’achète un aller simple vers le silence. Une semaine plus tôt, je corrigeais encore les dernières pages du nouveau roman de Maxence. J’avais souligné trois incohérences, noté deux phrases faibles, et pris la décision de ne plus jamais répondre à ses messages. Il ne m’a pas demandé pourquoi.
Quand mon éditrice, m’a appelé pour me proposer ce contrat « hors du commun », j’ai dit oui avant même de savoir de quoi il s’agissait. Sans espoir non plus. Juste pour échapper à la chaleur étouffante des souvenirs et à la fausse lumière des fêtes.
Le bureau de Charlie sent la cannelle et l’encre, comme toujours en décembre. Une guirlande lumineuse court le long de sa bibliothèque, et un petit renne en bois trône sur le rebord de la fenêtre, un bonnet de lutin de travers sur la tête. C’est tellement elle. Cette façon de rendre tout lieu plus doux sans jamais forcer.
Je m’assieds dans le vieux fauteuil gris, celui qui penche un peu à gauche. Charlie me tend une tasse de thé, fumante et parfumée à la bergamote. Elle ne dit rien. Elle sait attendre.
— J’ai quelque chose pour toi, dit-elle enfin en posant une chemise cartonnée sur la table basse. C’est un peu particulier. Et c’est...loin.
Je ne pose pas de questions. Elle continue, doucement.
— Un manuscrit écossais, trouvé dans un grenier. C’est inachevé, un peu ancien, mais il y a quelque chose. C’est brut, vrai. J’ai besoin de toi pour une première lecture.
— Pourquoi moi ?
Elle sourit. Ce petit sourire tendre qu’elle réserve à ceux qu’elle aime sans avoir besoin de mots. Comme sur la photo de son bureau, où elle est entourée de son mari, Mathieu, et de leurs deux enfants, Eden et Alba.
— Parce que tu écoutes entre les lignes. Tu ressens ce que d’autres laissent passer. Et parce que...tu mérites d’être ailleurs, un moment. Quelque part où les choses sont plus calmes. Et puis...tu es une des seules qui comprend la langue.
Je ne réponds pas. Je fixe mes mains.
Charlie se penche légèrement vers moi.
— Tu n’es pas obligée d’en parler. De Maxence, de ce que tu traverses. Mais je vois bien que tu tiens à peine debout. Il ne s’agit pas de fuir. Juste...de te donner un peu d’espace.
— Et je vais où exactement ? soufflé-je, presque malgré moi.
— En Ecosse. Un endroit qui s’appelle Caerloch Castle, quelque part dans les Highlands. Loin de tout. Il y aura un feu de cheminée. Du silence. Et un homme qui n’attend rien de toi, ce qui est une bénédiction, non ?
Je hausse un sourcil. Elle rit.
— Il t’accueille chez lui le temps que tu travailles sur le manuscrit. Il s’appelle Lachlan Campbell. Il n’est pas très causant, apparemment. Mais tu verras.
— Ca ressemble à un refuge où a un piège, ton histoire.
— Peut-être les deux ?
Elle repose sa tasse, glisse ses doigts autour des miens, juste un instant.
— Parfois, les livres nous trouvent quand les mots nous manquent.
Et dans le silence qu’elle laisse flotter, je comprends que je ne peux pas refuser et laisser passer l’occasion de m’éloigner de tout.
Je serre la chemise beige contre moi et y voit un nom écrit à l’encre pâlie, Moira Campbell.
— Je pars quand ?
— Après-demain.
Et voilà. Deux jours plus tard, me voilà dans un avion direction Edimbourg, un nom qui ressemble à un soupir. L’Ecosse. Le froid. L’inconnu. Parfait.
J’ouvre les yeux au moment où l’avion entame sa descente. En bas, la lande. Eparse. Grise. Belle. La neige ne tombe pas encore, mais elle n’est pas loin. Le ciel a cette teinte de perle pâle qui annonce les silences.
A l’aéroport, un homme m’attend avec une pancarte griffonnée : G. Levêque. Il me salue poliment, prend ma valise sans commentaire, et me conduit dans une jeep couleur mousse qui sent la laine mouillée.
— Une heure de route, me dit-il. Le domaine de Caerloch Castle est isolé.
Tant mieux.
Je vois le manoir avant de le comprendre. Il n’est pas imposant. Ni beau. Mais il a cette allure des maisons qui ont tenu bons.
La pierre est noire par endroits, griffée par le vent. Les fenêtres étroites. Une tourelle. Des traces de lierre comme une écriture ancienne sur la façade.
Je sors de la voiture. Le froid me prend à la gorge. Un froid net, silencieux, comme une gifle polie.
Et puis il apparaît.
Lachlan Campbell.
Il ne me salue pas tout de suite. Il me regarde. Longtemps. Comme si j’étais un problème dont il aurait préféré se passer.
— Mademoiselle Levêque ?
— Garance, réponds-je, un peu plus doucement que je ne l’aurai voulu.
Il hoche la tête sans sourire.
— Suivez-moi.
Sa voix à l’accent de là-bas. Profond, arrondi. Elle me fait l’effet d’un tronc d’arbre fendu dans le silence d’une forêt.
Je le suis sans attendre. Je ne suis pas là pour me faire aimer. Je suis là pour lire un texte. Dormir dans une chambre froide. Corriger des virgules. Et peut-être, sans trop y croire, respirer de nouveau.









Aaaah ! L'aventure un baume pour les peines de cœur !!🫠