Prologue

Elora
Le silence de l’appartement, à six heures du matin, c’est une chose qui s’écoute. C’est une matière épaisse, un coton qui te bouche les oreilles. Je suis réveillée depuis une heure, les yeux plantés dans les fissures du plafond, à compter les battements de mon propre cœur. Depuis que Nolan rentre à des heures pas possibles, avec cette odeur de bitume et de sueur nerveuse qui lui colle à la peau, je ne dors plus. Je fais le guet.
Je l’ai entendu cette nuit. Deux heures du mat’. Le cliquetis des clés, le frigo qu’on ouvre, le craquement du parquet. Je n’ai pas bougé. J’ai eu cette frousse stupide de croiser son regard et d’y lire une vérité que je n’étais pas prête à porter. Alors je suis restée là, en apnée, à attendre une aube qui, je le sentais, allait nous tomber sur la gueule.
Six heures et une minute.
Le premier coup, c’est pas un bruit humain. C’est une détonation. Le bois qui explose, le chambranle qui s’arrache. Un séisme qui te remonte des talons jusqu’aux dents. Mon cœur rate une marche, s’emballe, cogne contre mes côtes comme s’il voulait s’enfuir.
— POLICE ! OUVREZ !
C’est une chorégraphie de cauchemar. Le fracas des bottes sur le parquet de l’entrée, c’est le son de ma vie qui se fragmente. Je jaillis du lit, les pieds nus sur le sol gelé. Je suis en débardeur, décoiffée, à moitié à poil face au désastre. Je veux gueuler, mais ma gorge est pleine de verre pilé.
Quand j’atteins le couloir, mon chez-moi n’existe plus. C’est devenu un terrain de chasse. Des masses sombres, sanglées dans du Kevlar, occupent l’espace. Ils ne marchent pas, ils fondent sur les meubles. Leurs lampes tactiques découpent l’ombre en morceaux, projetant des flashs blancs qui me brûlent la rétine.
— À TERRE ! LES MAINS SUR LA TÊTE !
Nolan sort de sa chambre, le visage encore chiffonné de sommeil, le regard vide. Il n’a même pas le temps de lever les mains. Un type, un colosse, le percute de plein fouet. Le gamin bascule, ses genoux claquent sur le lino. Un bruit sec, de l’os contre du plastique. En un éclair, il est écrasé au sol, la joue pressée contre la poussière.
— Nolan ! Non !
Le cri sort tout seul, écorché. Je m’élance, mais un faisceau me stoppe net. Je ne vois plus que ce rond blanc, aveuglant. Une main de fer m’empoigne l’épaule, me broie la peau, me plaque contre le mur. Le crépi m’entame le dos.
— Ne bougez plus ! Restez là !
Je peux plus quitter Nolan des yeux. Il est réduit à ça. Un sac de frappe. Je vois le policier presser son genou entre ses omoplates. Nolan grogne, une plainte de bête. Puis le cliquetis. Sec. Définitif. Les menottes qui se referment. C’est le bruit de la fin. Le moment où on bascule dans l’autre monde.
— Qu’est-ce que vous lui voulez ? Qu’est-ce qu’il a fait ?
Je chiale, je bave presque, la panique me bouffe. Ils répondent pas. Ils parlent entre eux, des codes, des ordres brefs. Ils retournent son matelas, balancent ses bouquins, vident les placards. Ils cherchent la merde qu’il a ramenée. Mon salon, celui où on a pleuré nos vieux, où on a mangé des pizzas devant la télé, est en train d’être violé par des mecs en uniforme qui s’en foutent.
L’un d’eux s’approche. Il range pas son flingue. Son visage, c’est une porte close.
— Elora Saël ?
— Oui...
— Votre frère est placé en garde à vue. Vol avec violence ayant entraîné la mort.
Le mot me percute le front. « Mort ». C’est absurde. Nolan a peur du sang, il détourne les yeux quand on passe devant un accident. Ils se trompent. Ils doivent se tromper.
Ils le relèvent. Il est blême, une trace de suie sur la tempe. Il me regarde pas. Il fixe ses pieds menottés. Ses épaules sont tombées, cassées.
— Nolan, regarde-moi ! Nolan !
Ils le traînent vers le palier. La porte pend sur ses charnières comme un cadavre de bois. Je veux courir, mais le bras du flic me barre la route. Un mur de muscle.
— Vous restez ici. Un officier arrive. Ne bougez pas d’ici.
Et puis, le vide.
C’est pas le silence de tout à l’heure. C’est un silence de ruine. Les voitures démarrent en bas, les gyrophares jettent des éclats bleus sur les murs, une espèce de bal macabre.
Je me laisse glisser. Mes fesses touchent le sol. Je reste là, prostrée dans le courant d’air froid qui s’engouffre par l’entrée défoncée. Je regarde les traces de boue sur le tapis. Je regarde une photo de nous deux à la mer, renversée. Le verre est pété, une balafre qui coupe le sourire de mon frère en deux.
Je suis seule. Vraiment seule. Nolan est dans une cage, et le mot “mort” cogne dans ma tête comme un marteau-pilon.
Je sais pas combien de temps je reste là. Le jour se lève, une lumière grise, dégueulasse. Je me relève, j’ai l’impression d’avoir cent ans. Je marche vers la porte. Je touche le bois arraché. C’est pas un cauchemar. C’est le début du reste.
Vingt minutes. Il aura fallu vingt minutes pour que tout crame. Je m’assois sur mon lit, mes mains tremblent tellement que je peux même pas déverrouiller mon téléphone. L’air ne passe plus. Mes poumons sont pleins de cendre.
« Respire. Juste respire. »
Mais je sais déjà, au fond de mes tripes, que c’est fini. La bibliothécaire est morte dans l’entrée. Celle qui reste, c’est celle qui va devoir aller chercher son frère dans les entrailles de Luynes. Et je sens, je sais, que cet enfer va me bouffer tout entière.
Le fracas s’est tu, mais les décombres, eux, vont mettre une vie à finir de tomber.








