Chapitre 1 – Le jour ou je l’ai vu
Je m’appelle Élise, je viens d’avoir mon diplôme pour enseigner et j’ai décroché un super poste d’enseignante dans le meilleur lycée de la région.
Je m’étais promis d’être irréprochable. D’être forte, droite, sérieuse. Je m’étais dit que ce serait un jour comme un autre. Un premier jour, un peu stressant, un peu solennel, mais rien d’insurmontable.
Pas un de ces jours qui vous marquent au fer rouge. Et pourtant.
Je suis arrivée tôt. Trop tôt.
Je me suis postée devant le portail du lycée Victor Hugo avec presque vingt minutes d’avance. Mon sac me sciait l’épaule, mes mains étaient moites malgré le froid de septembre.
Je me répétais mentalement mon plan de cours, les consignes de la rentrée, la liste des livres à présenter. J’avais appris mes phrases d’intro comme une comédienne avant la première.
“Bonjour à tous. Je suis madame Martel, votre professeure de français. Je suis ravie d’être là.”
Mensonge. J’étais terrifiée.
Je suis montée au deuxième étage, j’ai traversé les couloirs qui sentaient la peinture fraîche et le plastique. Salle 208. Terminale L.
J’ai pris une grande inspiration avant de pousser la porte.
Et c’est là que je l’ai vu. Il était là. Troisième rang à gauche. Silencieux. Attentif. Différent. Tout le monde parlait, riait, s’agitait encore. Mais lui, il m’attendait.
Ses yeux ont croisé les miens dès que je suis entrée. Pas un regard curieux ou amusé comme les autres. Un regard stable. Froid. Intense. Comme s’il me connaissait déjà. Comme s’il m’avait reconnue. Alors qu’on ne s’était jamais vus.
Je me suis figée une demi-seconde. Juste assez longtemps pour sentir mon cœur changer de rythme.
Puis j’ai repris le contrôle, j’ai souri, j’ai salué la classe d’une voix que je voulais assurée. Mais j’avais perdu l’équilibre. Intérieurement.
Je ne savais pas encore son nom. Mais j’aurais pu jurer que quelque chose venait de s’ouvrir. Un couloir entre lui et moi. Invisible. Silencieux. Dangereux.
Je me suis réfugiée dans le formalisme, le carnet d’appel et la liste des élèves.
J’ai lu de manière mécanique.
Ilyès Khelifi ?
Il a levé la main. Simplement.Sans sourire.
Toujours ce même regard, ancré dans le mien.
Je me suis forcée à baisser les yeux. À passer au nom suivant.
Mais c’était trop tard.
Pendant tout le cours, j’ai senti sa présence. Il ne faisait rien de particulier. Il écoutait, prenait des notes et il répondait avec précision, parfois même avec ironie. Il était intelligent, brillant, même.
Mais ce n’est pas ça qui me troublait. C’était sa façon d’être là, de m’observer sans m’agresser, de me lire sans m’interroger.
Comme s’il savait que j’avais déjà commencé à perdre pied.
J’ai terminé le cours avec dix minutes d’avance, alors j’ai donné des consignes pour la prochaine fois, demandé qu’on lise les premières pages de Manon Lescaut.
Puis j’ai rassemblé mes affaires trop vite, maladroitement. En refermant la porte derrière moi, j’ai eu ce réflexe absurde : regarder à travers la vitre. Il était toujours là et il me regardait encore.
Ce jour-là, je pensais seulement commencer ma carrière. Mais en réalité, je venais d’ouvrir une porte que je n’aurais jamais dû franchir.
Et lui… il m’attendait déjà de l’autre côté.








