Prologue « Zhalin bius Nordium » : Le Silence du Nord
« Quand tombera le Cœur de Feu, et que le sang baignera la neige, le Dormant s'éveillera dans le silence du monde. »
—Fragment du Chant de l'Hiver Silencieux, vers anciens retrouvés à Ishvaar.
Le vent hurlait dans les steppes d'Ishvaar – région aux confins du Grand Nord – comme un millier de loups affamés. La neige se teignait de pourpre sous les corps entassés, comme des cendres sur un autel oublié.
Des étendards déchirés claquaient encore, certains portaient le dragon rouge, d'autres le cobra, le lion, l'hippocampe, le Léviathan, l'aigle, le loup. La dernière bataille contre les Tribus Sauvages venait de s'achever.
Et parmi les cadavres devenus froids, sous un ciel de plomb où le soleil ne peut percer par sa lumière, gisait un roi.
Dragomir Ier de Dragvard, dit le Dragon d'Acier ou Cœur de Feu, le dernier roi à chevaucher un trône sans partager la guerre. Son heaume brisé roulait dans la neige, fendu net. Ses yeux étaient grands ouverts, figés sur un ciel qu'il ne verrait jamais plus.
Aucune blessure visible. Aucune flèche. Aucune lame.
Seulement... le froid. Un froid anormal. Sourd. Comme si quelque chose s'était retiré du monde. Dans le calme suivant la victoire, un chevalier de Vargrheim, légèrement éraflé, chuchota :
- Ce n'est pas la guerre qui l'a tué...
Quelque part, aux confins du nord d'Ishvaar, bien au-delà des cartes et des souvenirs, un lieu oublié des vivants soupira.
La glace craqua.
Une fracture invisible serpenta le long des Falaises du Néant, fendit le sol, puis se perdit dans la Brèche de Kharz, gorge béante au cœur d'un désert gelé où même les étoiles évitaient de briller.
Pendant un instant, le silence se fit absolu.
Puis vinrent les murmures.
Anciens. Incompréhensibles. Un mélange de mistral, de feu, de haine. Ils tourbillonnaient dans la crevasse, traversant les galeries millénaires, grattant les parois de givre comme des griffes contre une tombe scellée.
Et sous des couches de glaces que nul soleil n'a jamais effleurées... quelque chose bougea.
Une paupière immense, figée depuis des siècles mais porteuse d'une unique cicatrice légendaire, frissonna.
Un œil s'ouvrit dans l'ombre.
Aucune chaleur. Aucun battement. Seulement ce regard, bleu pâle, presque blanc, si froid qu'il fit frémir l'air lui-même. Le givre se rétracta. La pierre se mit à trembler. Au loin, une volée de faucon gerfaut s'enfuit sans cri, comme chassée par une présence que le monde avait oubliée.
Les stalactites antiques, fondues dans la roche, vibrèrent, puis chutèrent dans un glacial fracas.
La chose, au fond du gouffre, respirait.
Son souffle monta lentement... glacé, brûlant, contraire à tout ce qui est naturel. Il ne portait pas le parfum de la vie, mais celui de la vengeance, de la mort, et du feu brisé.
Quelqu'un, quelque part, venait de mourir.
Et à travers cette mort, un pacte scellé par le sang, la peur et la légende venait d'être rompu.
Le Dormant, sans maître, sans di, se soulevait.