Prologue
CLAIRE
“Tu diras aux enfants que Maman a hâte de les retrouver demain et que je les embrasse fort !“, dis-je à mon mari au téléphone.
“Tu leur manques, mais tout se passe bien à la maison. Ne t’en fais pas !“, me rassure-t-il.
“C’est que leur Papa gère comme un chef !”
“En tout cas on n’a pas mis le feu à la maison !“, plaisante-t-il. “Je suis content que ta mère aille mieux. Je me souviens quelle épreuve c’était pour la mienne.”
“Oui, ça va aller”, dis-je optimiste.
“Et ta sœur ?”
“Oh tu ne l’entends pas ?” J’ouvre la porte de ma chambre chez ma mère pour qu’il l’entende à travers le téléphone.
Notre père est mort il y a deux semaines et Bénédicte fait pleurer le violoncelle ou le violon au choix tous les jours. Elle est violoniste, et l’instrument préféré de notre père était le violoncelle.
J’ouvre sa chaîne Instagram où sa belle silhouette toute de noire vêtue apparaît aussitôt sur l'écran de mon ordinateur portable. La touche de couleur est dans ses cheveux : des mèches violettes sur le devant. Ses yeux fermés sont mouillés tandis que sa tête se balance mélancoliquement. Ses doigts tremblent d’émotions contenues sur le haut des cordes et l’archet en bas me donne des frissons.
“C’est beau !“, commente Jonathan après une note grave.
“C’est magnifique, poignant, puissant et je n’en peux plus, je t’assure !”
“Elle s’exprime par la musique au moins, Claire. Tu ne peux pas lui retirer ça !”
“Non, je sais bien. Mais tu vois, ces dernières années nous ne la voyons que par sa chaîne.”
“Son métier veut ça.”
“Mais même quand elle est sur place dans la même maison, elle est encore là-bas partout et inaccessible, tu vois ?“, dis-je en montrant l’écran. Elle est si belle et talentueuse. On fait tous partie de ses nombreux fans. “On a appris à la suivre comme ça. Mais si elle était venue plus souvent voir Papa et Maman...” Je laisse le reproche en suspens. Papa n’aurait pas apprécié, il l’aurait excusée. “Jonathan, peut être qu’on ne réserve pas assez de place à notre famille proche, toi et moi. Et si nous n’avions pas essayé assez fort ?”
“Qu’est-ce que tu veux dire ?”
“Invitons nos mères, ton frère et ma sœur à Noël, d’accord ?”
“Tu veux les inviter à la maison ?”
“Oui, rien de fou. Juste eux, nous et les enfants. Je t’assure, nos enfants adorent leur tatie Insta et ils connaissent à peine leur oncle.”
“Mais je ne sais pas s’ils vont venir...“, remarque-t-il.
“Oui et bien, cette année moi je le sais, c’est oui. Tout le monde est invité ! Je veux un vrai Noël ! Et j’ai déjà prévenu ta famille ! À demain, je raccroche. Je vais le dire à Béné.”
“D’accord, Chérie. Passe une bonne nuit et à demain !”
“Je t’embrasse !”
Je viens de voir la session en direct de “Béryl” la musicienne s’interrompre, elle ne peut pas m’échapper. Je toque à la porte et ouvre. Ce n’est pas vrai, elle est déjà au téléphone !
“Oui, je pourrai venir à Noël ! J’adorerais te voir jouer au Philharmonique de Cologne.
“Non non non non”, m’écrié-je en arrachant l’appareil de sa main. “Non, Monsieur, je suis désolée mais Béryl n’est pas disponible à Noël. C’est NO-ËL, je vous signale ! Appelez de suite votre mère lui dire que vous le passerez avec elle ! Et n’allez pas contrarier celle de Béryl et moi ! C’est ça. Bien le bonjour chez vous aussi.”
“Voilà, c’est réglé ! C’est ce que je voulais te dire. Cette année nous fêtons Noël à Strasbourg à la maison ! Tout le monde est d’accord, la famille de Jonathan et la nôtre, donc toi aussi tu es d’accord ! Oh et j’ai adoré ton morceau, Béné ! Même si c’est triste. Est-ce que ma talentueuse petite sœur pourrait jouer des airs plus joyeux maintenant ?“, dis-je en fermant sa porte.
Je l’entends encore hausser la voix “Roh Claire, je déteste quand tu régis tout comme ça !” Je glousse en partant annoncer la nouvelle à notre mère. “Il était très charmant ce violoncelliste !“, ronchonne-t-elle à travers la porte.








