CHAPITRE 1
{PDV : Jenna}
On dit que janvier est le mois le plus long de l’année. À Chicago, c’est surtout le mois le plus cruel. Les décorations de Noël ont été arrachées, laissant place à des rues grises et sales. La magie des fêtes s’est évaporée, remplacée par des factures de carte de crédit et des résolutions qu’on ne tiendra pas. Et pour la famille Sullivan, janvier a le goût de la cendre froide et de l’encre d’imprimerie.
Je suis assise à mon bureau, au vingt-deuxième étage de l’agence de communication Elevate, fixant l’écran de mon ordinateur sans vraiment le voir. Je suis censée rédiger un communiqué de presse pour une marque de cosmétiques bio qui a “accidentellement” testé ses produits sur des lapins, mais mon esprit est ailleurs.
Il est sur la une du Chicago Tribune qui traîne sur le bureau de ma collègue, trois mètres plus loin.
Le titre n’est pas en première page, heureusement, mais il est assez gros pour me donner la nausée : « Affaire Sullivan : L’audience préliminaire fixée au 15 février. »
Et en dessous, cette photo. Celle que tout le monde a vue. Kyle, le visage tordu par la rage, le poing levé. Et Seth, au sol, la victime parfaite dans son manteau de cachemire.
Mon téléphone vibre. Je sursaute. C’est un réflexe pavlovien que j’ai développé depuis trois semaines : chaque notification est une potentielle mauvaise nouvelle.
Maman (10:15) : Les journalistes sont encore devant la maison. Ton père a failli arroser le caméraman avec le tuyau d’arrosage. C’est un cauchemar, chérie. Comment va ton frère ?
Je soupire, massant mes tempes.
Kyle va… comme Kyle. Il s’est muré dans le silence. Il ne vit plus à Wicker Park – trop exposé –, il est retourné dans son loft sécurisé avec Alma. Ils vivent en état de siège. Alma est incroyable, elle gère tout, filtre les appels, maintient mon frère à flot. Mais je sais qu’il souffre. Il ne supporte pas d’être celui qui a apporté la honte sur la famille.
— Jenna ? Tu as cinq minutes ?
Je lève la tête. Ma patronne, Sarah, est debout devant mon box. Elle a ce sourire compatissant que je commence à détester. Le sourire “pauvre petite sœur du psychopathe”.
— Oui, bien sûr.
Je la suis dans son bureau vitré. Elle ferme la porte. Mauvais signe.
— Assieds-toi, dit-elle en s’appuyant contre son bureau. Écoute… tu sais qu’on t’adore ici. Tu es brillante, Jenna. Ta gestion de la crise “Yaourt périmé” l’année dernière était un chef-d’œuvre.
Le “mais” arrive. Je l’entends, lourd et inévitable, comme un train de marchandises.
— Mais l’agence est dans une position délicate, continue-t-elle. Nous gérons l’image de clients importants. Des banques, des politiciens. Et avec… l’affaire de ton frère… ça commence à faire du bruit.
— Mon frère n’a rien à voir avec mon travail, Sarah, dis-je, ma voix restant calme par miracle professionnel. C’est une affaire privée. Une dispute familiale qui a mal tourné.
— Je sais. Mais la presse adore ça. “La sœur de l’agresseur travaille chez Elevate”. On a reçu deux appels ce matin. Des clients qui demandent si nos valeurs sont “alignées”.
Elle soupire, feignant l’ennui alors que je sais qu’elle pense surtout à ses marges.
— Je ne vais pas te virer, Jenna. Mais je pense qu’il serait bon que tu prennes un peu de recul. Quelques semaines. Le temps que ça se tasse. Que le procès passe.
Elle me met au placard. Une mise à pied déguisée en vacances forcées.
Je devrais être furieuse. Je devrais défendre ma carrière, mes nuits blanches passées à sauver l’image de cette boîte.
Mais bizarrement, je ressens un soulagement. Je suis épuisée. Je suis fatiguée de sourire, de faire semblant que tout va bien, de répondre “Oh, vous savez, les médias exagèrent” à la machine à café.
— D’accord, dis-je simplement. Je vais prendre mes congés accumulés.
Sarah semble surprise par ma docilité, puis soulagée.
— Super. Prends du temps pour toi. Pour ta famille.
Je ramasse mes affaires. Je sors de l’immeuble avec mon carton sous le bras, comme dans les films, sauf que je n’ai pas été virée pour incompétence, mais par association de malfaiteurs.
Dehors, le froid me gifle.
Je marche jusqu’au métro. Je n’ai pas envie de rentrer chez moi. Mon appartement est trop calme, trop vide. Et si je rentre, je vais passer l’après-midi à scroller sur les réseaux sociaux, à lire les commentaires haineux sous les articles parlant de Kyle. « Riche héritier violent. » « Il devrait être en prison. »
Je décide d’aller chez Kyle. J’ai besoin de voir des visages amis.
J’arrive au loft de West Loop. Le portier me laisse passer avec un signe de tête grave. Ici aussi, l’ambiance est lourde.
Je monte. Alma m’ouvre.
Elle porte un gros pull et des chaussettes en laine. Elle a l’air fatiguée, mais ses yeux gris sont vifs.
— Jen ? Qu’est-ce que tu fais là ? Tu ne bosses pas ?
— J’ai été “gentiment invitée” à prendre des vacances indéterminées. Apparemment, avoir un frère boxeur n’est pas bon pour l’image de marque des yaourts bio.
Alma grimace, me tirant à l’intérieur.
— Désolée. C’est injuste.
— C’est la vie. Il est là ?
Elle hoche la tête vers le salon.
Kyle est assis par terre, entouré de dossiers. Des plans d’architecte, mais aussi des documents juridiques. Il porte ses lunettes de vue, ce qu’il fait rarement, et il a l’air d’un étudiant en droit au bord du burn-out.
— Salut, le fugitif, dis-je en posant mon carton.
Il lève la tête. Il a maigri. Ses pommettes sont plus saillantes. La coupure sur sa joue est devenue une cicatrice fine, rosée.
— Salut, Jen. Qu’est-ce qui se passe ?
Je lui raconte pour le boulot. Il écoute, et je vois sa mâchoire se contracter. La culpabilité. Toujours elle.
— C’est ma faute, dit-il, jetant son stylo sur les papiers. Je pourris tout. Même ta carrière.
— Arrête. Ce boulot m’ennuyait de toute façon. Et puis, ça me donne du temps pour… pour aider.
— Aider à quoi ? À trier mes convocations au tribunal ? À lire les dépositions de témoins qui disent que j’avais l’air d’un fou furieux ? Parce que c’est vrai, Jen. J’avais l’air d’un fou.
Il se passe la main dans les cheveux.
— Seth a gagné la bataille de l’image. Il a donné une interview à Vanity Fair hier. Tu as vu ? “Le père courage qui affronte la violence pour l’amour de son fils”. C’est à vomir.
— Je sais.
Je m’assois sur le canapé. Alma nous apporte du thé.
— J’ai eu des nouvelles d’Elena, dis-je prudemment.
Kyle se fige. Alma s’arrête de verser l’eau.
— Et ? demande Kyle.
— Elle dit que les visites supervisées ont commencé. Au centre médiatisé. Seth y va deux fois par semaine.
— Et comment ça se passe ?
— Apparemment… ça se passe bien. Liam ne comprend pas tout, mais il aime bien Seth. Il joue avec lui. Il lui apporte des Lego.
Je vois la douleur traverser le visage de Kyle. C’est la pire nouvelle possible pour lui. Que Seth soit un bon père. Ou du moins, qu’il en ait l’air. Ça valide tout. Ça rend la trahison “utile”.
— Bien sûr que ça se passe bien, crache Kyle. C’est facile d’être un bon père pendant une heure dans une salle de jeux avec une assistante sociale qui prend des notes. Qu’il essaie de gérer une otite à 3 heures du matin, on verra s’il fait toujours le malin.
— Kyle… intervient Alma doucement.
— Quoi ? Tu vas le défendre aussi ? Tout le monde le défend ! “Oh, pauvre Seth, il a fait des erreurs mais il essaie”. C’est un manipulateur ! Il ne fait ça que pour gagner ! Une fois qu’il aura la garde, il laissera Liam à une nounou et il retournera draguer dans les bars !
Il se lève, renversant une pile de dossiers.
— J’étouffe ici. Je vais… je vais aller courir.
Il prend ses clés et sort sans nous regarder. La porte claque.
Le silence retombe dans le loft. Alma s’assoit à côté de moi, soupirant.
— Il ne va pas courir, dit-elle. Il va tourner en rond dans le quartier en écoutant de la musique trop forte.
— Comment tu tiens ? demandé-je.
— Je l’aime. Et je sais qu’il a raison. Seth est un manipulateur. Mais Kyle se détruit à force de vouloir le prouver. Il s’épuise à hurler contre le vent.
Je regarde ma tasse de thé. Je pense à Seth. À cette lettre qu’il m’a donnée. Aux photos.
Je ne lui ai pas répondu. J’ai tenu ma promesse à Alma. Depuis le scandale, depuis la bagarre, je n’ai eu aucun contact avec lui. J’ai fait bloc avec ma famille.
Mais j’ai une question qui me brûle les lèvres. Une question que je n’ose pas poser à Kyle.
— Alma… tu crois qu’il y a une chance pour que ce soit vrai ? Qu’il veuille vraiment changer ?
Alma me regarde, ses yeux gris impénétrables.
— Je ne sais pas, Jen. J’aimerais le croire. Pour Liam. Mais j’ai vu son sourire quand Kyle l’a frappé. Juste avant que la police arrive. Il souriait. Il savait qu’il avait gagné. Un homme qui sourit quand son meilleur ami se détruit… ce n’est pas un homme qui a changé. C’est un homme qui se venge.
Je frissonne.
— Je dois faire quelque chose, dis-je soudainement.
— Quoi ?
— Je ne peux pas rester là à regarder Kyle s’enfoncer et Seth parader. Je suis en “vacances”, non ? J’ai du temps. Je vais mener ma propre enquête.
— Quelle enquête ?
— Je veux savoir qui est vraiment Seth aujourd’hui. Pas celui des interviews. Pas celui des souvenirs de Kyle. Le vrai. Celui qui vit seul, qui travaille, qui interagit avec les gens. S’il joue un rôle, il finira par faire une erreur. Et si je trouve cette erreur… ça pourra aider Kyle au procès.
Alma me regarde avec inquiétude.
— Jen… c’est dangereux. S’il te voit, s’il comprend…
— Il ne me verra pas. Je suis douée pour observer les gens, Alma. C’est mon métier. Je sais analyser une image. Je vais gratter le vernis.
Je me lève, une nouvelle détermination remplaçant mon abattement.
— Je vais découvrir ce que cache Monsieur Parfait.
L’espionnage amateur est moins glamour que dans les films. Il fait froid, on a envie d’aller aux toilettes, et on a l’air suspect dès qu’on reste plus de trois minutes au même endroit.
Je suis garée dans ma Mini Cooper, deux rues derrière le cabinet d’avocats Sterling & Davis, dans le Loop. C’est là que Seth travaille. Je le sais parce que c’était écrit sur l’enveloppe, et parce que Google est mon ami.
Il est 18 heures. La nuit est tombée. Les employés commencent à sortir.
Je guette la porte tourniquet.
Je me demande ce que je cherche. Une preuve qu’il boit ? Qu’il fréquente des gens louches ? Qu’il maltraite des chiots ?
Kyle est persuadé que Seth joue un rôle. Si c’est le cas, le masque doit tomber quand il n’y a pas de caméras.
18h15.
Il sort.
Je le reconnais immédiatement. Manteau camel (le même que le jour de notre rencontre), écharpe élégante, mallette en cuir. Il marche d’un pas rapide, la tête baissée contre le vent.
Il ne prend pas de taxi. Il marche vers le métro.
C’est un détail, mais ça m’étonne. Seth a toujours été snob. Il détestait les transports en commun. « C’est sale et ça sent l’échec », disait-il à la fac.
Apparemment, la paternité ou les frais d’avocat l’ont rendu plus économe.
Je sors de ma voiture. Je remonte mon écharpe sur mon nez, j’enfonce mon bonnet. Je suis incognito. Juste une fille frileuse parmi d’autres.
Je le suis à distance.
Il prend la ligne brune. Je monte dans le wagon derrière le sien. Je le vois à travers la vitre de communication. Il est assis, il ne regarde pas son téléphone. Il regarde ses mains. Il a l’air… vide. Pas triomphant. Juste épuisé.
Il descend à Sedgwick. Le quartier d’Old Town. C’est un beau quartier, mais pas aussi ostentatoire que Gold Coast où il habitait avant.
Je le suis dans la rue. Il s’arrête devant une petite supérette. J’attends dehors, faisant semblant de lire le menu d’un restaurant thaï.
Il ressort cinq minutes plus tard avec un sac en plastique. Je vois dépasser une brique de lait et une boîte de céréales pour enfants. Des Lucky Charms.
Mon cœur se serre. Liam n’est pas chez lui ce soir. C’est un soir de semaine. Pourquoi achète-t-il des céréales pour enfants ? Pour se préparer ? Pour avoir l’impression d’être un père même quand son fils n’est pas là ?
Il marche encore deux blocs et entre dans un immeuble ancien en briques rouges. Pas de portier. Pas de luxe. Juste un interphone basique.
Il sort ses clés, entre.
Je reste sur le trottoir d’en face. Je regarde les fenêtres.
Une lumière s’allume au deuxième étage. Je vois sa silhouette passer. Il enlève son manteau. Il ouvre le frigo.
C’est d’une banalité affligeante.
Où est le monstre qui complote la destruction de mon frère ? Où est le fêtard invétéré ?
Je suis sur le point de partir, déçue et un peu honteuse de mon voyeurisme, quand la porte de l’immeuble s’ouvre à nouveau.
Seth ressort.
Il a changé de vêtements. Il porte un jogging et un sweat à capuche. Il a mis des baskets.
Il part en courant.
Un jogging ? Seth déteste courir. Il disait toujours : « Je ne cours que si on me poursuit avec une arme. »
Je suis intriguée. Je retourne à ma voiture (garée beaucoup trop loin, j’ai dû courir pour la récupérer) et je tente de le suivre. C’est compliqué de suivre un piéton en voiture, mais heureusement, il court vers le parc Lincoln, tout droit.
Je me gare près de l’entrée du parc. Je sors.
Je le vois au loin, sur le sentier déneigé. Il court vite. Trop vite. Comme s’il fuyait quelque chose.
Je m’approche. Je me cache derrière les arbres.
Il s’arrête près d’un banc, à bout de souffle. Il s’appuie, mains sur les genoux, haletant.
Et là, je l’entends.
Il ne reprend pas son souffle.
Il crie.
Un cri étouffé, rauque, un cri de rage pure qu’il lâche face au lac gelé.
— PUTAIIIN !
Il frappe le dossier du banc de son poing. Une fois. Deux fois.
Puis il se laisse tomber sur le banc, et il met sa tête dans ses mains. Ses épaules tressautent.
Il pleure.
Vraiment. Pas des larmes de crocodile pour amadouer une sœur naïve. Il est seul, dans le noir, par moins cinq degrés, et il s’effondre.
Je reste figée derrière mon arbre.
Je devrais partir. Je devrais savourer ce moment : l’ennemi souffre. C’est la justice karmique.
Mais je ne peux pas. Je suis Jenna Sullivan. Mon super-pouvoir (et ma malédiction), c’est l’empathie.
Je le vois sortir son téléphone. Il compose un numéro. Il met le haut-parleur, pose le téléphone sur le banc à côté de lui, et continue de pleurer.
La tonalité résonne dans le silence du parc.
Une voix répond. Une voix de femme âgée, un peu tremblotante.
— Allo ? Seth ? C’est toi ?
Seth se redresse, essuie son visage d’un revers de manche, et sa voix change instantanément. Elle devient claire, joyeuse, fausse.
— Salut Maman. Oui, c’est moi. Je voulais juste prendre des nouvelles.
— Oh, c’est gentil. Ton père dort. Tu sais, ses médicaments… Et toi ? Comment ça va ? Et le petit ? Tu l’as vu ?
— Oui, Maman. Je l’ai vu. C’est… c’est génial. Il est incroyable. On a joué aux Lego. Il m’a fait un dessin.
Il ment. Enfin, pas sur le dessin, mais sur le ton. Il a l’air d’être le roi du monde alors qu’il y a trente secondes, il hurlait de douleur.
— C’est merveilleux, Seth. Je suis si fière de toi. Tu as bien fait de revenir. Tu vois, tout s’arrange.
— Oui. Tout s’arrange. Ne t’inquiète pas pour moi. Je gère. L’argent rentre, le cabinet est content… Tout va bien.
— Et Kyle ? Tu as pu lui parler ?
Silence. Seth regarde le lac noir.
— Pas encore, Maman. Kyle est… occupé. Mais ça viendra. Je suis patient.
— Tu es un bon garçon, Seth. Je t’aime.
— Je t’aime aussi, Maman. Dors bien.
Il raccroche.
Le masque tombe aussitôt. Il reprend son visage de spectre.
Il reste là, assis dans le froid, fixant l’écran noir de son téléphone.
— Menteur, murmure-t-il pour lui-même.
Je suis bouleversée.
Je ne vois pas un monstre. Je vois un homme seul, qui ment à sa mère malade pour ne pas l’inquiéter, qui vit dans un appartement modeste, et qui craque sous la pression.
Il n’est pas triomphant. Il est terrifié.
Il a peut-être gagné la bataille juridique, mais il est en train de perdre la guerre contre lui-même.
Je fais un pas en arrière. Une branche craque sous ma botte.
Le bruit claque comme un coup de feu.
Seth se retourne brusquement. Il se lève d’un bond, en position de défense. Il a peur. Il pense que c’est Kyle. Il pense que Kyle est venu finir le travail.
— Qui est là ? crie-t-il, la voix tremblante.
Je ne peux pas fuir. Il m’a vue. Ma silhouette rouge se détache sur la neige.
Je sors de l’ombre.
— C’est moi, dis-je.
Il plisse les yeux.
— Jen ?
Il relâche sa garde, mais son visage se ferme. Il a honte. Il sait que j’ai vu. Que j’ai entendu.
— Qu’est-ce que tu fais là ? Tu me suis ?
— Je me promenais, mentis-je malhabilement.
Il ne me croit pas une seconde. Il s’essuie le visage, remet sa capuche. Il essaie de retrouver sa contenance, son arrogance habituelle, mais c’est trop tard.
— Tu vas le dire à Kyle ? demande-t-il, agressif. Tu vas lui dire que je pleure sur les bancs comme une merde ? Vas-y. Fais-lui plaisir. Ça le fera rire.
Je m’approche de quelques pas.
— Pourquoi tu as dit à ta mère que tout allait bien ?
Il me regarde, surpris par la question.
— Parce qu’elle est cardiaque. Et parce qu’elle pense que je suis un héros qui répare ses erreurs. Je ne vais pas lui dire que je suis fauché à cause des frais d’avocat, que je vis dans un clapier et que mon meilleur ami veut ma mort.
— Tu es fauché ?
Il rit amèrement.
— Tu as une idée de combien coûte un ténor du barreau, Jen ? J’ai tout mis là-dedans. Tout. Pour avoir ce foutu test. Pour avoir le droit de voir mon fils deux heures par semaine dans une pièce qui sent l’eau de Javel.
Il me regarde droit dans les yeux.
— Mais ça valait le coup. Chaque centime.
Il y a une sincérité brute dans sa voix qui me désarme. Il ne joue pas, là. Il a tout sacrifié pour cet enfant. Ce n’est pas le comportement d’un narcissique qui veut juste gagner. C’est le comportement d’un père désespéré.
— Kyle pense que tu fais ça pour te venger, dis-je doucement. Que tu veux prendre sa place.
Seth secoue la tête.
— Je ne veux pas sa place. Sa place est prise. Il est l’oncle parfait, le fils parfait, la victime parfaite. Je veux juste… ma place. Celle du père. Même si c’est une toute petite place. Même si c’est juste le mardi soir et le samedi matin.
Il frissonne. Il n’a qu’un sweat léger.
— Rentre chez toi, Seth, dis-je. Tu vas attraper froid.
Il me regarde avec surprise. Il s’attendait à des insultes, à du mépris. Pas à de l’inquiétude, même polie.
— Pourquoi tu ne m’as pas bloqué ? demande-t-il soudain.
Je ne sais pas quoi répondre. Parce que je suis faible ? Parce que je suis curieuse ?
— Parce que je me souviens de qui tu étais avant, lâché-je. Avant Elena. Avant tout ça. Tu étais drôle. Tu étais gentil. Et je cherche encore ce type-là.
Il baisse les yeux.
— Il est mort, Jen. Kyle l’a tué. Et moi aussi.
— Peut-être. Ou peut-être qu’il est juste enterré sous des tonnes de conneries.
Je fais demi-tour.
— Je ne dirai rien à Kyle, ajoute-je sans me retourner. Pour ta mère.
Je m’éloigne rapidement vers ma voiture.
Mon cœur bat la chamade.
Je suis venue chercher un monstre. J’ai trouvé un homme brisé.
Et c’est bien plus dangereux. Parce qu’un monstre, on le combat. Un homme brisé… on a envie de l’aider.
Et si j’aide Seth, je perds Kyle pour de bon.








