1 - Nolan - Le Bloc
POV Nolan
"L'amour c'est une seule âme dans deux corps différents". Aristote.
J'aime le silence du bloc opératoire qui possède cette qualité particulière que je recherche dans tous les aspects de ma vie, une concentration où le monde se réduit à un contrôle absolu. La lame du scalpel entame la peau avec précision. La première résistance est toujours la même : la fine tension de l'épiderme qui cède, puis la souplesse plus profonde des tissus. J'ai fait ce geste des milliers de fois, et à chaque fois, cette même satisfaction. Cette emprise totale sur la chair. Quelle qu'elle soit.
Mes doigts gantés maintiennent l'artère fémorale d'un nourrisson de six mois atteint d'une malformation artério-veineuse. Sous mes pouces, ce pouls qui bat. Le moindre faux mouvement pourrait tout arrêter. Le cœur continue de battre, mais c'est ma volonté qui impose le rythme. Et pourtant, je ne ressens rien d'autre qu'une sérénité froide.
L'interne à ma droite respire fort, bien trop fort. Je vois dans mon champ de vision périphérique les gouttes de sueur qui perlent sur son front. L'incompétence, le manque de maîtrise, déclenchent en moi une rage que j'ai passé des années à dompter. L'écarteur tremble entre ses mains. Autour de nous, l'équipe retient son souffle. Ils me connaissent. Ils savent ce qui va suivre, et sans lever les yeux de mon champ opératoire, je laisse tomber d'une voix de glace :
- Docteur Chen, si vous ne parvenez pas à contrôler votre respiration dans les dix secondes, vous quittez mon bloc. Définitivement.
Son corps se fige d'un coup, l'infirmier instrumentiste à ma gauche a cessé de respirer lui aussi. Et Chen ne parvient pas à se calmer et quitte la pièce en pleurs.
Je poursuis l'intervention sans un mot. Le contraste entre la vulnérabilité absolue du corps ouvert et la maîtrise glaciale qu'exige chaque geste me fascine. La moindre hésitation pourrait rompre l'équilibre précaire entre vie et chaos. Or je n'hésite jamais. La suite de l'opération se déroule avec la fluidité d'une chorégraphie parfaite, mes mains savent où aller avant même que mon cerveau ne formule l'instruction. Quinze ans à répéter les mêmes gestes jusqu'à ce qu'ils deviennent instinctifs, à forger mon esprit et mon corps pour atteindre l'excellence. Quinze années.
Combien ai-je sacrifié ? Je chasse cette pensée parasite et totalement inutile.
Quand je referme enfin la dernière suture, l'anesthésiste baisse les yeux vers moi sans oser croiser mon regard. La peur maintient la distance. La distance préserve la perfection. La perfection chasse les faiblesses et la pire d'entre elles : l'attachement.
Je quitte le bloc, laissant une équipe qui n'osera se détendre que lorsque la porte se refermera derrière moi. Dans le vestiaire des chirurgiens, je frotte mes mains sous l'eau chaude, longtemps. L'eau brûlante coule sur ma peau et emporte la tension de ces six heures à maintenir ce bébé en vie. Mon téléphone vibre déjà sur le banc. Marcus, mon assistant depuis près de dix ans, a cette efficacité silencieuse des gens qui comprennent sans qu'on ait besoin de parler.
Son message est bref :
« Trois profils à vous présenter. J'attends vos instructions. »
J'attrape ma veste en cachemire et quitte l'hôpital en évitant comme toujours les couloirs où je pourrais tomber sur des collègues en quête d'une forme de reconnaissance que je ne donnerai pas. Dans les ascenseurs, les internes s'écartent instinctivement quand j'entre. Dehors, il fait beau mais froid en ce mois de décembre et cette lumière grise me rappelle que le temps passe trop vite, même si je fais tout pour l'oublier.
Respire, Nolan. Je me glisse calmement dans ma voiture, monte le son de la playlist et laisse cette journée épuisante derrière moi.
Marcus m'attend dans le salon, comme toujours impeccablement vêtu de ce costume sombre qui fait de lui une ombre redoutablement efficace. Sur la table basse en verre, deux dossiers sont disposés avec soin. Je me sers un whisky avant de m'asseoir, mon rituel. Marcus ne dit rien, il sait parfaitement que je déteste les préambules. J'ouvre le premier dossier.
Une brune de trente-huit ans, avocate, habituée des cercles privés depuis plusieurs années. Trop prévisible. Je n'ai pas envie de ça... pas en ce moment. Je referme la fiche cartonnée sans un mot et passe à la suivante.
Le deuxième profil. Une blonde cette fois, plus jeune, vingt-neuf ans, ingénieur. Son profil psychologique révèle un besoin de lâcher prise qui pourrait être intéressant, mais quelque chose dans son regard sur la photo me déplaît. Une dureté calculée, artificielle, l'impression qu'elle joue un rôle, même dans cette quête de soumission, c'est non.
Le troisième dossier reste fermé entre les mains de Marcus quelques secondes. Il hésite. Ce détail me suffit à comprendre que ce sera le seul qui mérite mon attention, et finalement, il glisse la couverture cartonnée devant moi.
- Solène, trente-cinq ans, commente Marcus d'une voix neutre. Divorcée, deux enfants. Diplômée. Cadre de la fonction publique. Elle a intégré le cercle il y a seulement quelques semaines, peu d'expériences, quelques séances d'initiation et toutes soft. Plusieurs limites très claires. Pas de jeux à plusieurs, pas d'excès, pas d'humiliation, pas de réelle douleur. Elle ne correspond absolument pas à vos recherches habituelles, mais j'ai quand même pensé qu'elle pourrait vous plaire. Elle semble très réceptive et je trouve son parcours, disons ... singulier.
Une novice, je comprends l'hésitation initiale, elle ne colle vraiment à rien de ce que j'attends. Un sourire marqué et terriblement naturel, des cheveux roux qui tombent de façon désordonnée sur ses épaules, un visage à peine maquillé et des yeux qui regardent l'objectif sans aucun artifice ni provocation. Je sens immédiatement ma respiration qui change. Mon pouls qui s'accélère. Cette vulnérabilité provoque en moi une drôle de sensation, une impression de malaise qui devient incontrôlable. Un comble. Marcus le savait. C'est pour ça qu'il hésitait. Qu'est-ce que ce dossier fout devant moi ? Ridicule.
Je continue de fixer la photo sans répondre, ce visage me trouble et je cherche à comprendre. Peut-être à cause de cette absence totale de calcul ou cette ouverture qui semble dire qu'elle n'a rien à cacher, rien à prouver.
- Elle ne correspond pas à mes critères, dis-je d'un ton sec en refermant le dossier.
Mais je n'arrive pas à lâcher la couverture cartonnée. Mes doigts restent posés dessus. Marcus ne dit plus rien et demeure immobile. Une chaleur dans ma poitrine tente de s'imposer, là où tout devrait rester glacé. Des souvenirs d'enfant, bordel. Et je la déteste déjà, cette sensation qui pourrait me faire perdre le contrôle.
- Marcus, organisez un rendez-vous. Merci.
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j'adore bien ❤️
ouha chapitre d'accrocher incroyable j'ai envie de dévorer la suite mais
je dois aller courir.