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Héritage - Tome 1 L'Appel des Terres Interdites

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Résumé

« On ne fuit pas l’incendie quand on est soi-même la flamme. » Aelira a toujours vécu en marge des elfes d’Alasvyr. Trop différente pour se fondre dans leur perfection, elle demeure une ombre au cœur d’un royaume de lumière qui la tolère sans jamais l’accepter. Après l’attaque d’Alasvyr, une seule piste demeure : le village perdu des Sorcières. Déterminée à comprendre ce qu’on lui cache, Aelira décide de la suivre. Kélian, l’un des rares à l’avoir toujours acceptée, refuse de la laisser traverser seule les Terres Interdites. Ensemble, ils s’aventurent là où les cartes se taisent, où les forêts ont une mémoire et où d’anciennes malédictions attendent ceux qui osent les réveiller. À mesure qu’Aelira se rapproche de la vérité, ses certitudes se fissurent, tandis que la chaleur qui couve sous sa peau se mue en une force qu’elle ne sait pas maîtriser. Elle croyait partir en quête de réponses. Elle ignorait encore que certaines vérités auraient mieux fait de rester enterrées.

Genre :
Fantasy
Auteur :
Nora J. Tremblais
Statut :
Terminé
Chapitres :
44
Rating
n/a
Classification par âge :
16+

Prologue - Le Cri du Sacrilège

« Il existe des péchés que même le temps ne peut effacer.

Depuis mille révolutions, la Loi demeure immuable : aucune union entre les races. La pureté du sang est l’unique rempart contre le retour des ténèbres, et Vespéris guette.

Pourtant, ce qui n’était qu’un murmure — l’ombre d’un être capable de renverser les trônes — est devenu un cri.

Dans l’ombre de l’Abîme, la traque a commencé. »

Le tonnerre éclata, faisant trembler le sol sous leurs pas. Syldri resserra sa cape détrempée autour du nourrisson qu’elle pressait contre elle. Le vent s’acharnait sur les pans du tissu, menaçant de dévoiler son secret, tandis que le sentier se changeait en fleuve de boue.

Devant elle, son compagnon ouvrait la marche. La main crispée sur la garde de son épée, il scrutait l’obscurité entre les arbres, prêt à frapper au moindre mouvement.

Le rideau de pluie dévoila enfin une silhouette immobile sous un chêneancestral.

Ysolde les attendait.

Des mèches d’argent traversaient ses cheveux bruns et encadraient un visage marqué par le temps. Entre ses mains, elle tenait un bâton de bois sombre dont la gemme capturait chaque éclat de foudre.

Syldri laissa échapper le souffle qu’elle retenait. Sa mère était là.

Sous le même chêne se tenait un guerrier vêtu d’une armure de givre. Silencieux, les yeux d’acier fixés entre les arbres, il semblait appartenir à la tempête elle-même.

À la vue du teint livide de sa fille, Ysolde s’avança, les traits tendus.

— Syldri, tu ne feras pas cent pas de plus. Ton cœur faiblit, je l’entends d’ici.

Elle leva brusquement son bâton. Une lueur émeraude remonta le long du bois et embrasa la gemme. Devant elle, l’air se plissa sous la tension du sort.

Syldri lui saisit le poignet. La lueur vacilla, puis s’éteignit.

— Non. Pas de magie. Ton pouvoir ne nous sauvera pas.

— Tu es à bout de forces. Tu ne peux plus te défendre.

— Cela n’a plus d’importance.

Syldri resserra le nourrisson contre son cœur.

— La moindre étincelle trahira son existence. Tant qu’elle demeure invisible, elle a une chance.

Elle leva les yeux. Au-dessus de la canopée, des décharges violettes lacéraient l’obscurité.

— Son premier cri a déjà traversé la trame. Vespéris nous y perçoit. Nous ne devons plus être que des souffles perdus dans l’orage.

Un silence pesant s’abattit sur le groupe.

Puis un galop résonna au loin. Les sabots martelaient la terre détrempée, de plus en plus proches.

Syldri se figea. Le temps venait de s’épuiser.

— Ils sont là.

Elle se tourna vers Ysolde.

— Prends-la et pars.

Son compagnon croisa son regard. Aucun mot ne fut nécessaire : ils attireraient les poursuivants loin de l’enfant.

— Syldri, non… Je ne peux pas vous laisser, souffla Ysolde.

— Avec nous, elle est condamnée. Si nous nous séparons, elle a une chance. Pars. Maintenant.

Ysolde ouvrit la bouche pour protester, mais aucun son n’en sortit. Le regard de sa fille ne laissait aucune place au refus.

Lentement, elle tendit le nourrisson à sa mère.

Lorsque les bras d’Ysolde se refermèrent autour du petit corps, Syldri ne parvint pas à le lâcher. Ses doigts restèrent enfouis dans l’épaisseur des langes, cherchant à travers le tissu la dernière chaleur de son enfant.

Elle déposa un baiser sur son front. Le vent glacé s’engouffrait déjà entre elles, mais Syldri ne sentait plus ni la pluie ni le froid. Seulement le parfum de lait et de sommeil qui montait du cou du nouveau-né.

— Ma petite fleur, murmura-t-elle.

Ce ne fut pas un geste héroïque, mais une déchirure à vif.

Ses doigts finirent par s’ouvrir. Ses paumes, pourtant, demeurèrent brûlantes, conservant l’empreinte de cette absence comme une douleur fantôme.

Un éclair zébra l’obscurité et illumina un instant le visage paisible de l’enfant.

Syldri recula d’un pas, puis d’un autre. Chaque mouvement l’éloignait un peu plus de sa fille.

Eonel s’approcha à son tour.Une main minuscule s’échappa des langes et se referma autour de son doigt.

Un lien dérisoire. Un dernier adieu.

Il leva les yeux vers son frère, le guerrier en armure de givre. Tout passa entre eux dans ce regard : la confiance, le regret et la transmission du fardeau.

— Pour elle, j’ai trahi tout le reste… murmura-t-il.

Il ferma les yeux une seconde, puis retira doucement son doigt de la petite main.

Syldri et lui se détournèrent enfin. Dévastés, ils s’enfoncèrent entre les arbres tandis que l’obscurité se refermait sur eux.


Le martèlement des sabots cessa net. Les cavaliers mirent pied à terre. Bientôt, seuls leurs pas étouffés par la mousse trahirent leur progression.

La chasse se poursuivait en silence.

Le guerrier de givre entraîna Ysolde derrière le tronc massif du chêne. Ils demeurèrent immobiles tandis que les silhouettes des poursuivants se glissaient entre les arbres.

— Que faisons-nous ? murmura Ysolde. Mon village ne l’acceptera jamais…

Du bout des doigts, elle écarta les mèches du nourrisson. Un éclair révéla la pointe délicate de ses oreilles.

— Elles verront aussitôt ce qu’elle est.

Le guerrier baissa les yeux vers l’enfant. La dureté de ses traits s’effaça.

— Alors elle ne partira pas avec toi. Je veillerai sur elle. Mon frère m’a confié son bien le plus précieux, et j’honorerai ce serment.

Son regard s’attarda sur les cheveux sombres du bébé, si différents de ceux des siens.

Un hurlement déchira l’obscurité.

À quelques pas du chêne, deux spectres émergèrent du déluge. Leurs visages de suie disparaissaient sous des chevelures d’un blanc électrique. Ils avançaient avec une lenteur prédatrice, les dents effilées, le regard vide.

Eonel n’avait pas encore disparu entre les arbres. Il se retourna et comprit aussitôt : les créatures avaient flairé l’enfant.

Il revint sur ses pas et se jeta entre elles et le chêne.

— Venez donc ! hurla-t-il. Votre traque s’arrête ici ! Affrontez l’acier !

Profitant de la diversion, Ysolde et le guerrier de givre s’enfoncèrent dans l’épaisseur des bois. Ils parcoururent quelques dizaines de pas, assez pour disparaître derrière les troncs.

Ysolde s’arrêta la première.

Le guerrier tendit les bras. Après une brève hésitation, elle lui remit le nourrisson. Ses doigts demeurèrent accrochés aux langes, incapables de rompre tout à fait le contact.

Elle effleura une dernière fois la joue de l’enfant.

— Quand tu seras prête, tu viendras vers moi.

Elle recula d’un pas, le regard rivé à l’enfant. Puis elle se força à tourner les talons et disparut entre les arbres.

Désormais seul avec sa protégée, le guerrier de givre s’enfonça dans les profondeurs de la forêt.

Dans sa course, il frôla un tronc massif. Une petite main s’échappa des langes et se posa contre l’écorce. Sous ce contact, une onde de chaleur parcourut le bois jusqu’aux branches les plus hautes. Les feuilles frémirent dans un long soupir.

Troublé, le guerrier ralentit et risqua un regard en arrière.

À travers la pluie, la réalité le frappa.

Son frère gisait au sol, immobile. À quelques pas, l’un des spectres s’était effondré. Le second contemplait Eonel avec un sourire.

C’était Vornar.

Sa peau d’ébène tranchait avec sa chevelure de craie. Une cicatrice lui barrait le visage, et son œil droit n’était plus qu’une bille vitreuse.

Une rage froide traversa le guerrier de givre. Il fit un pas dans sa direction.

Une pulsation sourde traversa soudain la terre. Ce n’était pas un écho du combat.

Les feuillages cessèrent de bruire. Aucun craquement ne troubla plus le silence.

Quelque chose, dans la forêt, retenait son souffle.

La chaleur du nourrisson contre son torse le ramena à l’essentiel.

Il ne pouvait pas venger son frère.

Pas maintenant.

Il détourna les yeux d’Eonel et s’arracha au massacre.

Dans la clairière, Vornar releva la tête. Son regard accrocha la silhouette qui s’éloignait entre les arbres. Son sourire disparut. Il leva la main, prêt à lancer ses soldats à sa poursuite.

Avant qu’ils ne puissent s’élancer, la sylve se cabra.

Un grondement remonta des profondeurs. Sous ses pieds, la terre se souleva et se fendit, labourée par des forces invisibles.

Leur intrusion venait de trouver sa réponse.

Le sol éclata. Des racines jaillirent de la fange et renversèrent les premiers soldats. Vornar plongea de côté, l’épaule heurtant une souche, tandis que le chaos balayait ses rangs.

Des lianes sifflèrent entre les troncs. Elles se nouèrent autour des gorges et des chevilles, arrachant les corps du sol avant de les projeter contre l’écorce ou de les entraîner sous la boue.

Ce n’était plus une chasse.

Les poursuivants étaient devenus les proies.

Plus loin, les arbres pivotèrent dans une plainte de fibres déchirées. Leurs branches s’entrelacèrent, leurs racines se soudèrent et une herse d’écorce et d’épines se referma derrière le guerrier de givre.

En quelques battements de cœur, le passage disparut.

Le calme revint aussi brusquement qu’il avait été rompu. Les arbres se figèrent au milieu du carnage, sentinelles de bois tordu dressées entre les survivants et l’enfant.

La forêt avait choisi son camp.

Vornar se releva lentement. Autour de lui, quelques soldats tentaient encore de s’extirper du bourbier, mais il ne leur accorda pas un regard.

Il abaissa calmement sa lame. Son regard demeurait fixé sur le mur végétal derrière lequel sa proie avait disparu.

Ce mur ne l’arrêterait pas.

Désormais, Vornar serait l’ombre attachée à leurs pas.


Dans les racines de l’Abîme, là où la lumière n’était plus qu’un souvenir, Vespéris attendait. Immobile, elle suivait les fils invisibles de son empire, attentive à chacune de leurs vibrations.

Des heures plus tôt, une décharge avait traversé sa conscience : un hybride venait de naître.

Depuis, cette présence battait dans la trame, fêlure nouvelle au cœur de son empire. Si cette lignée survivait, elle finirait par ébranler son règne.

Elleavait lancé ses traqueurs dans l’obscurité avec un ordre unique : étouffer le sacrilège.

Le silence se prolongea, lourd de leur absence.

Les portes s’ouvrirent avec fracas.

Vornar franchit le seuil, accompagné d’une poignée demyrkals.Une lourde odeur de musc emplissait la salle et prenait à la gorge.

La souveraine comprit avant même qu’il parle. La trame ne lui renvoyait pas l’écho d’une mort, mais celui d’une fuite.

Le rapport fut bref.Les rescapés peinaient encore à reprendre leur souffle.L’hybride leur avait échappé. La forêt s’était dressée contre eux. Puis Vornar mentionna les sceaux d’Alasvyr portés par le traître.

La Reine de soie se redressa.

Huit pattes frappèrent la pierre avec une régularité mécanique. Jusqu’à la taille, elle conservait une apparence presque humaine, couverte d’une peau d’ébène. Plus bas, son corps s’évasait en un opisthosome colossal, cuirassé de jais. Les soies qui hérissaient ses membres vibrèrent au rythme de la peur des survivants.

L’un d’eux chancela.

Elle ne cria pas. Elle n’avait pas besoin de mots.

L’une de ses pattes jaillit et transperça le soldat. Un craquement d’os emplit la nef tandis qu’elle le soulevait du sol. Elle le rejeta sur le marbre froid, telle une mue inutile.

L’odeur métallique du sang se mêla à l’exhalaison âcre de son venin.

Seul Vornar resta debout, immobile sous les éclaboussures pourpres.

La Reine le fixa.

L’échec venait d’entailler son règne.

Dans l’esprit de Vespéris, il ne subsistait plus aucun doute : les sorcières avaient soustrait l’hybride à sa toile.

Pourtant, elle n’ordonnerait pas l’assaut. Pas encore. Sur leurs terres, les sorcières étaient trop anciennes, trop puissantes, et ses légions n’étaient pas de taille à les affronter.

La Tisseuse de l’Abîme n’oublierait rien.

Sa fureur se fit patience, et sa patience, préparation. Elle grossirait ses rangs, renforcerait ses légions et resserrerait sa toile autour de ses ennemis.

Lorsque son armée serait enfin prête, le feu s’abattrait d’abord sur Alasvyr. Ce peuple paierait pour avoir brisé les chaînes du sang.

Vingt révolutions n’étaient qu’un battement pour une immortelle.

Et lorsque viendrait l’hallali, le sang laverait l’affront.

Chapitres
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