Prologue
-Nom et prénom ? Ce fut sa première question,
posée d'une manière calme et rassurante.
Si je devais nommer la chose la plus brillante et pleine de vie dans cet espace, ce serait elle, ses
cheveux blonds comme le blé. Ses yeux bleus et sa bouche aux lèvres fines... Cependant, un
piercing ornait fièrement l'un de ses sourcils et ses racines étaient noires, comme si elle se cachait
derrière un masque. Son allure contrastait avec l'atmosphère de la pièce aux murs grisonnants.
Un radiateur gémissait au fond de la pièce, agonisant. Une chaise si grinçante que même sa
propriétaire en semblait gênée. Le plancher, dont la présence de la poussière rivalisait avec la
moisissure de la pauvre plante qui siégeait sur le bureau. La seule marque de la présence
resplendissante de la jeune femme était l'organisation de son travail, cela se voyait, papiers et stylos
étaient rangés par couleur et par importance.
Ses yeux reflétaient la même couleur que ceux de mes frères et sœurs : des saints aux traits doux et
affectueux mais mesquins et mauvais à l'intérieur. Elle semblait superficielle et hypocrite. Les
stéréotypes se lient facilement à nos vies, emprisonnant nos existences dans des cases pour être
acceptées par la société. Le doute s'installait progressivement en moi sur la policière assise juste en
face de moi, car « qui se cache derrière un masque a souvent quelque chose à cacher ».
— Mademoiselle ? me rappela-t-elle à la réalité.
Je relevai la tête vers elle et m'excusai.
— Mélodie, Mélodie Wilder, répondis-je calmement en me frottant un peu le bras sous l'effet du froid
de la pièce et de la gêne qui montait en moi.
Elle tapa sur son clavier ma réponse. Moi qui m'étais promis de ne pas faire de vague, je me fais
même repérer dans un pays qui n'est pas le mien.
Le nom, le prénom et l'âge sont souvent les premières questions posées. Ils le font toujours et cela
leur permet de s'adapter à la personne. Le ton suivant sera alors doux pour les enfants et sec pour
les adultes. Je trouvais cela hypocrite.
Je devinai donc facilement sa prochaine question, j'y répondis avant que les mots ne franchissent sa
bouche.
— 19 ans, répondis-je nerveusement tout en regardant son clavier.
Elle se stoppa et me fixa, puis referma sa bouche et tapa ma réponse. Elle posa ses coudes sur la
table et croisa les doigts avant de pointer mes mains, qui sans m'en rendre compte bougeaient
toutes seules comme si j'écrivais sur un clavier imaginaire.
— Es-tu nerveuse ? me questionna-t-elle.
J'arrêtai le mouvement de mes mains en grimaçant, comme c'est dérangeant de se faire remarquer
comme ça, en réalité comment je pourrais expliquer que je me réfugie dans ma tête quand la
situation dégénère ou est trop intense pour moi ? Cet endroit que je nomme « palais mental » et qui
regroupe souvenirs et destructions à la fois.
— Tout va bien, juste stressée, répondis-je en me triturant les doigts.
J'esquivai son regard comme je le fais à chaque fois avec n'importe qui. Les seules pensées qui
devraient m'abreuver le cerveau auraient dû être le dernier regard de ma mère qui m'avait promis
protection dès ma naissance.
Celui de mes frères et sœurs qui m'avaient regardée comme une étrangère à travers la vitre du bus.
Et celui de cet homme dont le physique repoussant et perverti m'avait poussée à partir dès mon
premier jour de « travail ».
Mais non, ce qui me tracassait l'esprit était une paire d'yeux verts émeraude. Je savais qu'il me
regardait depuis la vitre teintée meublant la pauvre salle dans laquelle je me trouvais.
Je suis sûre que si cette vitre disparaissait soudainement, ses yeux perçants pourraient m'éradiquer
sur place. Je redoutais cet affront comme la peste ou le choléra. Mais quand la porte s'ouvrit et qu'il
entra bizarrement, je compris vite. Physiquement, qu'il était lui et sa famille mes sauveurs dans ce
monde impitoyable, mais mentalement, je ne l'acceptais pas, car j'avais juste peur que cela
recommence.