PROLOGUE
La playlist du club tourne en boucle ce soir, ce fameux « Stripper Playlist » que le DJ garde en secret dans son ordi : beats lourds, trap sombre, rap explicite, R&B moite qui colle à la peau. Ce soir c’est « Body » de Megan Thee Stallion qui pulse dans les enceintes, suivi de « WAP » de Cardi B, « Pour It Up » de Rihanna, « Dance for You » de Beyoncé en version ralentie, et des tracks plus underground comme « Money & Dancers » ou « No Lazy Days » qui font trembler le sol sous mes talons.
Les basses me traversent le ventre comme un deuxième cœur, lent, puissant, presque obscène. C’est exactement ce qu’il faut pour que mes hanches bougent toutes seules, même quand je n’ai plus envie.
Je m’appelle Némésis Wade.
Mais ici, personne ne le sait.
Ici, je suis Jenesis.
Le masque est la première chose que je sens contre ma peau quand je monte sur scène. Porcelaine froide, fissurée, recollée à l’or pur. Il pèse à peine, mais il pèse tout. Il cache mes yeux, ma bouche, mon identité. Il me transforme en fantôme sensuel que personne ne peut vraiment toucher.
Ce soir, comme tous les soirs depuis trois ans, je le porte comme une armure. Le string noir en dentelle est si fin qu’il me rentre dans la peau ; la minijupe plissée en jeans, vole à chaque mouvement et révèle juste ce qu’il faut.
Mes talons de dix-sept centimètres claquent sur le métal du podium. Mes cheveux noirs, longs, ondulés, lourds de sueur et d’huile corporelle, collent à mes reins.
Je commence.
Le spot rouge sang m’aveugle à moitié, mais je connais chaque centimètre de cette scène. Je lève les bras, poignets croisés au-dessus de la tête, et je laisse la basse de Megan me pénétrer.
Mon corps répond avant mon cerveau.
Hanches qui roulent, lents cercles hypnotiques.
Je descends en spirale, dos cambré à l’extrême, cheveux balayant le sol. La minijupe remonte, le string apparaît, le soleil haïtien brodé brille sous les lumières.
Je sens les regards.
Ils sont toujours les mêmes : affamés, vides, pleins de billets et de désespoir.
Je me relève d’un coup de reins, cheveux qui fouettent l’air comme un fouet. Un tour sur moi-même, lent, puis plus rapide.
La playlist passe à « Savage » remix, et je twerke une fois, deux fois, les fesses qui claquent presque en rythme. Les hommes en costard sombre applaudissent doucement, comme des gentlemen, mais je sais ce qu’ils imaginent.
Je m’approche du bord de la scène, m’accroupis, genoux écartés, masque incliné vers un type au premier rang. Il glisse un billet de cent dans mon string.
Je ne le regarde pas.
Je ne souris jamais.
C’est ma règle.
Depuis que j’ai fui Port-au-Prince à dix-huit ans, avec rien d’autre qu’un sac à dos, trois strings et la terreur collée à la peau. Darius Kane m’avait promis qu’il me retrouverait. Il l’avait hurlé pendant que je courais dans les ruelles boueuses, le visage en sang, la clavicule cassée.
« Tu es à moi, Némésis ! » J’entends encore sa voix quand je ferme les yeux trop longtemps.
Alors je garde le masque.
Le masque me dissocie.
Quand il est sur mon visage, je ne suis plus la fille qui tremblait dans un bateau de fortune entre Haïti et Miami.
Je suis Jenesis, la danseuse intouchable du Lunar Black.
La légende qui fait fermer le club pour des clients spéciaux. La fille qui rapporte assez pour payer le loyer, les faux papiers, et les cours du soir en ligne que je ne finirai peut-être jamais.
Je descends du podium principal, perles noires qui s’écartent devant moi. Je choisis un client au hasard, m’assois à califourchon sur ses cuisses sans le toucher vraiment. Mes hanches roulent une fois, deux fois, le mouvement circulaire lent qui fait durcir n’importe qui en dix secondes.
Le masque est à deux centimètres de son visage.
Je sens son haleine alcoolisée.
Il glisse une liasse de billet.
Je me relève, pivote, repars sans un regard.
C’est comme ça chaque nuit.
Sauf ce soir.
L’air change avant même que je le voie.
La porte VIP latérale s’ouvre.
Pas de bruit, juste un courant d’air plus froid.
Marco Rossi, le patron, sort de son bureau comme s’il avait vu le diable en personne. Son visage est blanc sous les lumières rouges.
Il marche vite vers l’entrée.
Et lui entre.
Grand. Très grand. Costume noir impeccable, chemise blanche ouverte sur un cou entièrement tatoué : diable cornu, roses qui saignent, croix tordues. Cheveux noirs peignés en arrière, barbe courte, mâchoire qui pourrait briser des os.
Il ne regarde personne.
Il traverse la salle comme si elle lui appartenait déjà.
Quatre hommes derrière lui, costards gris, regards morts, mains près des holsters.
L’un porte une mallette métallique.
Je continue de danser, mais mon cœur rate un battement.
Marco s’approche de lui, main tendue, sourire forcé. Je n’entends pas tout, mais je capte
« Monsieur Vargas… tout est prêt… salle à vous. »
Vargas. El Diablo.
J’ai entendu ce nom murmuré dans les vestiaires.
Le Colombien qui monte vite, qui laisse jamais de témoins, qui réserve parfois des clubs entiers pour des choses qu’on ne veut pas savoir.
Il dit quelque chose.
Une seule phrase.
Marco fait un signe au DJ.
La musique s’arrête net.
Le silence tombe comme un couperet.
Les autres filles disparaissent en coulisses. Les clients réguliers sentent le danger ; certains se lèvent discrètement. Moi, je reste sur scène, immobile, masque tourné vers lui.
Il me fixe.
Pas comme les autres. Pas avec la faim brute. Avec la précision d’un homme qui choisit une arme.
Marco me fait signe de descendre.
Je descends les marches latérales, talons qui claquent dans le silence. Mes cuisses frottent l’une contre l’autre, la minijupe trop courte, le string qui me rappelle à chaque pas que je suis presque nue devant un homme qui pourrait me tuer sans sourciller.
Je m’arrête à trois mètres de lui.
Il me détaille lentement : le masque, les cheveux, la poitrine qui se soulève un peu trop vite, la courbe de mes hanches, les talons. Ses yeux noirs sont comme deux trous dans la nuit.
— Danse, dit-il simplement.
Sa voix est grave, accent colombien roulant, calme et définitif.
Pas une demande.
Un ordre.
Je penche légèrement la tête.
Le masque cache tout, mais à l’intérieur, mon ventre se tord.
La musique reprend. Plus basse. Plus lourde. Un remix lent de « Dance for You » de Beyoncé, exactement le genre de track qui fait fondre les corps.
Je danse.
Pas la chorégraphie habituelle.
Quelque chose de plus intime.
De plus dangereux.
Je m’approche. Un pas. Deux.
Je pose une jambe sur le bord de la table VIP la plus proche. Ma minijupe remonte, révélant le string. Mes doigts glissent le long de ma cuisse, lentement, jusqu’à l’ourlet. Je roule des hanches une fois, deux fois. Puis je pivote, dos à lui, cheveux qui cascadent comme un rideau noir.
Je me penche en avant, mains sur les genoux, cambrure parfaite. Le masque tourné vers lui par-dessus mon épaule. Je sens son regard sur mes fesses, sur ma taille, sur chaque centimètre de peau caramel luisante.
Je me redresse d’un coup, cheveux qui fouettent l’air, et je reviens vers lui. Assez près pour sentir son parfum : bois de santal, tabac froid, et quelque chose de métallique. Sang ? Cuir ? Danger ?
Je pose une main sur son épaule. Mes ongles noirs s’enfoncent légèrement dans le tissu coûteux. C’est la première fois que je touche un client comme ça, sans y être obligée.
— Qu’est-ce que tu veux vraiment ? je murmure, voix rauque, accent haïtien qui perce malgré mon anglais parfait.
Il lève les yeux vers le masque.
Lentement.
Un sourire minuscule, cruel, étire ses lèvres.
— Je veux que tu distraies un homme qui va mourir dans les dix prochaines minutes.
Mon cœur s’arrête presque.
— Et après… on verra.
La playlist passe à un track plus sombre, basse qui vibre dans ma cage thoracique comme un avertissement.
Je recule d’un pas.
Et je danse pour lui.
Vraiment pour lui.
Mes hanches roulent plus lentement, plus profond. Je descends jusqu’au sol, ouvre les genoux, remonte en ondulant comme une vague.
Le masque reste fixe, mais derrière, mes yeux ne quittent jamais les siens. Pour la première fois depuis trois ans, je danse comme si quelqu’un pouvait vraiment me voir.
Comme si le masque ne suffisait plus à me protéger.
Je sens la sueur couler entre mes seins, le long de ma colonne.
La minijupe colle à ma peau.
Le string est trempé, pas seulement de sueur.
Et pendant que je danse, je pense à Darius. À Port-au-Prince. À la nuit où j’ai couru jusqu’au port, pieds nus, sang dans la bouche. Je pense à ma mère qui m’a dit « pars, ma fille, pars loin ». Je pense au bateau qui puait le gasoil et la peur.
Je pense que ce soir, peut-être, le prix sera plus élevé que tous les billets glissés dans mon string.
La lune, dehors, doit être en train de se noyer dans l’océan, fissurée comme mon masque.
Et dans le Lunar Black, une nouvelle danse vient de commencer.
Une danse où je ne sais pas encore si je suis la proie… ou si je viens de rencontrer le diable qui va me faire tomber avec lui.