Prologue : La Nuit des Feuilles Tombées
La forêt ne connaissait ni printemps, ni été, ni hiver.
Ici, l’automne régnait seul, éternel, immobile dans sa beauté fatiguée. Les feuilles ne tombaient jamais vraiment ; elles tournaient lentement dans l’air, dorées, cuivrées, rouge sombre, portées par un vent doux qui murmurait des secrets trop anciens pour être compris.Au cœur de cette forêt immuable s’élevait une cité façonnée de cristal vivant et de bois sculpté. Les tours semblaient avoir poussé comme des arbres, enlacées de lierre et baignées d’une lumière lunaire qui glissait sur les parois translucides. La nuit y était paisible. Trop paisible.Au sommet de la plus haute tour, une femme berçait un enfant contre elle.La chambre était baignée par la lueur chaude de lanternes enchantées. Des motifs de feuilles et de roses couraient le long des murs, et le silence n’était troublé que par une respiration calme, fragile. L’enfant dormait, paisible, inconsciente du poids qui reposait déjà sur son existence.La femme murmura une berceuse ancienne, une mélodie transmise depuis des générations. Sa voix était douce, presque tremblante, comme si elle pressentait que cette nuit ne serait pas comme les autres. Elle posa un baiser sur le front du nourrisson et ferma un instant les yeux.Plus loin, dans les couloirs de pierre claire, un homme marchait d’un pas mesuré. Sa main reposait sur la garde de son arme. Il connaissait chaque pierre, chaque recoin de cette tour, et pourtant… quelque chose n’allait pas. L’air lui-même semblait retenir son souffle.Puis le froid arriva.Un froid brutal, étranger à la forêt éternelle. Les flammes des lanternes vacillèrent. Les enchantements murmurèrent… puis se turent. Les gardes postés aux portes s’effondrèrent sans un cri, comme fauchés par une main invisible.Les ombres glissèrent dans les couloirs.Elles n’avaient pas de visages, seulement des silhouettes drapées de noir, imprégnées d’une magie corrompue qui étouffait tout sur son passage. Elles avançaient sans bruit, guidées par une certitude glaciale.— À moi ! cria l’homme en dégainant.Le métal chanta dans l’air. Une ombre tomba, puis une autre. Mais elles étaient trop nombreuses. Trop rapides. Et surtout… trop déterminées.Dans la chambre, la femme serra l’enfant contre son cœur. La terreur brûlait dans ses yeux, mais elle ne cria pas. Elle murmura à la place, une bénédiction ancienne, interdite, tissée de lumière et de volonté. La peau du bébé se mit à luire faiblement, comme si quelque chose répondait à l’appel.Les ombres surgirent.Une main gantée de noir se referma sur l’enfant.Le cri de la femme déchira la nuit.L’homme arriva trop tard. Son arme fendit l’air, frappa des corps déjà en train de se dissoudre dans l’obscurité. Les silhouettes reculèrent, puis disparurent, emportant avec elles ce qui comptait le plus.Quand le silence retomba, il était trop lourd pour être supporté.La forêt, cette nuit-là, changea.Pour la première fois depuis des siècles, les feuilles tombèrent vraiment. Elles couvrirent le sol comme un linceul d’or et de sang, pleurant un avenir brisé. Le vent ne murmura plus. Il se tut, comme s’il refusait de témoigner.Loin de là, au-delà des collines et des ombres, quelqu’un observait.Dans un miroir obscur, un sourire lent et froid se dessina.Ils croyaient avoir perdu ce qu’ils aimaient.Ils croyaient que tout était fini.Ils se trompaient.Car ce qui avait été emporté cette nuit-là n’était pas seulement un enfant.C’était une promesse.Une vérité endormie.Et le monde n’était pas prêt pour son réveil.