The Servant
Mon pied a accroché quelque chose et le sol s’est dérobé sous moi. J’ai essayé de me rattraper à n’importe quoi, mais mes doigts n’ont trouvé que de la terre meuble. Une seconde plus tard, j'ai violemment atterri au fond d’un trou, le souffle coupé.
Pendant un moment, je n’ai pas pu bouger. Des petits cailloux et des mottes de terre ont continué à me tomber dessus alors que j'étais là, à essayer de reprendre mon souffle.
« Génial », ai-je marmonné. « Quel début fantastique pour une virée en camping. »
J’ai levé la tête pour regarder en haut. Le ciel n’était plus qu’un étroit cercle au-dessus de la fosse. De grosses racines dépassaient des parois, et une bordée d’injures m'a traversé l’esprit en les voyant.
Comment ai-je pu ne pas remarquer les racines d’un arbre aussi énorme ?
Les gens sont censés regarder où ils mettent les pieds, non ?
Mais non.
Mon talent particulier semble être de me fourrer dans des situations catastrophiques, même sur un terrain parfaitement plat.
Ce week-end devait être une simple partie de camping. Je m’étais juste éloignée de mes amis pour ramasser du bois, rien de plus.
Et pourtant, me voilà coincée au fond d’un trou.
J’essayais d’en sortir depuis près d’une heure. Chaque tentative se terminait de la même façon : je réussissais à grimper à mi-chemin, le sol cédait sous mes pieds, et je glissais de nouveau vers le bas.
Au bout d’un moment, on finit par respecter sa propre capacité à rater tout ce qu'on entreprend.
J’ai sorti mon téléphone de ma poche pour vérifier l’écran. Aucun signal. Évidemment. Capter du réseau ici, en plein milieu des montagnes, aurait été un miracle.
J’ai expiré en regardant vers le haut. Le ciel commençait doucement à s’assombrir.
J’espérais que mes amis s'étaient rendu compte de mon absence. Peut-être qu’ils étaient déjà à ma recherche.
Ou, plus probablement…
ils étaient assis autour du feu de camp, en train de plaisanter :
« Kayra a dû s’éloigner encore une fois. »
J’ai retenté l’ascension. Pendant un instant, j’ai cru que ça allait marcher. Mes mains se sont enfoncées dans la terre tandis que je me poussais vers le haut…
et puis, ça a lâché.
J’ai glissé jusqu’en bas.
Je me suis allongée sur le dos en fixant le ciel.
J’ai toujours su que j'étais poissarde. Pourtant, j’avais réussi à survivre jusque-là. Je suppose que ça voulait dire que j’avais appris à vivre avec.
Pour une raison quelconque, ce genre de chose n'arrivait que quand j'étais seule.
Parfois, je ne pouvais pas m’empêcher de me demander si j’étais réellement maudite.
Alors que j’allais essayer de grimper à nouveau, quelque chose sur le sol a attiré mon attention.
Je me suis redressée, j’ai attrapé un bâton sec et j'ai commencé à gratter la terre. Quelques minutes plus tard, une petite boîte en bois noir est apparue, recouverte de motifs étranges.
« Merveilleux », ai-je grommelé. « Exactement ce qu’il me fallait, coincée dans un trou : une boîte mystérieuse. »
Il semblait y avoir des inscriptions dessus, mais les lettres étaient presque totalement effacées.
J’ai essayé de l’ouvrir.
Le couvercle n’a pas bougé.
J’ai chipoté un moment. Rien.
J’ai essayé de forcer.
« Ouais… je crois que ça marche… »
Ah !
Mon doigt a heurté quelque chose de pointu. J’ai retiré ma main brusquement. Un mince filet de sang coulait de mon doigt.
« Sérieux ? » ai-je râlé. « Qui conçoit une boîte avec un clou comme mécanisme d’ouverture ? »
Heureusement, le couvercle a fini par céder.
À l’intérieur se trouvait quelque chose qui ressemblait à un œuf.
Sa coquille était translucide, teintée d'une légère lueur jaune. Quelque chose semblait se trouver à l’intérieur, mais je n’arrivais pas bien à voir.
C’est alors que j’ai remarqué des mots gravés à l’intérieur du couvercle.
— Touche et prononce un nom —
J’ai fixé les mots.
« Bien sûr », ai-je dit. « Touche l’œuf mystérieux trouvé dans un trou et prononce un nom. C’est clair que c’est une super idée. »
Mes amies me sont soudainement revenues à l’esprit.
« Ou alors, est-ce que les filles sont en train de me faire une sale blague ? »
J’ai levé la tête et crié vers le sommet de la fosse.
« Très bien ! Très drôle ! Vous avez bien rigolé. Maintenant, sortez-moi de ce trou ! »
Ma voix a résonné dans la forêt.
Mais personne n'a répondu.
Je me suis retournée vers la boîte. Un sentiment étrange et malaisant s’est noué dans ma poitrine, et ça ne m’a pas plu du tout.
Qu’est-ce que je suis en train de foutre ?
Personne ne me forçait… et pourtant, j’avais l’impression que je devais le faire.
Mon regard est retombé sur l’œuf.
Un nom…
« Kongar. »
Pendant un moment, rien ne s’est passé.
Puis, ce qu'il y avait à l’intérieur de la boîte a commencé à briller.
Au début, c’était faible. Puis plus lumineux. Encore plus.
La lumière m’a brûlé les yeux. J’ai levé une main pour m’en protéger quand je n'ai plus pu soutenir son éclat.
Quelques secondes plus tard, la lumière s’est atténuée.
Lentement, j’ai abaissé ma main.
Et j’ai ouvert les yeux.
Un homme grand et musclé se tenait juste en face de moi.
Je l’ai dévisagé.
Puis, je me suis regardée.
Et je l’ai regardé à nouveau.
« OK », ai-je marmonné. « J’ai définitivement perdu la boule. »
Ou peut-être que je me suis cogné la tête en tombant dans ce trou et que je suis morte. Ça expliquerait pourquoi mes amies ne m'ont pas trouvée.
Oui… ça doit être ça.
La seule explication logique.
Si je n’avais pas oublié mes médicaments, peut-être que je ne verrais pas des choses pareilles.
Juste à ce moment-là…
l’homme a bougé.
Je me suis figée.
Il a tourné son visage vers moi.
Ses yeux étaient jaunes, brillant faiblement dans l'obscurité. Les pupilles étaient de fines fentes, comme celles d’un chat.
Ses cheveux étaient noirs, mais sous la lumière de la lune, ils brillaient d'un reflet bleu profond. Sa peau avait une étrange teinte jaunâtre.
Il me souriait.
Je ne savais pas quoi faire.
Alors, j'ai détourné le regard.
N'importe où, sauf vers lui — le trou, la terre, le ciel.
N'importe où.
Comme si, au moment où j'arrêterais de le regarder, il pouvait disparaître.
Je n'avais pas pu vraiment le voir.
Non.
Je refusais d'accepter ça.
Juste à ce moment-là, j'ai senti quelque chose dans ma main.
Je me suis figée.
Lentement, j'ai baissé les yeux.
— et j'ai hurlé.
Ma voix a déchiré la forêt, faisant s'envoler les oiseaux des arbres.
L'homme tenait ma main.
Avec un sourire aux lèvres.
Je l'ai retirée brusquement, prise de panique.
Il a serré la main en poing et l'a ramenée contre sa poitrine.
« Merci de m'accepter comme ton serviteur, mon maître. »
Je suis restée silencieuse un instant et j'ai regardé autour de moi, ne sachant pas s'il s'adressait vraiment à moi.
« Ton maître ? Qui, moi ? » ai-je demandé.
Pendant une brève seconde, son expression a faibli, comme une moue, avant que son sourire ne revienne.
« Tu es mon maître. »
Je l'ai regardé avec incrédulité. « Mais je ne suis le maître de personne. »
Cela a semblé le troubler. Pendant une seconde, ses yeux se sont assombris, mais il a vite repris contenance.
« Tu m'as donné un nom. Je suis maintenant à ton service. »
J'ai froncé les sourcils, essayant de comprendre ce qu'il voulait dire, jusqu'à ce qu'il fasse un signe de tête vers la boîte au sol.
J'ai suivi son regard.
L'œuf… avait disparu.
Un frisson glacial a parcouru mon dos.
Attends.
Est-ce que cette chose s'était vraiment transformée en lui ?
Mon cœur s'est mis à battre la chamade.
« Qu'est-ce que… tu es ? » ai-je demandé.
Il a dû remarquer ma peur, car il s'est soudainement mis à genoux devant moi.
« S'il te plaît, n'aie pas peur de moi, mon maître. Je ne pourrais jamais te faire de mal », a-t-il dit, la voix tremblante. « S'il te plaît… ne m'abandonne pas. »
Et puis, il a commencé à pleurer.
Je ne pouvais que le fixer.
Un homme immense était agenouillé devant moi, pleurant et me suppliant de ne pas le quitter.
Cela n'avait aucun sens.
Il n'avait même jamais été à moi.
L'obscurité dans ses pupilles a commencé à se répandre lentement, et j'ai remarqué que ses larmes étaient noires. Même sa peau semblait légèrement s'assombrir, bien que la faible lumière de la lune rende cela difficile à confirmer.
Pourtant, ce que j'ai vu suffisait à m'inquiéter.
J'ai décidé qu'il valait mieux le calmer d'abord.
Après tout, je n'avais aucune idée de quel genre d'être il s'agissait.
« Je ne t'abandonne pas. Je veux juste mieux te connaître. »
À ces mots, il a rapidement essuyé ses larmes et s'est levé. L'étrange obscurité de sa peau s'est dissipée lentement, retrouvant sa teinte précédente.
« Je suis ton serviteur, Kongar. »
« Non, ce n'est pas ce que je voulais dire. Et puis, c'est moi qui t'ai donné ce nom. Quel est ton vrai nom ? »
« Je n'avais pas de nom avant que tu m'en donnes un. Tu m'as éveillé, et maintenant je suis à ton service. »
J'ai poussé un soupir silencieux.
« Donc, la chose dans cette boîte, c'était toi… et en prononçant un nom, je t'ai donné vie, c'est ça ? »
Le dire à voix haute rendait la chose encore plus ridicule.
« Oui, mon maître. Tu m'as éveillé. Je resterai à tes côtés désormais », a-t-il dit en souriant.
« C'est ça, bien sûr », ai-je marmonné. « Et moi, je suis Blanche-Neige, et mes sept nains arriveront d'une minute à l'autre. »
« Je suis à ton service, Blanche-Neige », a-t-il répondu sans l'ombre d'un doute.
J'ai cligné des yeux.
Il était sérieux.
Puis, son expression a légèrement changé. Son regard a dépassé ma silhouette, vers les profondeurs de la forêt. Il fixait l'obscurité avec une telle intensité que, pendant un instant, j'ai eu l'impression qu'il voyait réellement quelque chose là-bas.
« Qui sont les sept nains ? » a-t-il demandé. « Es-tu leur maître aussi ? »
Je l'ai juste regardé.
Il n'était pas possible qu'il soit sérieux.
« Non. »
Dès que j'ai répondu, quelque chose en lui a semblé s'apaiser.
« Je m'appelle Kayra », ai-je dit. « Pas Blanche-Neige. Je plaisantais juste. »
« Kayra… »
Il a répété mon nom doucement.
Il y avait quelque chose dans sa façon de le dire… quelque chose de trop sincère.
J'ai hésité.
Mon cœur s'est mis à battre étrangement vite.
J'ai rapidement détourné le regard.
« Ouais… c'est ça », ai-je marmonné.
Juste à ce moment-là, le hurlement lointain d'un loup a déchiré le silence, me sortant de cet étrange moment.
Je me suis forcée à réfléchir.
Je ne pouvais pas passer la nuit dans cette forêt… avec lui.
Et je n'étais même pas sûre que tout cela soit réel.
La seule façon de le savoir était de retrouver mes amis.
Pour voir s'ils pouvaient, eux aussi, le voir.
Évidemment… en supposant que j'arrive à sortir de ce trou.
J'ai dégluti et me suis raclé la gorge.
« Kongar… peux-tu nous sortir de ce trou ? »
Il n'a pas répondu.
Un instant, j'ai cru qu'il ne m'avait pas entendue.
Puis…
il a souri.