1 - Appartement 207 (Partie 1)
Le bruit persistant d’une goutte obstinée, tombant inlassablement sur le carrelage du palier, avait fini par attirer son attention. La jeune femme tourna la tête vers ce son dérangeant ; dans son mouvement, ses cheveux longs et fins, d’un brun profond rehaussé de reflets auburn, suivirent la courbe de sa nuque. Ils encadraient son visage avec douceur, cascadant sur ses épaules.
Une fois son livre posé sur la table basse, elle se dirigea vers l’entrée. Son regard s’arrêta un instant sur le miroir, reflétant ses cheveux délaissés et ses yeux verts, d’une teinte émeraude lumineuse. Son entourage lui avait souvent dit qu’ils paraissaient toujours observer le monde avec une curiosité tranquille ; leur éclat trahissait parfois une profondeur d’émotions qu’elle ne laissait pas toujours paraître. C’était vrai : derrière cette apparence discrète, elle remarquait les détails qui échappaient aux autres. Une nouvelle goutte, s’écrasant avec une insistance presque métallique, la rappela finalement à ses pensées.
Elle ouvrit la porte de son logement et leva les yeux pour chercher la coupable. Son regard, d’abord vague, se fit plus précis en suivant la trajectoire d’un filet d’eau ténu qui s’insinuait sournoisement depuis l’étage supérieur.
Une intuition désagréable lui tordit l’estomac. L’ascension vers l’étage commença, son cœur s’emballant à chaque nouvelle marche franchie. La source de l’infiltration ne faisait aucun doute : l’appartement 207, situé juste au-dessus du sien. Arrivée sur le palier, elle constata que la porte de son voisin était entrouverte, comme une invitation muette dans l’ombre du couloir.
En quête d’un témoin, elle balaya l’étage du regard, mais ne tomba que sur un mot scotché à la porte 206 : « Nous sommes absents pour le week-end, merci de laisser le colis au relais le plus proche ! ».
Un mouvement brusque à l’intérieur de l’appartement voisin la fit sursauter. Après une seconde d’hésitation, sa main frappa doucement le bois, de peur de déranger. Aucune réponse. Elle retenta sa chance, le souffle court.
« Il y a quelqu’un ? » demanda-t-elle d’une voix hésitante.
Le panneau n’offrit aucune résistance et la porte s’ouvrit en grinçant sur un salon plongé dans le silence. Seul le néant lui répondit. L’atmosphère était si épaisse qu’elle eut l’impression de pouvoir la toucher. Un frisson la parcourut de haut en bas. Le lieu semblait désert, pourtant l’eau continuait de couler, un clapotis régulier et inquiétant. Lentement, à tâtons, elle s’aventura timidement à l’intérieur. La disposition des pièces lui était familière ; c’était comme si elle rentrait chez elle, mais dans une version obscure et distordue.
Une sensation de moiteur sous ses pieds nus lui fit baisser les yeux. Dans l’obscurité étouffante, les reflets des poignées de portes luisaient faiblement. Un véritable désastre s’étalait sous elle : le sol était recouvert d’une mince pellicule d’eau qui circulait tranquillement en direction du couloir. La source de l’infiltration était enfin sous ses yeux.
Un sentiment d’inquiétude la submergea à nouveau. Que s’était-il passé ? Où étaient les occupants ? Et comment tout ceci pouvait-il se produire sans alarmer personne ?
À peine avait-elle progressé dans le logement qu’un son se fraya un chemin jusqu’à son oreille. Presque inaudible, un murmure. Un bruit d’eau qui déferlait avec force sur le sol. Son attention fut attirée par une ondulation à peine perceptible qui striait le parquet, une vaguelette ténue qui s’étendait depuis sa gauche. La salle de bain. Une appréhension froide lui parcourut l’échine. Malgré la certitude qu’elle n’avait rien à faire là, une force invisible la poussait inexorablement vers l’avant.
Chaque pas était une transgression, chaque respiration une incursion dans l’intimité d’autrui. Sur son chemin, un téléphone fixe attira son regard. La crainte de ce qui l’attendait l’incita à s’en saisir, sans vraiment savoir pourquoi, puis continua sa progression, silencieusement, le cœur battant dans sa poitrine comme un tambour sourd. Sa main tremblante se posa sur la poignée de la porte entrouverte. Elle hésita un instant, avec l’impression de se trouver face à un point de non-retour, comme si son existence tout entière risquait d’être bouleversée si elle pénétrait dans cette pièce. Mais sa curiosité fut la plus forte.
Avec une délicatesse infinie, elle poussa finalement la porte. Une vision d’horreur s’offrit alors à ses yeux, un spectacle macabre qui figea son sang dans ses veines. Dans la baignoire, un homme nu, le corps totalement immergé, semblait inconscient. Au-dessus de lui se tenait une créature cauchemardesque. Elle ressemblait à une femme au visage balafré, les cheveux crasseux et épars, la bouche béante dans un rictus immonde dévoilant des dents jaunâtres et lacérantes, laissant échapper un filet de bave visqueuse. Mais ce furent ses yeux — des yeux jaunes, perçants et injectés de sang — qui déchirèrent le voile. C’était une abomination. Vêtue d’une robe blanche maculée de rouge, elle brandissait un poignard à la lame brisée, prête à frapper l’homme sans défense.
Son arrivée dans l’encadrement de la porte fut immédiatement remarquée par la chose. Le regard glacial du monstre se détourna de sa proie pour se fixer sur elle. Désormais face à face, l’horreur atteignit son comble à la vue des dents acérées qui s’agitaient dans cette bouche fétide.
Le souffle d’Alex se coupa ; elle eut à peine le temps de réaliser l’effroi de la scène avant que la créature ne bondisse sur elle avec une rapidité surhumaine. Un mouvement réflexe sur le côté lui permit d’esquiver de justesse le coup fatal. Dans son élan, l’abomination s’écrasa sur le parquet inondé et glissa hors de la pièce, laissant derrière elle une traînée de sang et de bave.
Profitant de ce répit, la jeune femme se précipita dans la salle de bain, claquant la porte derrière elle avant d’actionner le verrou. Le panneau se mit aussitôt à trembler sous les assauts répétés du monstre et de ses hurlements de fureur. Dans un mouvement de panique, elle attrapa tout ce qu’elle trouvait pour barricader l’entrée : une chaise, maigre protection devant cette aberration de la nature qui se déchaînait de plus belle.
Puis, son regard se tourna vers la baignoire. L’inconnu était toujours là, inerte, sous l’eau. L’urgence de la situation la saisit. Plongeant ses bras dans l’onde glacée, elle agrippa l’homme sous les épaules et le tira de toutes ses forces vers elle. Elle dut lutter contre le poids de ce corps mouillé, mais parvint à le sortir suffisamment pour le faire glisser au sol. Ils s’effondrèrent ensemble sur le tapis de bain, complètement saturé par l’inondation. Les coups de la créature sur la porte n’avaient pas cessé un seul instant.
L’eau dégoulinant de ses vêtements, elle jeta un coup d’œil rapide au verrou, puis reporta son attention à son voisin. Il ne respirait plus. Immédiatement, elle se lança dans un massage cardiaque, reconnaissante d’avoir suivi une formation de secourisme, un savoir qu’elle n’aurait jamais cru devoir utiliser dans de telles circonstances. Alors qu’elle s’apprêtait à pratiquer un quatrième bouche-à-bouche, un craquement sinistre retentit. Un morceau de la porte venait de céder sous les coups du poignard, laissant apparaître une brèche.
Au même moment, l’homme se mit à tousser et à recracher l’eau qu’il avait avalée. Elle le plaça en position latérale de sécurité, le rassurant du mieux qu’elle pouvait, tandis que la créature hurlait et frappait le bois avec une violence décuplée, agrandissant l’ouverture à une vitesse effrayante.
Dans un éclair de lucidité, elle se souvint du téléphone pris en entrant. Elle le sortit de sa poche, prête à composer le 17. Mais, alors qu’elle portait son doigt sur la touche d’appel, la main trempée de l’inconnu attrapa faiblement son poignet.
« Non… S’il vous plaît… appelez… ma famille, » demanda-t-il d’une voix éteinte.
Poussant sur ses mains, il tenta de se redresser, mais sa respiration était devenue un râle rauque. Son visage se crispait à chaque inspiration, témoin silencieux d’une lutte douloureuse contre le néant. Il avait puisé dans ses dernières réserves, chaque muscle de son corps vibrait sous la tension. Ce fut insuffisant. Ses paupières lourdes tombèrent et il retomba dans l’inconscience, vaincu par l’épuisement.
Le cœur battant à tout rompre, elle sentit le poids de la responsabilité lui écraser les épaules. Chaque seconde comptait. Elle ne réfléchit plus : effaçant le numéro d’urgence, elle ouvrit l’annuaire de l’appareil. Un seul contact était présent : « Maison ». Un nom qui résonnait comme un appel à l’aide désespéré.
Les doigts tremblants, elle appuya sur la touche d’appel. Chaque tonalité fut une éternité, chaque silence une angoisse. Une prière silencieuse monta de ses lèvres. Enfin, au bout de deux sonneries interminables, une voix masculine répondit, brisant cette attente oppressante.
« Jérémy ? »
« Non, » répondit-elle d’une voix tremblante. « Il a perdu connaissance... S’il vous plaît, il y a quelque chose de… pas net ici… »
À peine les mots furent-ils sortis de sa bouche qu’un fracas de bois brisé retentit. Un hurlement d’effroi s’échappa des lèvres de la jeune femme. La créature, dans sa rage folle, venait de créer une nouvelle ouverture dans la porte, au niveau du sol. Sa main, monstrueuse et difforme, surgit de l’ouverture, se tortillant comme un serpent pour agripper la cheville de l’homme inerte.









il y a peut etre dix ans que tu as ecrit cet essai ,mais c est toujours d actualite dans le style horreur, et je crois que pour beaucoup le premier essai prend une place a part dans notre coeur.
Très intriguant 🤔 Pourquoi demande t-il sa famille plutôt que les urgences ? Je continue pour savoir.
Aish, violation de domicile là... En plus, tu te tapes un monstre ? Azy, sors, brûle l'appart. (Le mec est beau ou pas ? Si c'est le cas, ok, je retire)