Prologue

Le vent caresse mon visage, s’engouffre dans mes cheveux. Mes lames frôlent la glace avec une légèreté sans pareille. J’ai à peine conscience de mon environnement. Des gens qui s’exclament à chacun de mes sauts, qui m’applaudissent lorsque mon corps tourbillonne durant mes pirouettes.
Il n’y a que la glace qui m’importe et ce que je ressens dès que j’évolue dessus. J’aime entendre le crissement de mes patins, le froid qui mord ma chair, mes muscles brûler sous l’effort. Ce sport… C’est toute ma vie. Mon oxygène. Ma façon d’exister. Sans le patinage… Je ne serais tout simplement plus moi.
Je continue de virevolter au gré de la mélodie. Ce programme, je le connais par cœur. Chaque seconde, chaque note, chaque mouvement, chaque changement de carre. Je l’ai tellement répété que je l’ai littéralement dans la peau. Même si aujourd’hui, je patine sans aucun enjeu, je n’ai pas le droit à l’erreur. Je dois réussir, coûte que coûte. Je ne laisserai rien au hasard. Je ne renoncerai pas à mon rêve. Le titre national est à portée de main, et lorsque je le remporterai, les portes de mon avenir s’ouvriront. La saison prochaine, je me tiendrai au sommet.
J’inspire profondément. Plus qu’un saut et j’aurais déroulé mon programme à la perfection.
Mon cœur pulse tout à coup plus vite dans ma poitrine. Je passe le quadruple Lutz à l’entraînement, même si j’ai cessé depuis longtemps de compter le nombre de fois que mes fesses ont heurté la glace. Mais bien qu’il s’agisse d’un simple gala, c’est la première fois que je le tente en conditions réelles.
Aie confiance, tu l’as travaillé un bon millier de fois au moins.
Je sais que ma prise d’initiative ne sera pas au goût de ma coach. Erika ne cesse de me répéter que même si elle a rarement vu un talent comme le mien, je ne suis pas encore prête à franchir cette étape. Je lui prouverai qu’elle a tort. Parce que ce saut, c’est ce qui différencie la patineuse banale de la patineuse exceptionnelle. Et moi, je ne me contenterai jamais de la médiocrité.
Si je réussis ce quadruple, je n’aurai plus rien à prouver.
À personne.
J’expire lentement tandis que je projette ma jambe vers l’arrière. La seconde suivante, ma pointe pique la glace et d’une impulsion, je me propulse dans les airs. Les sauts font partie des éléments que je préfère. J’adore cette sensation que j’éprouve dès que je me retrouve en apesanteur, cet infime instant où tout se suspend. Cette impression de voler, même si cela ne dure que le temps d’un battement de cils. Mais cette fois est différente. Je le sens. Sous l’effet de l’adrénaline, mon impulsion était de toute évidence trop puissante puisque ma rotation est rapide.
Trop rapide.
Si rapide que le sol se rapproche vite.
Trop vite.
Et lorsque mon patin se pose sur la glace… elle se dérobe tout à coup sous mes pieds. Ma jambe flanche sous mon poids. Je n’avais jamais craint de chuter avant aujourd’hui, pourtant, mon ventre se tord tout à coup.
Je n’ai pas le temps de me protéger avant que le choc ne survienne. Violent.
Trop violent.
Ma tête percute durement la glace. La douleur est telle que j’ai l’impression que mon crâne vient de se fendre en deux. Mon corps semble peser une tonne tandis que mes membres se meuvent avec difficulté. La dernière chose que j’entraperçois est la lumière aveuglante des projecteurs braqués sur moi, puis tout devient noir.