Compte jusqu'à trois

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Résumé

Delphine Cartier est professeure de français, une femme qui a passé des années à garder le monde à une distance prudente. Lorsque Angelique Daniels arrive à son cours particulier avec des cernes sous les yeux et des bleus qu’elle refuse d’expliquer, Delphine remarque tout. Mais elle ne pose pas de questions. Ce n'est pas son genre. Jusqu'au jour où Angelique n'a nulle part où aller. Et où Delphine lui ouvre sa porte, malgré tout.

Genre :
Lgbtq
Auteur :
CinBrison
Statut :
Terminé
Chapitres :
62
Rating
5.0 2 avis
Classification par âge :
18+

Chapitre 1

« Tu es en retard. »

La voix de Delphine était exactement comme elle le voulait : neutre, analytique, dénuée de toute inquiétude. Angelique avait sept minutes de retard, ce qui n'avait rien d'inhabituel pour elle, mais sa façon de se faufiler par la porte était différente : silencieuse, sans salutation sarcastique, sans se plaindre de la marche depuis le métro. Elle s’est simplement laissée tomber sur la chaise en face de Delphine et a sorti son carnet sans croiser son regard.

« Je sais », a dit Angelique d’une voix rauque, avant de s’éclaircir la gorge. « Désolée. »

En penchant la tête, elle a examiné les cernes sous les yeux d’Angelique, la manière dont ses cheveux châtain clair étaient attachés plus négligemment que d’habitude, et ce léger gonflement qui trahissait des larmes qu’elle aurait préféré cacher. Tout cela ne regardait pas Delphine. Elle était tutrice. C’était une transaction commerciale. Angelique payait pour son temps, Delphine assurait la maîtrise de la langue, et rien d’autre ne devait passer entre elles.

Mais Angelique regardait son carnet à présent, et sa lèvre inférieure faisait ce petit mouvement tremblant avant qu’elle ne la morde pour la stabiliser. Delphine a senti quelque chose bouger dans sa poitrine, une sensation qu’elle n’avait pas éprouvée depuis longtemps. Quelque chose qui voulait tendre la main par-dessus la table. Quelque chose qui voulait poser une question.

Mais elle n’a rien fait. Elle n’a rien demandé. Elle était très douée pour ne pas faire les choses dont elle avait envie.

Elle a tout de même adouci sa voix, ne serait-ce qu’un peu. Juste assez pour que quelqu'un d'attentif puisse le remarquer. « Angelique. »

Angelique a levé les yeux. Ses yeux noisette étaient rougis – ce genre de rougeur que Delphine s’efforçait de ne pas voir, de ne pas laisser compter. Elle a laissé le silence s’installer à la place. Elle était patiente. Elle avait appris que les gens finissent toujours par combler les silences avec des choses qu’ils ne voulaient pas dire.

« Je vais bien », a dit Angelique, réussissant même à esquisser un sourire, tendu et peu convaincant. « Nuit difficile. Drame avec ma colocataire. Tu sais comment c’est. »

Delphine ne savait pas comment c’était. Elle vivait avec sa femme dans une maison de cinq chambres avec un jardin dont l’entretien était confié à quelqu'un d'autre, et elle n’avait pas eu de colocataire depuis ses dix-neuf ans, quand elle dormait sur un matelas à Montpellier. Mais elle a hoché la tête comme si elle comprenait, car c’était ce que les gens attendaient.

« Si tu as besoin de changer le rendez-vous… »

« Non. » Angelique a ouvert son livre plus brusquement que nécessaire. « On peut juste commencer ? S’il te plaît ? »

S’il te plaît. C’était nouveau. Angelique ne disait jamais s’il te plaît. Elle disait ok, peu importe ou t’es pas ma vraie mère, comme une blague qui n'en était pas tout à fait une. Mais là, elle disait s’il te plaît, et ça sonnait comme ne me force pas à en parler. Delphine savait quand insister et quand lâcher prise.

Elle a observé Angelique un instant de plus avant de reprendre la parole.

« Page quarante-deux », a-t-elle dit. « Le conditionnel passé. Tu l’as raté au dernier test. »

« Merci de me le rappeler. »

« Je ne suis pas méchante. Je suis honnête. » Delphine s’est adossée à sa chaise, a croisé les jambes, laissant son visage redevenir lisse et indéchiffrable. « Tu as deux semaines pour faire remonter ta note, sinon le département te retirera du programme. Donc il faut travailler. Tu es capable de travailler ? »

Angelique a soutenu son regard et il y avait comme de la gratitude ou du soulagement, peut-être, dans le fait que Delphine n’insiste pas davantage.

« Je peux travailler », a dit Angelique.

« Bien. » Delphine a pris son stylo. « Alors conjugue venir au conditionnel passé, et ne me regarde pas comme ça. »

« Comme comment ? »

« Comme si tu étais sur le point de me demander quelque chose de personnel. »

Angelique a ri, juste une fois, une réaction surprise, et c’était le premier vrai son qu’elle émettait de l’après-midi. « Peut-être que c’était le cas. »

« Ne fais pas ça. » Delphine l’a dit doucement. « Conjugue. »

Alors Angelique a conjugué, et Delphine l'a regardée écrire, sans que ni l’une ni l’autre ne mentionne les mains tremblantes ou les yeux rougis.