Chapitre 1
Une danseuse danse.
Une danseuse danse et danse encore.
Une danseuse danse, danse, danse, danse et danse encore.
Une danseuse danse jusqu’à ne plus pouvoir s’arrêter et qu’elle ait les pieds en sang. Elle danse, danse et dansera jusqu’au trépas.
La musique ne s’arrêtera pourtant pas. Elle continuera de résonner même une fois la danseuse figée dans la mort.
Mais même dans l’au-delà, la danse dansera, encore et encore, pour le plaisir de ceux qui la regarderont sans jamais la toucher.
Mais la danseuse ne sait pas pourquoi elle danse et personne ne viendra lui poser la question ni lui adresser la moindre attention une fois les chaussons retirés de ses pieds endoloris. Elle doit vivre avec le désir de tourner et tourner encore sur des pointes de moins en moins stables. Le cœur saignant abondamment. Qui allait lui venir en aide, alors qu’elle figeait un sourire faussement heureux à travers les larmes qui lui coulaient sur le visage ?
La danseuse danse et danse jusqu’à ce que son corps n’en puisse plus et s’effondre sur le sol dur et froid. Ses pieds sont rompus et son corps n’en peut plus. Faible, fatigué et tremblant de douleur, voilà le corps brisé d’une danseuse dont la coquille vive et brillante s’est fissurée et ne pourra plus jamais éblouir son monde.
La lumière s’éteint et le silence revient enfin pour la danseuse qui pense à avoir enfin reçu le divin salut.
Mais la danseuse sait. Même dans l’au-delà, on lui demandera de danser. Encore et toujours. D’enfiler ses chaussons et de monter sur ses pointes pour tourner et tourner encore, exprimant la grâce dont elle était naturellement dotée afin de faire rêver les yeux concentrés sur ses mouvements aériens qui semblaient caresser l’air.
Oui, la danseuse danse et dansera toujours, même après son trépas, elle dansera encore, sans repos éternel.
***
Maiya Stuart avait un sourire timide sur le visage tandis qu’on terminait de la coiffer.
Jeune femme de tout juste vingt-et-un ans, elle faisait partie du clan des très réputés GrownWolf. Une famille de lycans puissants et féroces dont les membres étaient tous connus pour être dans des branches importantes du gouvernement. Riches et autoritaires, ils avaient le pouvoir de décider sur tout et tout le monde. La famille vivait dans un domaine s’étendant sur plusieurs dizaines d’hectares, à la lisière de la ville. Une longue allée bordée d’arbres centenaires menait à la bâtisse principale — un petit château à l’architecture gothique, aux pierres sombres et aux tourelles effilées qui semblaient griffer le ciel. Une forêt bordait un côté d’une dépendance et l’on pouvait voir des pâturages à perte de vue où broutaient des chevaux. La famille principale vivait dans cet énorme manoir dont la date de création était si lointaine qu’eux-mêmes avaient du mal à la définir.
Maiya était donc installée dans une des chambres du deuxième étage1, dans une chambre plutôt correcte pour une invitée, même si elle pensait faire partie de la famille GrownWolf. Maiya Stuart n’avait pas beaucoup de souvenirs de son enfance jusqu’à ce qu’un jour, elle se réveille en étant ici, dans cette même chambre qu’elle occupe depuis une décennie maintenant, complètement perdue.
Mais très vite, et malgré ses souvenirs perdus, elle avait retrouvé le sourire et s’était remise à danser comme si elle n’avait jamais arrêté. Toutefois, elle se doutait bien que le clan n’était pas heureux de devoir s’occuper d’elle. Surtout à cause des regards dédaigneux qu’on lui jetait durant les grandes réceptions dans la salle de bal ou encore pendant divers évènements sociaux. Mais dans chaque, elle intervenait pour offrir aux invités un divertissement agréable.
Danseuse étoile, notre jeune amie était une ballerine talentueuse que les écoles s’arrachaient pour l’avoir dans leurs salles de classes ou pour exposer tel un trophée et obtenir d’elle un retour commercial exceptionnel. Mais la famille GrownWolf, même s’ils n’étaient pas chaleureux avec elle, refusaient de la voir ailleurs que là où ils voulaient qu’elle soit. Alors, depuis qu’elle vivait chez eux, ils l’avaient inscrite dans une école réputée pour son enseignement ultra strict. Et à mesure de discipline, elle était devenue la ballerine de talent qu’elle se trouvait être.
Et ce soir, Maiya Stuart l’orpheline, allait offrir une nouvelle performance face à une audience assez spéciale pour compter parmi les invités, des gens de hauts rangs.
— Vous avez l’air stressées, mademoiselle, fit remarquer une des femmes de chambre qui s’occupait d’elle depuis ses onze ans.
— Ça se voit tant que ça ? demanda la jeune femme, jetant un coup d’œil à son reflet dans le miroir installé sur la petite coiffeuse de sa chambre.
Les deux femmes derrière elle qui l’aidaient à terminer à s’habiller et coiffer se jetèrent un regard que Miya capta à travers le miroir. Le silence fut la seule réponse qu’elle reçue avant d’entendre trois coups portés à la porte.
— Entrez ! lança-t-elle.
Un homme habillé comme si l’ancien temps était encore d’actualité et où les majordomes portaient des vestes strictes avec une montre à gousset qui lui permettait de régir le calendrier du domaine, ouvrit la porte et entra. Il s’inclina légèrement, comme pour saluer une invitée de petit rang avant de lui annoncer :
— Maître Caspien désire vous voir, mademoiselle Stuart.
— Est-ce que c’est au sujet de ce soir ? demanda-t-elle, se levant pour se joindre à lui.
— On m’a juste ordonné de vous informer que le Maître vous cherche, répondit l’homme comme si elle l’importunait, mais qu’il n’avait pas le droit d’être rude avec elle.
Depuis son réveil, l’attitude de chaque personne vivant dans le petit château était la même. Froide, mais polie. Une sorte d’indifférence collective voulue, assumée, mais surmontée d’un effort pour paraître gentil. Elle n’avait jamais ressenti, ne serait-ce qu’une seule fois, de la chaleur, mais devait vivre avec. Elle n’avait aucun pouvoir ni droit ici. Ce n’était pas chez elle et on le lui avait fait savoir assez de fois pour qu’elle sache se tenir loin de ses désirs de douceurs et de famille aimante.
Elle suivit donc le majordome à travers un escalier assez large pour qu’une voiture moderne puisse y être stationnée sans problème, jusqu’à l’étage dédié à la famille et la laissa là, s’excusant d’être appelé à un autre devoir.
Comme à son habitude, Maiya se retrouvait seule dans un endroit froid et elle devait évoluer ainsi pour vivre sans pleurer sur son sort. N’avait-elle pas un toit au-dessus de sa tête et une chambre ? On la nourrissait, elle avait même eu droit à l’éducation ! Alors, pourquoi s’en plaindre ?
Un long soupir résigné la quitta, puis elle prit la direction du bureau où se trouvait Caspien GrownWolf, son « fiancé ». C’était le second fils d’une fratrie de quatre. Diclan, l’aîné, vivait sur son propre domaine avec sa femme et leur petite fille aux yeux marron cerclés d’or — la marque du clan. Eva, la seule fille, était la chouchoute de la famille. Une poupée de porcelaine au sourire doux qui cachait une langue acérée et un regard qui jugeait tout et tout le monde. Caspien, lui, était sombre, glacial, et ne voyait en Maiya qu’un moyen d’hériter de ce qui lui était promis. Quant au dernier, Marcus-Evan, dix ans à peine, il observait tout en silence avec une maturité déconcertante pour son âge.
De tous, personne ne se souciait de Maiya, mais ses fiançailles avec le cadet n’étaient pas par amour. Elle-même ne ressentait que de la peur pour lui. Non, c’était juste une affaire d’apparence, afin d’éviter les ragots dérangeants sur sa présence dans ce petit château luxueux, mais lugubre.
Alors qu’elle s’approchait de la porte, une voix s’éleva. Elle ne put reconnaître sans mal la voix de Gertrude, la mère du quatuor fraternel.
— Une fois que tu lui auras mis un enfant dans le ventre et qu’elle l’aura mise au monde, tu pourras lui faire rejoindre sa mère, soupira la femme, visiblement lassée de cette discussion.
— Mère, je suis vraiment obligé de devoir l’épouser et de la toucher ? On peut pas faire une insémination artificielle ? se plaignit Caspien.
Pourquoi jouer les étonnées quand elle-même n’avait aucune envie qu’il ne mette la main sur elle ? Alors avoir un enfant de cet homme ? Au secours, plutôt mourir !
— Ça suffit ! tonna la mère, frappant sur quelque chose de dur, comme du bois.
Une table, peut-être ?
— Pourquoi avoir tué sa mère ? grommela-t-il comme un enfant capricieux. Vous me l’auriez donné, j’aurai pu faire ce que je voulais avec elle ! Mais non, il a fallu que vous lui arrachiez le cœur pour y mettre le feu…
— Tais-toi, gronda la voix dure et sombre du seigneur des lieux.
Maiya se figea.
Cette conversation, elle n’aurait jamais dû l’entendre, mais voilà qu’elle découvrait quelque chose d’horrible. Cela expliquait leur attitude envers elle depuis qu’elle s’était réveillée. Durant ces dix dernières années, ils jouaient des rôles de protecteurs autoritaires pour « l’endurcir » alors que c’était pour mieux lui mentir et la piéger dans une ignorance qu’elle ne pensait pas être si forte.
— Nous avons besoin de son pouvoir, semblait rappeler le père à son audience. Les louves de ce clan sont puissantes.
— Mais elle n’a pas de pouvoirs ! Regardez-la, s’amusa Eva.
— Voyons, gloussa Gertrude.
— Attendons, décida le patriarche. Elle peut les éveiller à tout moment ce soir. C’est son vingt-et-unième anniversaire aujourd’hui. C’est sa dernière chance.
Le silence revint dans la pièce. Choquée et sur le point de vomir, elle se rappela pourquoi elle était là, dans ce couloir. Il fallait qu’elle se ressaisisse avant de s’effondrer. Maiya se redressa, même si le cœur n’y était pas et que son esprit s’embrouillait à réfléchir aux dix ans de mensonges à travers lesquelles elle avait grandi.
Elle prit une grande inspiration et toqua à la porte. On l’invita à entrer et se retrouva face à toute la famille réunie, ainsi que la femme de l’aînée qui lui jeta un regard suspicieux. Que lui voulait-elle ? Rien de bien en tout cas, elle pouvait en être certaine.
— Maiya, l’accueillit Galën GrownWolf, un homme robuste et immense à la barbe fournie et sombre.
— Bonjour, Monsieur, dit-elle en exécutant une révérence qu’on lui avait enseignée à faire devant lui ou un membre de la famille. On m’a dit que Caspien me cherchait.
Ce dernier se tourna à peine dans son fauteuil et lui fit signe d’approcher.
— Tiens, c’est pour toi, dit-il en faisant un geste du menton pour montrer une petite boite posée sur la table basse. Un cadeau pour ton anniversaire.
— Oh. Merci beaucoup, dit-elle, se retenant de vomir et de crier au meurtre.
Elle se pencha en avant pour la récupérer, mais il lui attrapa le poignet avant.
— Ne l’ouvre qu’avant de danser, dit-il. Je veux te voir porter ce qu’il y a dedans pendant que tu danses.
Intriguée et peu sûre de vouloir exaucer l’ordre d’un psychopathe, elle hocha tout de même la tête, attrapa la boite et fut congédiée. Maiya retourna dans sa chambre rapidement.
Personne ne s’y trouvait plus, la laissant donc seule avec sa douleur nouvelle, ses larmes et sa terreur.
Qu’allait-il se passer ce soir et pourquoi ne pouvait-elle pas ouvrir la boite ?
Mais à peine s’était-elle enfermée que l’on toquait déjà pour lui apporter son repas.
— Tout va bien, mademoiselle ? s’enquit la femme de chambre qui venait d’entrer, poussant un chariot sur lequel se trouvait un plateau doré sous cloche.
— Juste émotive, se justifia Maiya montrant le cadeau encore non ouvert sur son lit.
— Maître Caspien vous aime beaucoup, fit remarquer la femme.
Maiya eut un petit rire sans joie.
— Oui… Quelle chance j’ai…
La femme posa le plateau sur une table en marbre et quitta la chambre sans plus de paroles. C’était ainsi et le resterait jusqu’à ce que la jeune femme n’agisse ou que quelque chose se produise. Sa douleur, elle allait la garder en silence. Vivre avec l’horrible vérité que son clan n’existait plus à cause de cette famille et qu’ils attendaient la dépouiller de tout ce qu’elle ne savait posséder.
Mais n’avaient-ils pas déjà pris assez ? Il fallait croire que non.
Elle se leva machinalement, alla s’installer à table, retira la cloche pour découvrir un somptueux repas… qui lui donna la nausée. Comment pouvait-elle même se sustenter de ce que ces meurtriers lui donnaient ?
Elle prit un morceau de pain, le grignota, mais ne put rien avaler d’autre et retourna pleurer sur son lit jusqu’à ce que le soir sonne et qu’il fût temps pour elle de se préparer à entrer en scène.
Qu’adviendra-t-il d’elle ?
***
1Le deuxième étage des châteaux et manoirs étaient réservés aux invités et le troisième aux membres du personnel. Le premier étage était dédié aux propriétaires. Le mieux chauffé et le plus agréable.








