Ch 01 - Tom & Cie
Depuis l’arrivée de Charlie, puis celle de Carla dans le quotidien de la station Tomson, les choses n’ont jamais autant fait sens, à tous les niveaux.
D’abord le cheptel.
Exclusivement Angus depuis trois générations, il a fait de la famille de Tom une référence en matière de viande traçable et éthique. Tommy, grâce à sa vision des hybrides, a introduit progressivement des troupeaux de vaches Shorthorn couplées à des taureaux Angus, développant ainsi une production de niche, plus goûteuse, nourrie par des pâtures plus sauvages. Une évolution discrète, mais assumée.

Ensuite, la famille. Elle s’apprête à s’agrandir avec Thomas et Charlie, installés dans une aile privative de la station. Un équilibre naturel entre proximité et intimité, comme une évidence qui s’est imposée d’elle-même.
Tommilee l’a résumé récemment :
— Et quand le bébé pleurera en pleine nuit, j’ai une chance de ne même pas l’entendre.
Charlie éclate de rire.
— Pourtant, Tonton Lee est celui qui ne dort pas quand les autres se reposent. Tu aurais un parfait rôle de veilleur pour les biberons de nuit.
Thomas se tourne vers elle.
— Chaton, tu n’avais pas dit que tu voulais allaiter notre crevette ?
— Ben si… Je peux tirer mon lait et le mettre en bouteille, ce n’est pas différent de ce qu’on fait avec les vaches laitières.
Tommy secoue la tête, amusé. Charlie reste l’unique femme capable de se comparer à une vache laitière avec un naturel aussi désarmant… et parfaitement assumé.
Cela fait maintenant cinq mois que Tommy et Carla se sont imposés comme un couple au sein de la station. Sa situation, encore un peu complexe, freine les projections, mais Carla y travaille sur le plan légal, avec patience et détermination, tandis que lui ne lui met aucune pression. Ce qu’ils partagent est déjà précieux tel quel. Ils vivent ensemble au quotidien. Le reste viendra en son temps.
Tom, de son côté, a instauré sa routine karaoké mensuelle à Sydney. Il commence à reconnaître les habitués et ose désormais interpréter des chansons aux textes plus profonds, comme s’il s’autorisait enfin à habiter pleinement sa voix. Jusqu’ici, il n’y est jamais allé seul. Il y a toujours eu un volontaire pour l’accompagner. Mais il se sent prêt, maintenant qu’il y retrouve des visages familiers.
Reste Tommilee, qui vient de célébrer ses vingt-quatre ans avec une sobriété presque déroutante. Aucune grande fête. La plupart de ses amis ont quitté la région, et ses proches sont déjà là, autour de lui. Il continue de dessiner ses rêves bleus, sans chercher à les retenir. Comme si les vivre lui suffisait déjà.
Tommilee se pose beaucoup de questions. La peinture est devenue son exutoire, presque une nécessité. Humainement, il se sent souvent de trop dans les dynamiques de couple de ses frères, comme un satellite gravitant autour d’orbites déjà complètes.
Il accompagne Charlie sur chacun de ses contrats en food truck. Et, honnêtement, il adore ces moments passés avec elle. Cette présence simple, fluide, qui le comprend à demi-mot, sans jamais forcer.
Il aime cuisiner aussi. Pourtant, il réalise que ce qui lui plaît avant tout, c’est d’aider. Être là, sans prendre toute la place.
Les clients trouvent leur duo adorable. Il accueille avec une aisance désarmante tous les profils, du plus bougon au plus expansif. Mais cela l’épuise. Pas immédiatement. Lentement. Comme une énergie qui s’effiloche à mesure qu’il la donne.
À l’inverse de Charlie : plus elle rencontre de monde, plus elle rayonne.
— Lee ?
C’est la fin d’une foire. Ils ont pris la route très tôt le matin. Il grommelle plus qu’il ne répond.
— Hm ?
— Tu es crevé à quel point ?
Charlie sautille presque en le disant, alors que lui aspire à un hamac.
— Pas suffisamment pour ne pas capter que tu as une idée derrière la tête.
— Tu pourrais me chercher une granita au stand un peu plus loin ? Ils vont bientôt remballer, et je me vois mal courir.
Lee rit. Elle a le plus joli — mais déjà bien imposant — ventre de femme enceinte. À près de six mois de grossesse, sous cette chaleur, il se demande même comment elle tient encore debout.
— Qu’est-ce que je ne ferais pas pour vous deux.
Il pose sa main sur le dessus du ventre de Charlie, dans un geste instinctivement protecteur.
— Tu feras un super parrain.
Lee se fige. Une fraction de seconde suspendue. Puis il se redresse d’un bond, abasourdi.
— T’es sûre ?
— Ben oui. Tu me comprends si bien… ça devrait être pareil avec la chair de ma chair.
Il la prend dans ses bras pour un câlin dont il a le secret.
— Ce sera un honneur. Tu as toujours été spéciale pour moi. Je serai ravi de veiller sur votre enfant, à Thomas et à toi.
Sur ces mots, il s’éloigne presque brusquement, fuyant les larmes qui lui montent aux yeux.
Il rejoint le stand de granités d’un pas trop rapide, le regard ailleurs. Il s’arrête in extremis.
Un regard bleu océan le fixe, immobile, comme s’il l’attendait là depuis toujours.
Quand elle parle, il manque de défaillir. D’abord, il croit rêver. Puis la réalité le rattrape. Elle semble le connaître… et l’avoir reconnu avant même qu’il n’arrive.
— Salut, Tommilee.
Elle lui tend les granités qu’il s’apprêtait à commander, comme si tout était déjà écrit. Il perd ses moyens, saisissant gauchement les verres glacés. Sa gorge se serre.
— Merci… euh… on se connaît ?
Elle rit. Et ce son est le plus beau qu’il ait jamais entendu.
— Bientôt.
Puis elle disparaît dans la foule, comme elle était apparue.
De retour près de Charlie, Lee est encore sur un petit nuage. Elle rit et pose son verre glacé contre sa joue, le faisant sursauter.
— Alors, tu l’as vue ?
— Toi…
— La fatigue n’aide pas à garder les yeux ouverts, mais je veillerai toujours sur toi, Lee. Tu es mon jumeau astral, non ? Je sens ces choses-là.
— Merci, belle-sœur… Au moins, je sais que je ne perds pas la raison. Elle existe.
— Tom te l’avait dit, non ?
— Oui… sauf que je n’ai même pas pensé à lui demander son nom. Et lui s’est contenté de me dire : la nièce de la voisine Colson.
Charlie pouffe.
— Je t’imagine la revoir et lui dire : bonjour euh… comment déjà ?
— Te fiche pas de moi.
— Rhoo… ne t’inquiète pas. Elle te le dira quand ce sera le moment.
Sur le chemin du retour, Tommilee dort tout du long.
Charlie ne peut s’empêcher de sourire, les yeux perdus dans la lumière déclinante.
Un sourire doux. Presque fier.
Elle a joué les cupidons sans que personne ne s’en rende vraiment compte.








