Chapitre 1
POV : Dante
Le parfum de l’encens et le silence lourd de la cathédrale m’irritaient. Je n’avais rien à faire dans la maison de Dieu, et les trois cents hommes en costume sur mesure assis dans la nef le savaient aussi bien que moi. Ils étaient venus voir le Diable s’acheter une épouse.
Je réajustai les boutons de manchette en or de mon costume noir, le regard fixé sur les grandes portes closes au fond de l’église.
Ce mariage n’était pas une alliance. C’était une reddition. Son père avait trahi la ligué, il avait puisé dans mes caisses et vendu des informations à nos rivaux. La sentence habituelle aurait été une balle entre les deux yeux et le massacre de sa lignée. Mais j’avais posé mes conditions. Une seule condition.
Elle.
Les portes s’ouvrirent enfin.
Les murmures s’éteignirent d’un coup. Le cœur lourd et sauvage qui battait dans ma poitrine manqua un battement.
Aurora.
Elle s’avançait sur le tapis rouge, agrippée au bras de son lâche de père qui tremblait si fort que les fleurs de son veston s’agitaient. Mais elle, elle ne tremblait pas. Elle marchait comme on marche vers l’échafaud : la tête haute, le regard fixé droit devant elle, figée dans une dignité qui me coupa le souffle.
À dix-neuf ans, elle était d’une pureté presque indécente dans ce monde de boue et de sang. Sa robe de mariée en dentelle blanche épousait sa silhouette fine, contrastant douloureusement avec la noirceur de mon empire. Ses longs cheveux sombres encadraient un visage d’une beauté irréelle, bien que ses joues soient d’une pâleur mortelle.
Mon ange.
Le mot résonna dans mon esprit avec la force d’un serment. Depuis deux ans, je l’observais de loin. Je connaissais ses horaires, ses sourires discrets lorsqu’elle lisait dans le parc, ses moments de mélancolie. Son père pensait la vendre pour sauver sa peau. Il ignorait que j’aurais brûlé cette ville entière juste pour avoir le droit de la regarder.
Lorsqu’elle arriva à ma hauteur, son père me la tendit comme un vulgaire chèque en blanc, évitant soigneusement mes yeux. Je ne le regardai même pas. Mes yeux étaient ancrés dans ceux d’Aurora.
Ses yeux clairs étaient écarquillés par la terreur. Je sentais la panique psychologique qui l’habitait, la façon dont elle analysait mes trente-cinq ans, ma carrure trop imposante pour elle, les cicatrices invisibles sous mon costume. Elle s’attendait à être le jouet d’un monstre. Elle s’attendait à ce que je la brise.
Je briserais le monde avant de lui retirer un seul cheveu.
Je fis un pas vers elle. Au lieu de lui saisir brusquement le poignet comme l’auraient fait les autres chefs de clan pour affirmer leur domination, je levai lentement la main. J’attendis qu’elle comprenne. Puis, avec une lenteur presque religieuse, je pris ses doigts glacés dans les miens. Un frisson parcourut son corps, mais elle ne recula pas.
— Ne craignez rien, Princesse, chuchotai-je, ma voix basse uniquement destinée à ses oreilles.
Ses lèvres s’entrouvrirent sous le choc du surnom. Dans la pègre, les femmes étaient des trophées ou des monnaies d’échange. En l’appelant ainsi devant mes lieutenants qui nous observaient au premier rang, je venais de la rendre intouchable. Plus haute que moi.
Le prêtre commença ses psaumes, mais je n’écoutais pas. Je serrai légèrement ses doigts dans les miens, sentant son pouls rapide contre ma paume. Ma possessivité, cette bête noire qui me rongeait depuis des mois, s’apaisa instantanément. Elle était à moi. Officiellement.
Pendant qu’il prononçait les vœux, mon regard dévia vers la nef. Un de mes jeunes capitaines, un idiot du clan de l’Est, fixait la cambrure d’Aurora avec un sourire en coin beaucoup trop insistant.
Une rage froide, viscérale, me traversa l’échine. Ma jalousie n’était pas une émotion, c’était un arrêt de mort. Je retins le nom de cet homme dans un coin de ma tête. Demain, il ne ferait plus partie de ce monde. Personne ne regardait mon ange de cette façon. Personne.
— Par les liens sacrés du mariage, je vous déclare unis...
Je n’attendis pas que le prêtre termine. Je me tournai vers elle. Aurora retint son souffle, ses yeux rivés sur mes lèvres, s’attendant sûrement à un baiser brutal, une marque de possession publique pour humilier sa famille.
À la place, je pris son visage délicat entre mes grandes mains, effleurant sa peau douce avec une infinie précaution. Je me penchai et déposai un baiser chaste, lent et protecteur sur son front. C’était une promesse. Une dévotion.
Je descendis mes mains vers les siennes et l’enveloppai contre mon flanc pour la guider vers la sortie. La pègre entière s’inclina sur notre passage.
— Bienvenue dans votre nouveau royaume, mon ange, murmurai-je alors que les portes de la cathédrale s’ouvraient sur les flashs des journalistes et les voitures blindées. Vous êtes la reine ici. Et malheur à celui qui oubliera de s’agenouiller.








