Chapitre 1
Madison.
Il y a des gens qui se réveillent avec une méditation guidée, un smoothie vert et l’assurance agaçante de ceux qui pensent avoir dompté leur existence. Je ne fais pas partie de ces gens. Je me réveille avec une alarme repoussée trois fois, un café brûlant avalé debout dans une cuisine trop petite, et la certitude tranquille que quelqu’un, quelque part, va me compliquer la journée avant midi. Aujourd’hui, ce quelqu’un s’appelle probablement Brett Walker. Je le sais sans même l’avoir vu. Certaines catastrophes ont une ponctualité remarquable.
Je claque la porte de mon appartement, dévale quatre étages en courant parce que l’ascenseur a encore rendu l’âme, manque de me tuer sur la dernière marche à cause d’un talon récalcitrant, puis surgis dans la rue avec cette élégance particulière des femmes qui refusent d’admettre qu’elles sont en retard. Le soleil de Miami tape déjà trop fort pour une heure aussi indécente. Je remonte mes lunettes sur mon nez, tente d’arrêter un taxi, échoue, jure intérieurement contre l’humanité entière, puis me résigne à grimper sur mon scooter rouge, fidèle compagnon des matins désespérés. Direction : circuit de South Florida. Je suis mécanicienne.
Enfin, officiellement : technicienne moteur junior chez Falcon Racing. Officieusement : la fille qu’on appelle quand personne ne comprend pourquoi quelque chose déconne, mais qu’on oublie de citer quand tout fonctionne. Je pourrais en faire un drame. Je préfère en faire des factures.
J’arrive aux paddocks avec sept minutes de retard et une mèche collée à la bouche par le vent. Glamour absolu. Les garages bourdonnent déjà. Odeur d’essence, de métal chaud, de pneus chauffés, de café industriel et d’ego masculin surdimensionné. L’univers du sport automobile. Je retire mon casque et traverse l’allée d’un pas rapide.
— Sept minutes, Carter, lance Nolan depuis l’entrée du box.
Je lui tends mon majeur sans ralentir, geste automatique, presque affectueux dans notre dialecte particulier.
— Chronomètre-moi encore et je te le fais avaler, ajouté-je, parce qu’il faut bien maintenir un semblant de politesse dans ce cirque.
Nolan rit, un rire bref, satisfait, et me laisse passer. Grand, brun, insupportablement détendu, chef d’équipe adjoint et fournisseur officiel de sarcasmes depuis trois ans, il a cette capacité agaçante à apparaître exactement quand je préférerais être seul avec mes pensées.
Je pose mon sac sur l’établi, comme si ce simple geste pouvait remettre de l’ordre dans ma matinée.
— Qu’est-ce qui fume, cette fois ? demandé-je, déjà prêt à affronter une catastrophe mécanique ou humaine, les deux étant fréquentes ici.
— Techniquement, rien. Moralement, tout, répond-il avec un sérieux feint.
— Tu sais que répondre comme ça devrait être interdit dans un garage, dis-je en levant un sourcil, parce qu’il adore m’obliger à poser des questions supplémentaires.
— Non, reprend-il en croisant les bras, je veux dire qu’on a récupéré un modèle particulièrement instable.
Il me regarde comme si la réponse était évidente, comme si j’étais le dernier informé d’un secret que tout le paddock partage déjà, comme si ma vie sentimentale était devenue un dossier technique à part entière.
Et je sens, avant même qu’il ouvre la bouche, que je vais regretter d’avoir demandé. Je me fige une seconde. Puis je tourne la tête. Et évidemment. Brett Walker est là.
Adossé à la voiture numéro 27 comme s’il posait pour une campagne de luxe. Combinaison ouverte à la taille, haut ignifugé noué autour des hanches, t-shirt noir collé sur un torse scandaleusement bien dessiné. Lunettes de soleil, mâchoire nette, arrogance naturelle. Le genre d’homme qui entre quelque part en supposant que la pièce lui appartient. Le pire, c’est qu’en général, il a raison. Champion montant de la Formule 1 américaine. Nouveau visage de Falcon Racing. Chouchou des sponsors. Désastre ambulant. Et mon ex. Enfin… l’homme avec qui j’ai eu une histoire brève, intense, stupide et suffisamment humiliante pour que j’évite depuis toute conversation dépassant trois syllabes.
Il retire ses lunettes. Ses yeux bleus se posent sur moi. Toujours ce regard. Trop calme, trop direct, trop conscient de son effet.
— Carter, dit-il d’une voix grave qui devrait être interdite par la loi.
— Walker, dis-je en continuant d’avancer jusqu’à l’établi comme si mon rythme cardiaque n’avait pas décidé de participer à un sprint.
— Tu commences fort. Retard, casque de travers, envie de meurtre dans les yeux.
Je me retourne lentement.
— Et toi, tu commences pareil. Trop près de ma voiture, trop content de toi, pas assez silencieux.
Nolan toussote très fort, comme un homme qui sent venir l’explosion et préfère se placer derrière un mur porteur. Deux mécanos disparaissent mystérieusement à l’autre bout du garage. Des lâches. Brett esquisse ce demi-sourire que j’ai autrefois trouvé irrésistible et que je classe désormais dans la catégorie armes psychologiques.
— La direction tire à gauche, dit-il en s’approchant de la voiture comme s’il annonçait une tragédie nationale.
— C’est peut-être elle qui essaie de fuir, répliqué-je, parce que commencer par un encouragement serait contraire à ma nature.
— Nolan m’a dit que tu étais la seule capable de trouver ce qui cloche avant que je finisse dans un mur, ajoute-t-il, très sérieusement, comme s’il citait une source fiable.
Je cligne des yeux, lentement, le temps que l’information traverse mon cerveau sans s’y installer.
À côté, Nolan détourne la tête pour cacher son rire, ce qui signifie qu’il a déjà compris la scène avant moi.
— Nolan a vraiment dit ça ? demandé-je, avec la méfiance d’une femme qui sait que la réponse sera stupide.
— Pas exactement. J’ai gardé la partie flatteuse et supprimé les insultes, répond-il sans honte, comme si l’auto-référence était un argument scientifique.
— Donc tu as modifié le rapport pour protéger ton ego, dis-je en contournant la voiture, parce qu’il faut bien que quelqu’un reste lucide ici.
Je tapote l’aile avant, puis lui fais signe.
— Dans le baquet.
— Directif, dit-il en s’exécutant, l’air de quelqu’un qui vient de découvrir une nouvelle religion.
— Mécanique, Walker. Le mot que tu cherches, c’est mécanique, rétorqué-je en vérifiant déjà les capteurs, parce qu’il faut bien remettre les priorités en place.
Il obéit. Ça m’agace plus que s’il avait résisté. Je me glisse près de la roue avant, vérifie les réglages, inspecte la crémaillère, les fixations, la réponse du volant pendant qu’il suit mes instructions. Professionnelle. Calme. Imperturbable. Je refuse de noter à quel point ses avant-bras sont beaux quand il tourne le volant.
— À gauche, dis-je en me penchant légèrement pour observer la réaction du volant, comme si chaque millimètre pouvait me donner une information supplémentaire.
Il tourne sans discuter, concentré, presque trop sage pour être honnête.
— À droite.
Il tourne encore, docile, appliqué, l’air de quelqu’un qui essaie de mériter une bonne note.
— Recommence, ajouté-je, parce que je veux vérifier, pas parce que j’aime le voir obéir.
Il pivote une troisième fois, puis se redresse, et je vois déjà dans son regard que la réplique arrive.
— Tu donnes toujours tes ordres comme si tu avais envie qu’on les conteste ? demande-t-il avec un calme insolent, celui qu’il utilise quand il sait parfaitement qu’il dépasse une ligne, mais qu’il a décidé de le faire quand même.
Je me redresse si vite que je manque de me cogner au châssis. Le garage explose de rires étouffés. Je ferme les yeux une seconde, respire, puis attrape une clé plate.
— Conteste encore et je te fais découvrir la différence entre une clé plate et une arme blanche.
Il sourit franchement cette fois. Et ce sourire-là est un problème plus sérieux que la direction.
— Voilà. Ça, c’est la Madison dont je me souvenais.
Le silence tombe autour de nous. Je déteste ce surnom. Je déteste surtout que sa bouche soit la seule à l’avoir rendu supportable.
— Tu as perdu le droit d’utiliser mon prénom, dis-je d’une voix plus basse que prévu.
Son regard change à peine, mais suffisamment pour que je le remarque.
— Alors je vais devoir le regagner, dit-il. Dommage, j’aime bien les trucs impossibles.
Mensonge absolu.
Je retourne à la voiture, démonte la pièce fautive, remplace un support mal serré, révise l’alignement en moins de dix minutes. Quand je recule enfin, les mains noircies de graisse, je lui tends un chiffon.
— Teste. Et cette fois, évite de transformer une sensation bizarre en drame sponsorisé.
Il remet le moteur en marche, teste la réponse, puis coupe le contact.
— Net. Précis. Presque vexant, dit-il. La voiture t’obéit mieux que moi.
— La voiture, au moins, a une excuse quand elle dérape.
Il descend de la voiture. Trop près, toujours trop près. L’odeur de cuir, de savon cher et d’adrénaline me heurte avec une violence absurde.
— Merci, dit-il. Pour la direction. Et pour ne pas m’avoir frappé avec la clé.
— La journée commence à peine. Ne gâche pas toutes tes chances maintenant.
— Non. Pas aujourd’hui. Pas alors que je viens à peine de revenir.
— Revenir ? Tu parles comme si quelqu’un t’avait invité.
— J’ai signé pour la saison entière. Tu vas devoir t’habituer à me voir dans ton garage.
Je reste immobile. Nolan choisit précisément cet instant pour s’éclipser comme un traître expérimenté.
— Tu bosses… ici ? Depuis quand Falcon recrute ses problèmes avec un contrat longue durée ?
— Depuis deux semaines. Ils ont appelé ça une opportunité. Moi, j’appelle ça un mauvais timing intéressant.
— Deux semaines. Et tu n’as pas trouvé une seule minute pour prévenir ?
— Je voulais éviter l’effet extincteur dans la figure.
Je ris. Un rire bref, sans joie.
— Dommage. C’était probablement ma meilleure réaction possible.
— Je note que tu n’as pas dit non.
— Je note surtout que tu es toujours capable de rendre une information simple parfaitement insupportable.
Il incline légèrement la tête.
— Peut-être. Mais tu m’écoutes encore.
Puis, sans me quitter des yeux :
— Et comme je reste, tu vas devoir trouver une nouvelle stratégie. Parce que m’éviter pendant toute une saison, même pour toi, ça risque d’être sportif.
Le vacarme du paddock continue autour de nous, moteurs lancés, radios qui crépitent, pas pressés, ordres aboyés. Et au milieu de tout ça, je comprends une chose essentielle.
Ma saison est foutue.